3. DES MOTIVATIONS DIFFERENTES

Certains frères et certaines soeurs font des actions admirables et vivent en grande fraternité avec les plus pauvres . On s'interroge toujours sur ce qui les a poussés à ces engagements, à ces manières de vivre l'apostolat dominicain dans toutes ses dimensions y compris celle que représente Justice et Paix. Essayer de comprendre leurs motivations, leurs ressorts les plus profonds, n'est-ce pas là mettre concrètement en oeuvre la miséricorde dominicaine ?

En interrogeant les membres de la famille dominicaine actifs dans les différents domaines qui constituent Justice et Paix, certains affirment qu'ils n'y sont pour rien : ils ont été poussés à s'engager dans ces domaines par l'obéissance aux responsables ; d'autres se sentent poussés à la compassion pour les plus pauvres depuis leur enfance (par leur éducation) ; d'autres encore se sont trouvés pris dans des situations qu'ils n'avaient jamais imaginées : ils n'ont pas rejoint les exclus, ce sont ces derniers qui les ont appelés ; d'autres ont été choqués au cours de leur apostolat par telle ou telle injustice ou violence et se sont solidarisés avec les victimes.

Certains frères et certaines soeurs se sont engagés à la suite de leurs analyses de la société ou de réflexions socio-politiques ... Le plus souvent c'est la rencontre avec des personnes et des situations concrètes qui est le ressort de l'engagement .

La plupart des frères et soeurs sont devenus partie prenante de l'engagement Justice et Paix en relisant, à partir de leurs rencontres ou de leurs réflexions, la Parole de Dieu et en se laissant toucher par cette dernière qui les appelait à se faire particulièrement proches des méprisés et des exclus.

Les chemins sont divers et nombreux...ils sont tous à respecter. Ils sont aussi à faire découvrir à ceux et celles qui, pour le moment, hésitent ou sont sceptiques sur la possibilité de faire quelque chose pour construire un monde plus heureux, à ceux et celles qui renvoient Justice et Paix à une simple activité optative ou à une option idéologique (au sens péjoratif du mot).

L'écoute fraternelle d'expériences vécues par des frères et des soeurs qui se sont sentis appelés dans leur vie apostolique à une solidarité plus grande n'est-elle pas une pédagogie efficace pour développer le sens du respect et de la personnalité de chacun et de chacune, or c'est bien là que se joue en profondeur le combat pour la Justice et la Paix : dans nos communautés, lorsqu'elles vivent à l'intérieur ce qu'elles affirment à l'extérieur.

Dans ces motivations à s'engager dans une solidarité active avec les plus démunis ou les victimes de la violence nous retrouvons les gestes fondateurs de l'aventure de certains de nos frères et de nos soeurs et en premier lieu ceux de notre père St Dominique à Palencia.

St Dominique était alors étudiant à l'université de Palencia quand une grande famine se répandit en Espagne. Jourdain de Saxe, dans le Libellus, raconte l'épisode suivant :

 " Au temps où il poursuivait ses études à Palencia, une grande famine s'étendit sur presque toute l'Espagne. Emu par la détresse des pauvres et brûlant en lui-même de compassion, il résolut par une seule action d'obéir à la fois aux conseils du Seigneur et de soulager de tout son pouvoir la misère des pauvres qui mouraient. Il vendit donc les livres qu'il possédait -pourtant vraiment indispensables- et toutes ses affaires. Constituant alors une " fondation " il dispersa ses biens et les donna aux pauvres. Par cet exemple de bonté, il anima si fort le coeur des autres théologiens et des maîtres que ceux-ci découvrant l'avarice de leur lâcheté en présence de la générosité du jeune homme se mirent à répandre dès lors de très larges aumônes ".

Le mot " fondation " traduit le latin " eleemosynam " qui suggère une institution chargée de faire la charité de manière continue.

Le fr Etienne, provincial de Lombardie, dans la déposition qu'il fit à Bologne nous a rapporté cette phrase qui serait de Dominique expliquant son geste :

Je ne veux pas étudier sur des peaux mortes tandis que des hommes meurent de faim ".

Par delà ce geste de Palencia, la vie de Dominique tout entière marquée par la compassion et la miséricorde est une invitation à chercher le Christ présent dans la sollicitude pour les petits et les pécheurs.

A la suite de Dominique, de nombreux frères et soeurs ont posé des gestes de solidarité avec les pauvres de leur temps, essayant de leur redonner la dignité perdue. Le choix de faire des prêcheurs un ordre mendiant s'inscrit non seulement sur l'axe du voeu de pauvreté et de refus des propriétés immobilières mais aussi sur celui de la proximité avec les pauvres des villes et leurs problèmes.

036 Parmi les frères et les soeurs qui ont structuré leur vie dominicaine autour de la proximité et de la solidarité avec les plus démunis de leur époque, on peut citer :

pour n'en mentionner que quelques uns.

A cette liste très incomplète, il faudrait ajouter de nombreux noms : Jeanne d'Orvieto, Catherine de Raconigi, Bartholomeo de la Casas, Antonio de Montesinos, Pedro de Cordoba, Francisco de Vitoria, Pedro Lorenzo de la Nada, Dominique Salazar, Rose de Lima, Anne du Pérou (Arequipa)..... Plus près de nous, il faudrait citer : Praxedes Fernandez, Louis Joseph Lebret, Dominique Pire, Georgio La Pira, Marie Jean Joseph Lataste, Alex Morelli, Tito de Alencar...et bien d'autres frères et soeurs de toutes les branches de la famille dominicaine.

Des fiches sur certains de ces frères et de ces soeurs se trouvent en annexes à ce cahier. Elles peuvent servir de points d'appui ( en étant complétées) pour des sessions ou des retraites mais aussi pour un enseignement de lote histoire de l'Ordre et de la Tradition qui donne sa place à la dimension Justice et Paix. Ces fiches peuvent aussi servir comme base pour des exposés dans les périodes de formation initiale ou continue.

Beaucoup de congrégations de soeurs dominicaines sont toutes entières des actes - des prédications au sens plein du terme - relevant de Justice et Paix (et il faudrait citer dans cette liste de nos " modèles " toutes les fondatrices de ces congrégations) car elles ont été la réponse concrète, efficace tout à la fois sur le plan matériel et spirituel, à des problèmes de pauvreté, d'illettrisme, d'injustice par rapport à la femme...

Dans votre province, votre congrégation ou votre pays des frères et des soeurs ont marqué votre histoire par leur engagement pour Justice et Paix. Existe-t-il des monographies sur ces " témoins " d'une vie dominicaine pleinement accomplie ? Sont-elles connues de tous et de toutes ? et en particulier des plus jeunes ? Comment mieux faire connaître les intuitions de ces frères et de ces soeurs ?

Rassembler des informations, rédiger des biographies, 20 constituer la mémoire de notre Ordre sont des actions à ne pas négliger dans le travail pour la Justice et la Paix. Proposer ce travail à des plus jeunes peut être une excellente manière de les introduire, par le biais de notre tradition, à la prise en compte, dans la globalité de leur vie dominicaine, de cette préoccupation pour la Justice et la Paix. Cela peut aussi être de " bons sujets " pour des mémoires, des thèses...



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