5. LE VOEU DE PAUVRETE

Justice et Paix a quelque chose à voir avec le voeu de pauvreté, un des fondements de notre vie dominicaine et de toute vie religieuse. Il est toujours difficile d'écrire sur ce voeu et de faire une réflexion communautaire sur celui-ci...mais on ne peut pas ne pas relire notre vie à son aune.

La pauvreté vécue par la plupart des membres de la famille dominicaine est souvent très loin de la pauvreté imposée à des millions d'hommes et de femmes sur notre planète (la pauvreté des religieux et religieuses apparaît ainsi factice et parfois même caricaturale). De plus selon les cultures, elle ne revêt pas les mêmes valeurs et donc n'a pas la même force de témoignage évangélique. Mais malgré ces limites, le voeu de pauvreté est un des traits de la spiritualité dominicaine; il concerne autant la dépossession face à nos sécurités, nos ministères, nos activités que le renoncement aux biens matériels.

Honorius III en 1217 n'écrivait-il pas que Dominique et ses frères " dans la ferveur de l'Esprit qui les animait, se dépouillaient des fardeaux des riches de ce monde et , courant avec zèle pour propager l'Evangile, avaient résolu d'exercer la charge de la prédication dans l'humble état de la pauvreté volontaire, s'exposant eux-mêmes à des souffrances et à des dangers innombrables pour le salut des autres "

Le voeu de pauvreté est à relier avec les autres voeux et avec l'ensemble de ce qui constitue la vie religieuse (vie commune et fraternelle, prière, sens de la mission...). Avec tout ce qui organise la vie religieuse, le voeu de pauvreté est ordonné à la caritas, à l'amour qui est la vie même de Dieu ; il n'est pas l'appel à des prouesses austères mais à l'amitié et au partage (des combats ou de nos biens) avec ceux qui sont exclus par la société.

Le voeu de pauvreté a une double dimension : il nous permet d'être disponibles et libres (pour la prédication, par rapport aux idoles du monde...) et nous permet de nous rapprocher des plus pauvres. Il crée, dans ce second aspect, une ouverture à la vie des plus exclus ; il inscrit dans notre vie une place pour les plus démunis et les victimes de la violence et nous oriente vers une solidarité avec eux.

En nous rapprochant des plus pauvres, en laissant leur cause prendre place dans nos soucis, nos recherches et notre vie commune, nous pouvons percevoir de nouveaux enjeux pour notre vie religieuse et notre prédication de la Bonne Nouvelle. T. Radcliffe faisait écho à cela en écrivant dans " Donner sa vie pour la mission " (1994) : "Le monde change vu du siège d'une Mercédes ou de la selle d'une bicyclette ".

Le chapitre général des frères à Rome faisait cette remarque (Ch 14) :

" notre pauvreté librement assumée dans une véritable solidarité avec les pauvres peut revêtir une autre signification que la simple renonciation aux biens...Notre vie religieuse est chemin de conversion permanente. L'Evangile intégral de Jésus Christ n'est jamais une réalité pleinement acquise. Toujours en effet à une analyse critique de notre engagement apostolique doit correspondre une révision critique de notre mode de vie personnel et communautaire "

La réflexion sur la pratique individuelle et communautaire du voeu de pauvreté est toujours un sujet sensible car il y a risque de culpabilisation et d'imposition de normes (en fait très subjectives, liées à la culture). Quelques éléments d'un questionnement peuvent cependant être suggérés :

  • à un niveau collectif :
    • l'implantation conventuelle nous met en relation avec quelles couches sociales ? Qui fréquente nos eucharisties ?
    • nos modes de consommation, de transports, de détente nous rapprochent de quels groupes sociaux ?
    • notre budget prévisionnel intègre-t-il un poste " dons, solidarité " ; quelle part ont les dons dans le budget de fin d'année ? Est-ce suffisant par rapport à d'autres dépenses ?
  • à un niveau plus individuel :
    • qui fréquentons-nous ? auprès de qui prêchons-nous ?
    • dans nos dépenses, quels sont nos critères de décision ? La lutte contre la pauvreté a-t-elle une place dans ces critères ?
    • nous informons-nous et nous formons-nous sur les grands enjeux de notre société ?
    • participons-nous volontiers aux discussions sur les problèmes économiques de la communauté et à ses soucis ? Participons-nous suffisamment à ses ressources ?
    • que signifie l'ascèse pour nous ?

La Congrégation de St Dominique de Gramond (France) a proposé aux soeurs, pendant un an, une réflexion sur la pauvreté et le voeu de pauvreté à partir de ce questionnaire :

" Quand nous disons pauvres...

1.Quelles significations donnons-nous à ce mot ?

Quelles situations évoquons-nous ?

Que nous dit la Bible du pauvre ?

Sur quels points remarquons-nous une évolution dans la conception de la pauvreté ?
Quel est l'homme que Dieu veut d'après la révélation ?

2. Que nous disent nos constitutions de la pauvreté volontaire souhaitée par nos fondateurs dans le sillage de St Dominique ?

Quelles questions se posent aujourd'hui par rapport à ces textes ? "

Chaque communauté de soeurs était invitée à répondre à ce questionnaire et deux assemblées générales avec toutes les soeurs qui le désiraient ont pu permettre une mise en commun avec l'aide de deux frères intervenant l'un sur les enjeux économiques aujourd'hui et l'autre, mais en complémentarité, sur les enjeux spirituels. Ce petit questionnaire a le mérite d'associer la réflexion sur la société, la Bible et la vie religieuse.

A ce point de notre réflexion, on ne trouvera ici que quelques éléments sur le voeu de pauvreté... D'autres seront rencontrés dans les autres cahiers.

Justice et Paix prend appui sur notre voeu de pauvreté et sur l'ouverture aux exclus qu'il provoque. Notre vie religieuse est, par là, orientée vers la proximité - et l'amitié- avec la cause des plus démunis et des victimes de l'injustice et des violences.

 " Prends sur tes biens pour faire l'aumône. Ne détourne jamais ton visage d'un pauvre et Dieu ne détournera pas le sien de toi " Tob. 4,7-11



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