|
|
1. LES MOTS DE DIEU
L'implication de tel ou tel membre de la famille
dominicaine en faveur de Justice et Paix ne relève pas
d'une simple lubie personnelle, d'un charisme original et particulier,
mais le plus souvent d'un appel venant de la parole de Dieu et
des traces qu'elle laisse à celui et à celle qui
a ouvert son coeur à la détresse des gens (la Parole
accomplit ainsi sa mission), qui n'a pas fermé ses entrailles
à son frère ou à sa soeur dans le besoin
(1 Jn 3,17). La Parole rejoint une expérience, une sensibilité
ou la libère.
L'histoire de notre frère Las Casas mérite
d'être ré-entendue :
" le clerc Bartolomé
de Las Casas était, comme les autres colons, très
occupé par ses terres, y envoyant des indiens tant pour
la culture que pour le travail dans ses mines d'or, les utilisant
pour son profit tant qu'il pouvait, les nourrissant bien dans
la mesure du possible, les traitant avec douceur et compatissant
à leur misère mais sans penser qu'ils étaient
des incroyants qu'il devait instruire et ramener à l'Eglise
du Christ.
Comme il était le seul clerc
de la région, il alla à une lieue de Xagua où
il avait ses terres pour prêcher la messe à une
colonie d'espagnols. En étudiant les textes sur lesquels
il devait prêcher il commença à considérer
en lui-même, d'après l'autorité de l'Ecriture
Sainte (si je ne me trompe Ecclésiastique 34 " les
dons des méchants sont souillés et les expiations
des méchants ne sont pas agréées. Le Très
Haut n'agrée pas les dons des injustes et ne jette pas
les yeux sur leurs offrandes. Offrir un sacrifice avec le bien
des pauvres c'est comme si l'on sacrifiait un fils sous les yeux
de son père. Le pain des pauvres c'est leur vie: celui
qui les en prive est un meurtrier. Prendre le pain gagné
dans la sueur c'est comme si l'on tuait son prochain. Priver
le travailleur de son salaire c'est comme si l'on répandait
son sang"), la misère et servitude qu'enduraient
les indiens.
Il fut aidé en cela par ce
qu'il savait avoir été dit et expérimenté
dans cette île d'Espagnola, à savoir que les religieux
de St Dominique prêchaient qu'on ne pouvait pas posséder
des indiens en bonne conscience et qu'ils ne voulaient pas confesser
et absoudre ceux qui en possédaient et cela, le clerc
en question ne l'acceptait pas. Et voulant un jour se confesser
à un religieux de cet Ordre ce dernier ne voulut pas l'absoudre;
il en demanda explication au religieux et essayât de réfuter
ses arguments; le religieux lui dit " je tire en conclusion,
Cher Père, que la vérité a toujours beaucoup
d'adversaires et le mensonge beaucoup de complices ".
Malgré tout il lui fut très
utile de se souvenir de cette discussion et de la confusion qu'il
en avait ressenti pour mieux considérer l'ignorance et
le danger dans lequel il était. Il commença à
trouver que ce qui se passait dans les Indes était injuste
et tyrannique.
En confirmation de cela, tout ce
qu'il lisait lui semblait aller dans ce sens et il affirmait
souvent que, à partir du moment où il commença
à rejeter les ténèbres de l'ignorance, n'avoir
jamais lu de livre (qui ont été en quarante quatre
ans d'un nombre infini) dans lequel il n'ait pas trouvé
raison ou autorité pour prouver et confirmer la justice
de la cause des indiens et la condamnation des injustices, torts
et maux qu'on leur avait infligés.
Finalement il se détermina,
lui aussi, à parler en chaire de ce sujet et pour ne pas
être en contradiction avec lui-même il libéra
ses indiens car il ne lui suffisait pas de bien les traiter s'il
prêchait qu'on ne peut pas garder des indiens sans mauvaise
conscience... Il alla voir le gouverneur Diego Velasquez pour
lui dire ce qu'il éprouvait et lui expliquer qu'il ne
pouvait sauver son âme sans libérer ses indiens...Le
gouverneur entendant cette opinion si nouvelle en fut abasourdi
d'abord parce que Las Casas, qui était encore clerc et
dans le monde des affaires, se décidait à suivre
l'opinion des dominicains et à prêcher la même
chose ensuite parce que cela manifestait un mépris des
affaires mondaines et de l'enrichissement alors que le clerc
commençait à avoir la réputation d'être
cupide et de rechercher surtout le profit de ses fermes et mines.
Alors il lui dit, en tant que chef
et responsable de ce qui se passait dans cette île de réfléchir
à sa décision... mais Las Casas se montra très
résolu...Comme ledit abbé prêchait le jour
de l'Assomption dans cette ville où il s'était
rendu, traitant de la vie contemplative et de la vie active selon
l'Evangile de ce jour, il fut amené au sujet des oeuvres
de charité spirituelles et temporelles à signifier
aux espagnols l 'obligation où ils étaient
de les pratiquer assidûment en faveur des indiens dont
ils se servaient avec tant d'inhumanité et à leur
reprocher l'omission, la négligence et l'oubli où
ils vivaient de ces mêmes oeuvres.... Ils furent tous étonnés
et même épouvantés de ce qu'on leur disait "
Fray Las Casas " Historia de
Indias ", Libro III, cap 79.
Aujourd'hui encore la Parole de Dieu
nous interpelle; elle est à la fois provocatrice
en nous interrogeant inlassablement " Qu'as-tu fait
de ton frère... " et consolatrice " Dieu
entend le cri du malheureux... ".
N'y aurait-il pas à se réunir
autour de deux questions?
- quels passages ou histoires de
la parole de Dieu sont les plus en phase avec votre vocation
dominicaine? La Parole fut-elle consolatrice ou provocatrice?
- quand vous réfléchissez
à votre apostolat actuel quels passages sont les plus
significatifs et pourquoi?
Dieu nous appelle à aller plus
loin que nos simples forces en essayant de mettre en oeuvre le
double commandement de Dieu: l'aimer Lui et aimer le
frère (Lc10,27-28). Ces deux aspects constituent
un seul commandement, fondateur de la vie chrétienne.
Comme nous le rappelle la 1° Lettre de St Jean: on ne peut
pas aimer Dieu qu'on ne voit pas, si on n'aime pas le frère
ou la soeur que l'on voit (1 Jn 4,20).
Quelques grands textes de l'Ecriture peuvent nous aider à approfondir l'enracinement
de Justice et Paix dans la Parole de Dieu; on peut en particulier
lire en communauté ou chacun personnellement:
Ex 3,7-10: Dieu a vu la misère de son peuple et a
entendu son cri; il veut le libérer et envoie Moïse
pour cette mission
Michée 6, 8: ce qui est bien aux yeux de Dieu ce n'est rien
d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse...
Michée reprend les messages des prophètes de son
temps: la justice (Amos), l'amour (Osée) et l'humilité
devant Dieu (Isaïe); il inscrit le message de Dieu dans
une série de pratiques: la justice (agir comme Dieu veut),
la compassion (conversion) et l'état de créature
(ne pas se prendre pour Dieu)
Isaïe 58, 5-12: Dieu ne se satisfait pas de la piété,
il veut un engagement pour la justice. Le jeûne qui lui
plaît c'est rompre les chaînes injustes. On retrouve
ce message dans Osée 6,6 et Jérémie
7,1-10.
Mt 25, 31-46: nous serons jugés par l'hospitalité
que nous avons donnée aux nécessiteux, nous avons
accueilli Dieu sans le savoir chaque fois que nous nous sommes
faits accessibles à la souffrance des autres
Lc 10, 29-37:. le Samaritain a dépassé ses préjugés
pour venir au secours du blessé, il pose des gestes efficaces,
il part sans attendre de remerciement. Jésus illustre
ainsi le commandement: aimer Dieu et le frère sont
inséparables.
Ac 2, 42-47: s'organiser afin que nul ne soit plus dans le
besoin, partager ses biens... tels sont les actes, les pratiques
que les chrétiens ont mises en oeuvre pour célébrer
la présence de Dieu parmi eux.
Jc 2, 1-9: il n'est pas possible de se dire disciple du
Christ si on exclue les pauvres, si les jugements sur les personnes
sont déterminés par leur rang social.
Beaucoup d'autres textes peuvent alimenter
notre réflexion en particulier les Psaumes qui font retentir
pour nous les cris des pauvres dont les droits étaient
lésés et qui ne pouvaient compter que sur Dieu
dont la justice consiste à prendre leur parti (Ps 103,6;
Ps 9,13; Ps 12,6; Ps 35,10; Ps 140,3; Ps 107,41; Ps 22; Ps 69...).
Si vous avez des expériences de partage
d'Evangile en communauté sur certains textes,
ou des réflexions à partir des psaumes que nous
chantons à l'Office des Heures, envoyez nous un compte
rendu... Merci.
Pour réfléchir à la dynamique
Justice et Paix qui s'enracine dans la Bonne Nouvelle pour le
monde, une série de travaux bibliques
peut être proposée. On peut travailler à
partir de certains mots ou de manière
plus synthétique à partir de certains thèmes.
Un premier exemple :
Autour du mot : Justice
(on peut faire la même chose avec
le mot Paix, avec les mots: Droits, Pauvres, Petits, Violence,
Miséricorde...)
- A quoi te fait penser le mot Justice
dans la vie actuelle? et dans la Bible de manière générale?
- Peux-tu comparer
Mt 3,15/ Mc 1,9/ Lc 3,21-22
Mt 5,6/ Lc 6,21
Mt 5,10/ Lc 6,22
Mt 6,33 /Lc 12,31
- Quels sens donner à Mt 5,20;
Mt 6,1; Mt 21,32 ?
- Quelle analyse fais-tu de ces comparaisons
et de ces particularités? Pourquoi la justice est-elle
importante pour Mt?
- A qui ressemblent les justes en
: Mt 5,10-11; Mt 10,41; Mt 11,9; Mt 13,17;
Mt 23,29; Mt 23,34 ?
- A qui s'opposent-ils? : Mt 5,20;
13,41; 13,49;21,32; 23,29-35;25,41-45.
- Au lieu d'être appelés
justes, les Pharisiens sont appelés " sans loi ".
Pourquoi?
- Que signifierait faire justice aujourd'hui?
Si Matthieu avait à réécrire son Evangile
aujourd'hui que changerait-il? Quelles conséquences pour
nous aujourd'hui?
Un second exemple :
On peut travailler non plus à
partir du vocabulaire mais des thèmes évangéliques.
On peut prendre le thème de l'étranger, de la guerre
(juste et injuste), du rapport paix et développement,
de la relation entre les humains et la création, de l'homme
et de la femme, du statut des minorités...
Si on prend par exemple le thème
de l'étranger, car ce problème est souvent
aigu dans tous les pays (réfugiés, travailleurs
migrants, racisme, xénophobie)... " on
est surpris par un premier renversement qu'opère la Bible
qui nous prend à parti en disant: étranger
tu l'as été et tu l'es encore d'une certaine manière
( Gen 17,8; Lev 25,23; 2 Co 5,11; Heb 11,13, 1P 2,11).
La Bible fait appel à une
expérience que nous voudrions peut-être oublier:
" vous savez ce qu'éprouve un étranger
car vous avez été vous-même étrangers
dans le pays d'Egypte " (Ex 23,9; Ex 20,2; Dt 5,6;
Lev 19,34). On ne peut oublier d'où chacun vient: " Aimez
l'étranger car au pays d'Egypte vous étiez étrangers "
(Dt 10,19; Dt 26,5). Souvenez vous que vous avez peut-être
été celui que d'autres ont accueilli et recueilli
(Gn 19; Lc 10,29-37).
Alors que la plupart des peuples
se vantent de leur qualité d'autochtone, Israël se
souvient d'avoir été conduit par Dieu vers une
Terre Promise et cette idée est reprise par les chrétiens:
ils ont à se considérer comme étrangers
et voyageurs sur la terre (Heb 11,13; 1P2,11) et donc qu'ils
ne se croient pas installés, qu'ils n'aient pas à
se cramponner à leurs privilèges et leurs biens.
Ils ont à travailler à une transformation permanente
du monde et à annoncer " de nouveaux cieux et
une nouvelle terre où la justice habitera "
(2P3,13).
De plus comme chrétiens nous
nous reconnaissons dans celui qui est l'hôte de tous: celui
qui aura reçu Christ parmi les hommes sera reçu
par lui dans le Royaume (Mt 7,21-23;10,32-33...). Jésus
accueillera ceux qui viendront à lui comme des étrangers,
privés de droit, de justification par leurs oeuvres (Mc
2,15-22; Ac 10-34).
L'étranger devient ainsi quelqu'un
qui me ressemble; il parait comme la partie oubliée ou
refusée de mon propre visage. Elie Wiesel écrivait
: " Quiconque a besoin d'un refuge doit se sentir le bienvenu
là où je suis. S'il est étranger chez moi,
je le serai aussi ".
La Bible nous rappelle que l'étranger
est d'abord l'autre semblable qui dérange sans doute mais
qui nous empêche de rester repliés sur soi. Il est
cet autre qui permet d'avancer, d'aller à sa rencontre
et à la mienne. Bien sur cela ne se fera pas facilement
ni sans conflit, mais c'est là le chemin à suivre
sur lequel nous précède Jésus le Christ
lui qui accueillait les samaritains, les publicains, les syro-phéniciens... "
Ces éléments de réflexion
sont issus de la campagne oecuménique " Accueillir
l'Etranger ", France 1992-1995.
Il y aurait beaucoup d'autres exemples
et surtout beaucoup de travaux à faire pour mieux recevoir
la Parole de Dieu qui nous appelle à écouter, à
notre tour et à sa suite, le cri des malheureux... Quelques
propositions sont faites dans les annexes de ce cahier.
Ces travaux bibliques
peuvent être proposés dans une session organisée
pour des frères ou des soeurs déjà actifs
dans le domaine Justice et Paix; ils peuvent être intégrés
dans une retraite sur l'engagement apostolique; ils peuvent être
proposés à des frères ou soeurs étudiants
dans un séminaire sur la solidarité ou à
des novices comme manière de découvrir la Bible
en la confrontant aux questions d'aujourd'hui. Une telle approche
peut aussi être suggérée à des membres
de la famille dominicaine qui font des travaux bibliques (mémoires
par exemple) ou à des communautés qui ont des programmes
internes de formation continue.
Premier
page | Paroles des croyants
Paroles
du monde | Des communautes de conversion
Annexes
Curie
| J&P
© 26 Janvier 1999
e-mail |