2. PAROLES DES CROYANTS

L'Eglise, à la suite du Christ, relisant la Bonne Nouvelle nous propose un chemin de conversion qui prend en compte la vie concrète des hommes et des femmes. Déjà les Actes des Apôtres nous avaient dit l'importance, pour symboliser la présence de Jésus Ressuscité, d'une transformation radicale des lois économiques par les premiers disciples (Ac 4,34): ils mettent leurs biens en commun, partagent leurs ressources, s'organisent pour que personne ne soit dans le besoin.

L'Eglise continuera dans cette perspective en mettant en place de nombreuses oeuvres de miséricorde: lieux d'accueil, hôpitaux, orphelinats... De nombreux saints ayant eu des activités caritatives sont proposés à notre méditation: Martin de Tours, Vincent de Paul, Camille de Lellis, Jérôme Emilien, Elisabeth de Hongrie, Jean de Dieu et beaucoup d'autres... La plupart des fondations des congrégations de soeurs apostoliques dominicaines incarnèrent cette charité active dans l'Eglise et dans l'Ordre pour répondre aux défis que lançaient les plus pauvres et les victimes des injustices ou des violences.

Avançant avec son temps, et dans une perspective de subsidiarité avec les Etats dans de nombreux pays, l'Eglise découvre sans cesse de nouveaux lieux de solidarité et d'engagement: solidarité avec les personnes atteintes par le SIDA, alphabétisation des adultes, création d'activités économiques pour les exclus, défense des droits des femmes et des enfants, protection de l'environnement...

L'Eglise découvre aussi, peu à peu, qu'elle ne doit pas seulement faire pour les pauvres ou les exclus mais qu'elle doit faire avec eux... C'est là le grand défi de notre temps pour notre Eglise et pour chacun de nous dans l'Ordre. C'est là une véritable conversion qui nous fait passer de l'assistance et de l'action charitable à une véritable solidarité (sans laquelle il n'y a pas une véritable prise en compte de la dimension Justice et Paix).

Dans la tradition de l'Eglise, les Pères des 4°, 5° et 6° siècles ont mis l'accent sur la solidarité avec les pauvres comme chemin du vrai disciple du Christ. Ils sont souvent incisifs et restent provocateurs pour notre époque. Quelques textes peuvent nous aider et sont à redécouvrir, à relire.

" Lors de la Création, il n'y avait pas de mort, la maladie était absente, le " tien " et " le mien ", ces mots de glace étaient bannis de la vie. Comme le soleil était commun, l'air commun, et avant tout la grâce de Dieu commune, la louange commune, ainsi dans l'égalité aussi était offert le libre partage de tous les biens et la maladie de l'avidité était inconnue. " (Grégoire de Nysse, homélie sur l'Ecclésiaste )

" La terre a été établie en commun pour tous, riches et pauvres; pourquoi arrogez-vous à vous seuls, riches, le droit de propriété? La nature ne connaît pas les riches, elle qui nous enfante tous pauvres...Ce n'est pas ton bien que tu distribues au pauvre c'est seulement le sien que tu lui rends. Car tu es seul à usurper ce qui est donné à tous pour l'usage de tous. La terre appartient à tous et non aux riches. " (Ambroise de Milan, sur Naboth)

" A l'affamé appartient le pain que tu gardes. A l'homme nu le manteau que recèlent tes coffres. Au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi. Au miséreux l'argent que tu tiens enfoui. Ainsi opprimes-tu autant de gens que tu en pourrais aider. " (Basile de Césarée, Homélie 6s contre la richesse).

" Ne désacralisez pas le monde, mais sanctifiez le en particulier par le sacrement du frère. Car le Verbe s'est fait chair pour que toi et ton frère soyez remplis de la grâce du Ressuscité à jamais. Souviens-toi comment Jésus lava les pieds de ses apôtres et combien il s'est fait le dernier de tous pour que toi tu vives en Lui. Laisse ton frère être le premier et tu vivras. " (Ephrem le Syrien)

Il y a de nombreux textes qui peuvent nous inspirer dans notre cheminement pour faire de la justice et de la paix des éléments structurants de notre vie dominicaine. On trouvera quelques références complémentaires en annexes à ce cahier. Ces textes peuvent être utilisés pour l'office, pour des soirées de prière, pour des temps forts de réflexion, des retraites...

On peut proposer d'insérer, dans la formation patristique initiale que reçoivent les frères et les soeurs, une étude du thème Justice et Paix ou de celui de la place des pauvres dans la vie théologale ou encore d'autres sujets concernant la relation fraternelle avec les plus démunis, le respect de la création et de la nature...

Saint Thomas d'Aquin nous suggère lui aussi un certain nombre de pistes de réflexion:

  • sur la justice et la miséricorde de Dieu : Ia q21
  • sur la loi humaine: IIa,Iae q 95, 96 et 97
  • sur les préceptes judiciaires: IIa,Iae q 105
  • sur la charité: IIa,IIae q23 à 26
  • la paix: IIa, IIae q 29
  • la miséricorde: IIa,IIae q 30
  • la bienfaisance et l'aumône: IIa, IIae q31et 32
  • la guerre: IIa, IIae q40
  • la justice et l'injustice IIa, IIae q58 et 59, q67 à 71
  • justice commutative et distributive: IIa, IIae q61
  • la violence, le vol, la rapine: IIa, IIae q65 et 66
  • la fraude et l'usure: IIa, IIae q77 et 78
  • la colère: IIa, IIae q158

dessin du fr. Xavier

Le Magistère à travers la " doctrine sociale " a proposé un certain nombre de textes très importants qui doivent alimenter notre réflexion et nous inviter à une pratique. La fidélité à l'Eglise passe par la prise au sérieux de ces textes tout comme celle des autres documents du Magistère.

Les textes produits au cours des 100 ans de doctrine sociale sont divers mais ils insistent tous sur un certain nombre d'idées forces qu'on peut rappeler ici:

  • Il existe un lien très fort entre les dimensions religieuse et socio- économique de l'existence (cf. Gaudium et Spes)
  • Le centre de l'organisation sociétale doit être la personne humaine (cf. Pacem in Terris)
  • L'homme et la femme ont des droits politiques et économiques inaliénables (cf. Pacem in Terris)
  • La participation politique est un droit (cf. Redemptor Hominis)
  • L'exercice du pouvoir doit être le plus décentralisé possible compte tenu du principe de subsidiarité (cf. Quadragesimo Anno)
  • Un amour préférentiel doit être manifesté aux plus pauvres (cf. Octogesima Adveniens)
  • L'amour et la justice vont de pair (cf. Gaudium et Spes)
  • Il nous faut promouvoir la paix, dans la justice (cf. Pacem in Terris)
  • Il nous faut rechercher en toutes choses le bien commun (cf. Mater et Magistra)
  • La terre appartient à tous et les humains sont des " co-créateurs " (cf. Laborem Exercens)
  • Les richesses doivent être partagées de manière équitable et le travail l'emporte sur le capital et la technologie (cf. Laborem Exercens)
  • Nous devons penser à l'échelle planétaire et rechercher un ordre international plus juste en développant la solidarité internationale (cf. Populorum Progressio, Sollicitudo Rei Socialis)
  • Le développement ne se réduit pas à la croissance économique: il doit être intégral et permettre l'épanouissement des personnes et des groupes (Populorum Progressio, Sollicitudo Rei Socialis)

Quelques éléments clés des principales encycliques figurent en annexes de ce présent cahier.

La " doctrine sociale " constitue un champ de compétences à acquérir et à retransmettre non seulement aux frères et aux soeurs mais aussi plus largement aux chrétiens et aux décideurs qui sont souvent sans points de repères dans le champ de leurs responsabilités socio-économiques ou politiques.

La doctrine sociale peut être:

  • enseignée à un large public de non spécialistes qui recherchent souvent un sens à leurs activités professionnelles
  • transmise, dans le cadre de la formation de base, dans les modules de morale, en montrant la dimension sociale
  • étudiée en écho avec le voeu de pauvreté et la place de l'Eglise dans le monde au moment du noviciat...

Quelques modules de formation à la doctrine sociale sont proposés en annexes de ce cahier.

Dans ces apports, il sera nécessaire de faire apparaître les points sur lesquels une réflexion théologique est encore nécessaire: la fonction idéologique de cette doctrine ou plutôt de cet enseignement, la place de l'économie dans la vie sociale et personnelle, le rôle de l'Etat et du marché, la dynamique réelle du politique, le statut du conflit et des contradictions... Le manque de références concrètes, en particulier à la vie des entreprises et à la stratégie politique, est aussi un point faible qui fait souvent obstacle à la prise au sérieux de ces documents du Magistère par les décideurs ; il y a donc un véritable travail d'inculturation à faire.



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Annexes
Curie | J&P
© 26 Janvier 1999
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