3. PAROLES DU MONDE
St
Jean nous le rappelait: la vie du frère, sa survie et
son développement, sont inséparables de notre quête
de Dieu et nous le savons bien. L'enjeu est cependant de
passer de la rencontre de telle ou telle personne qui souffre
au groupe de personnes qui souffrent (y compris celles
que je ne connais pas personnellement : " les prochains
lointains ") puis aux causes de cette souffrance.
Il
faut essayer d'aller aux causes par delà les effets, pour
atteindre l'origine des problèmes et essayer d'intervenir
à un niveau pertinent (efficace). L'objectif n'est pas
seulement d'aider quelqu'un dans le besoin ou la souffrance ou
de cheminer avec lui; l'objectif est d'essayer de poser
quelques gestes pour qu'il y ait un peu moins de pauvreté
et de souffrance, moins de violence, de discrimination
sexuelle ou ethnique et d'injustice, pour que la création
soit respectée dans toutes ses dimensions. C'est là
un enjeu fondamental pour tous les promoteurs Justice et Paix
et bien souvent nous n'y sommes pas spontanément sensibles,
privilégiant plutôt la relation interpersonnelle.
Dieudonné est sans travail
malgré ses diplômes d'aide-comptable; s'il est dans
cette situation qui se manifeste par le fait qu'il vient souvent
demander une aide financière aux frères du couvent
d'A. c'est parce que dans le pays il y a peu d'investisseurs.
Les gens riches préfèrent placer leur argent à
l'étranger ou spéculer sur les marchés financiers
internationaux plutôt que d'investir localement et de créer
des emplois. La situation de Dieudonné vient donc d'une
injustice économique. De plus il est étranger;
il vient du pays voisin où les conditions de vie sont
encore plus difficiles et son père avait été
embauché dans les plantations de cacao du pays où
il réside maintenant au moment du grand " boom
économique " de cette culture d'exportation.
Il n'est pas facile de trouver du travail dans cette situation
d'immigré malgré toute la bonne volonté
du monde. A., la capitale du pays dans lequel sévit maintenant
une crise économique très forte liée à
la baisse du prix des matières premières mais aussi
au gaspillage des fonds publics par les politiciens, on se méfie
de plus en plus des étrangers accusés dans la presse
d'être tous des voleurs et de prendre les emplois des nationaux.
Dieudonné a été récemment arrêté
par les policiers qui l'ont battu simplement parce qu'il était
étranger circulant à bicyclette à la nuit
tombée. Personne n'acceptera de déposer une plainte
pour violence et injustice. Dieudonné n'a pas d'argent
pour payer un avocat et même il ne croit pas à la
possibilité d'obtenir justice et encore moins réparations.
L'injustice s'est ainsi installée légitimement...
A. semble très paisible pour le touriste qui passe, cherchant
de l'exotisme, du soleil et la mer, parfois même des plaisirs
sexuels vénaux bon marché.
Bien évidemment il faudra aider
ponctuellement Dieudonné mais il y a aussi à poser
au moins quelques questions sur la vie économique
et politique du pays, sur le statut des étrangers, sur
les violences policières... et peut-être à
agir à ces niveaux.
A K. les femmes du bidonville n'en
peuvent plus. Il n'y a aucun service de collecte d'ordures ménagères,
il n'y a pas de latrines, il n'y a pas d'école pour les
enfants... Cette année il a beaucoup plu et plusieurs
abris, car on ne peut pas appeler maisons les huttes de tôles
et de carton qui servent à chaque famille, se sont retrouvés
détruits. La situation est insoutenable et les conflits
de voisinage sont nombreux. La municipalité ne fait rien
pour faire évoluer les choses et les razzias de la police
ne font qu'amplifier les drames vécus par chaque famille.
L'enjeu est à la fois politique (à l'échelle
municipale), social, médical et urbanistique...
Les femmes ont décidé,
à force de se rencontrer pour faire la queue à
la pompe qui distribue l'eau potable, de s'organiser en association
mais les hommes sont très réticents. Ils ne veulent
pas perdre le pouvoir et voient d'un mauvais oeil leurs épouses
prendre une autonomie. Ils savent aussi qu'ils seront critiqués
dans les réunions de femmes car beaucoup passent plus
de temps à boire et à jouer aux cartes qu'à
rapporter de l'argent à la maison. Le conflit des genres
est fort et est un obstacle réel à l'évolution
du bidonville.
L'action pour Justice et Paix devra à
la fois porter sur les rapports hommes-femmes, sur l'aide à
l'organisation du groupe des femmes, sur les décisions
de la municipalité... et non pas seulement donner
de l'argent aux familles qui viennent de temps à
autres demander des secours à la communauté des
soeurs à quelques centaines de mètres du bidonville.
Christophe a vingt cinq ans, il " vit "
à Paris depuis trois ans; en fait il erre dans les rues,
couche dehors ou dans des gares et vit de mendicité ou
de petits larcins. Il " galère " et,
pour oublier un peu cela, préfère boire un coup
ou se droguer dès qu'il a un peu d'argent plutôt
que de chercher à mieux se nourrir.
Le frère Pédro connaît
Christophe et de nombreux jeunes comme lui car ils sont très
nombreux soit à cause de la crise économique, soit
de la crise sociale et psychologique qui traverse la société.
Pédro a réussi il y a quelques années à
convaincre Caritas de l'aider financièrement à
créer une halte-abri pour les jeunes qui comme Christophe
errent dans la ville.
Dans cette halte on ne donne rien
aux jeunes, du moins pas d'argent ou de nourriture car on ne
veut pas continuer à faire d'eux des assistés (il
existe beaucoup d'associations qui distribuent la nourriture
dans la ville); ce qu'on donne, c'est une présence, un
moment chaleureux pour discuter en groupe, pour essayer d'avoir
une analyse plus collective de la situation et parfois de faire
des démarches pour s'en sortir... Depuis quelques mois
un atelier d'écriture s'est mis en place et les jeunes
peuvent oser s'exprimer et écrire ce qu'ils veulent...
Cette halte appelée " la Moquette ",
car c'est presque le seul mobilier de l'espace, permet ainsi,
tout en laissant la plus grande liberté aux personnes,
à Christophe et à ses amis d'exister avec moins
de solitude, d'avoir la possibilité d'être des " personnes "
et plus simplement des errants qui font peur aux riches.
Justice et Paix dans cette perspective
a été la recherche d'une alternative
à l'assistance (qui ne résout pas les problèmes)
et à la solitude des marginaux. La parole et l'écriture,
deux dimensions fondamentales de l'existence profonde des personnes
souvent considérées comme un luxe dont les pauvres
n'ont pas besoin, ont été mobilisées pour
retrouver une dignité perdue.
Passer du cas individuel aux processus d'où s'originent l'exclusion et la violence
doit nous permettre de mieux situer ce que nous faisons ou pouvons
faire; cela permet d'optimiser nos moyens en étant efficaces
par une action sur les causes. Essayer de faire ce passage
du micro (le cas individuel) au macro
(les processus globaux) est une expérience fondamentale
pour faire la vérité.
Ce passage vers l'analyse globale
ou structurelle nous conduit à repérer
trois axes majeurs qui déterminent, pour la plus grande
part, les problèmes sur lesquels interviennent les frères
et les soeurs engagés dans le domaine de Justice et Paix.
Ces trois grands axes sont trois sous-systèmes reflétant
un aspect de la réalité socio-économique
et politique globale; ces trois axes sont articulés entre
eux et se renforcent mutuellement. Ces trois sous-systèmes
sont:
- a le système
économique et financier
- b le système
socio-politique
- c le système
culturel et symbolique.
Lire la réalité
sociale à l'origine des difficultés des personnes
et des groupes que nous rencontrons dans notre apostolat passe
donc par la mise en évidence des différents facteurs
explicatifs qui se lisent sur ces trois axes ou sous-systèmes.
Cette même grille peut aussi nous permettre d'être
moins dupes, ou plus lucides, sur la manière dont les
informations nous sont données par la TV ou la radio.
L'engagement pour Justice et Paix passe
principalement, pour certains de nos frères et certaines
de nos soeurs, par ce travail d'analyse au service de tous ceux
et toutes celles plus impliqués dans l'action concrète
et quotidienne; ceux et celles d'entre nous qui sont engagés
dans l'action sur le terrain doivent cependant aussi faire ce
travail sous peine d'en rester aux effets et de ne pouvoir être
efficaces dans la lutte contre l'exclusion et la violence.
L'approche par système n'est peut-être
pas très familière à la plupart d'entre
nous. Elle vise à faire apparaître les relations
qui lient divers aspects; si un élément évolue
tout change dans le système.
Schéma du système
social global
a- Le système économique
et financier est composé
de plusieurs structures et mécanismes qui jouent dans
la production de l'exclusion, de la pauvreté et de la
violence. Parmi les composantes les plus importantes de ce système,
on trouve:
- la production des biens et services
(ce qui est immatériel comme l'information, la recherche)
- la consommation ( famine, gaspillages,
problèmes de déchets...)
- le commerce et les échanges internationaux
- l'investissement (productif, armements,
de prestige...)
- la fixation des prix (par le marché
ou par l'Etat)
- l'emploi ( chômage, mécanisation...)
- la monnaie (les finances, la spéculation...)
Schéma économique
b- Le sous-système
socio-politique est
lui aussi composé par:
- les structures d'identification et d'appartenance(
famille, génération, classe...)
- les structures de conflit et de coopération
- les structures de pouvoir et de liberté
( législation, droits, répression...)
- les structures politiques (démocratie,
oligarchie...)
- les droits des peuples, des groupes
et des personnes
c- Le sous-système
culturel et symbolique
est fondé par:
- les rapports écologiques: le
statut de la nature, de la conservation de la terre
- les rapports des genres: homme/femme,
le statut des homosexualités
- les représentations ethniques
- les religions et les croyances (mythes...)
- les valeurs explicites et implicites
qui organisent les comportements sociaux, familiaux et individuels
- l'expression et l'art
Des exemples de formation sur ces différents
aspects sont proposés en annexes de ce cahier. Ils peuvent
être utilisés dans des sessions spécialisées,
dans des réunions d'approfondissement pour ceux qui agissent
déjà mais aussi dans le cadre de la formation de
base...
La formation dans ces
domaines a été inscrite dans la formation initiale
des frères (Chapitre de Quezon City, 20 et les autres
Chapitres Généraux); cet aspect est repris dans
la " Ratio Studiorum Generalis " des frères
au n°14:
" une attention particulière
sera donnée aux questions sociales et à l'économie,
dès la formation initiale, pour que les frères
soient à même de comprendre les conditions de vie
de ceux et celles auxquels ils auront à annoncer la Parole
de Dieu et de promouvoir la justice et la paix. Le but de notre
prédication étant la conversion d'hommes et de
femmes qui travailleront ensemble à la transformation
des structures injustes de notre société, les frères
doivent être assez renseignés sur les causes de
ces injustices pour pouvoir les identifier et les combattre.
Chaque frère devra, en plus, recevoir le minimum de formation
économique qui lui permettra d'assumer un poste administratif
au sein de sa communauté. Cette préoccupation de
la justice et de la paix, qui constitue une des priorités
apostoliques de l'Ordre, devra être honorée aussi
dès la formation initiale par une approche théologique
qui aide les frères à fonder leurs engagements
futurs "
Les " ratio formationis "
des congrégations apostoliques -et bien souvent les constitutions
elles-mêmes- ont toutes des références à
ces apprentissages qui permettent de comprendre les mécanismes
qui s'opposent à la promotion des hommes et des femmes
auprès de qui les soeurs sont envoyées porter la
Parole de Vie.
Les éléments pédagogiques
précédemment signalés peuvent aussi utiliser
des histoires de vie, des études de cas (cf. cahier n°1)
et s'appuyer sur elles pour faire découvrir, par des travaux
de groupe par exemple, les véritables causes et les enjeux
sur lesquels les frères et les soeurs ont voulu agir.
Tous ces éléments, descripteurs
du système et des mécanismes qui engendrent l'exclusion
et la violence, constituent une grille plus ou moins détaillée
qu'il est intéressant d'appliquer dans une situation où
la justice et la paix sont bafouées. Plusieurs manières
de faire peuvent être retenues; elles définissent
différents niveaux d'approfondissement d'une enquête
de milieu.
Un premier niveau est de type abstrait. Il consiste à soumettre
une situation à une quadruple interrogation.
Dans le cas à étudier, on doit se poser quatre
questions :
1. Quels sont les facteurs économiques
qui interviennent?
2. Ces facteurs sont-ils causes ou effets
de la situation?
3. Quels sont les facteurs socio-politiques?
4. Quels sont les facteurs culturels
?
On terminera le travail en essayant de
hiérarchiser les causes. Cette méthode
est bonne en particulier pour l'analyse de phénomènes
globaux: guerres, crises...
Un second niveau est plus empirique mais aussi plus impliquant.
On peut le mettre en oeuvre dans des temps de formation spécialisée
sur Justice et Paix; il peut aussi être utilisé
pour la formation des novices (découverte d'un type d'apostolat
différent) ou des frères étudiants.
Prenons l'exemple mis en oeuvre dans
un noviciat d'Afrique:
Une demie journée par semaine
R. et K., deux novices, ont choisi avec leur père maître
de se rendre présents au monde des " petites
bonnes ", les employées de maison. Ce sont de
très jeunes filles, bien souvent de la famille éloignée,
qu'on fait venir des villages afin de faire le ménage,
la cuisine, de garder les enfants... Bien souvent elles ne sont
pas payées et dorment dans les escaliers ou la cuisine.
Elles passent leur vie à travailler en échange
de nourriture, de quelques petits cadeaux... Elles doivent parfois
subir les pires vexations, être battues, et certaines doivent
céder aux avances sexuelles de leur patron. Elles ne sortent
pratiquement pas du quartier sauf pour faire les courses, emmener
les enfants à l'école. Elles se retrouvent entre
elles sur le marché, sur le chemin de l'école et
un petit temps l'après-midi quand les enfants et les employeurs
sont partis au travail ou à l'école.
R. et K. les rencontrent à
ce moment-là de manière informelle et essaient
de comprendre leurs histoires, leurs problèmes, leurs
préoccupations quant à leur avenir. Ils rédigeront
une synthèse de leurs rencontres qui devenaient des quasi
" rendez-vous " et feront apparaître
un besoin d'apprendre à lire de la part des jeunes filles.
Les deux frères décidèrent
avec l'accord du maître des novices de rencontrer des " employeurs "
de ces petites bonnes pour connaître le point de vue des
employeurs; les personnes contactées furent surtout des
connaissances de la communauté car de nombreux employeurs
rencontrés par hasard refusèrent de répondre.
Ces nouvelles enquêtes permirent de comprendre mieux les
réseaux familiaux et le système de vie des classes
moyennes urbaines où le travail de la femme est un instrument
de statut social et doit être compensé par l'emploi
de jeunes filles de la campagne; ce système permet aussi
des transferts financiers au profit des membres des familles
restées à la campagne. Les frères essayèrent
aussi de comprendre le problèmes des violences sexuelles...
A partir de tout ce travail, les
deux frères rédigèrent une " lettre
aux employeurs " qui fut distribuée aux fidèles
de la messe communautaire. Cette lettre appelait à laisser
les jeunes filles aller apprendre à lire, à leur
laisser un temps pour cela et à donner un meilleur salaire.
Cette lettre non agressive essayait aussi de faire faire une
réflexion sur le comportement social des familles chrétiennes.
Ce travail très simple a permis
de connaître un milieu et ses problèmes, son langage,
ses angoisses... Il aurait pu aller plus loin et déboucher
sur une action. Les frères ont découvert une injustice
(banalisée par l'habitude et la généralisation)
mais aussi une des facettes de la vie quotidienne de ceux à
qui ils devront porter la Bonne Nouvelle du salut et qui ne sont
pas toujours conscients des injustices qu'ils induisent.
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© 26 Janvier 1999
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