4. DES COMMUNAUTES DE CONVERSION.

La communauté est le lieu où s'expérimentent d'abord la justice et la paix et où chacun et chacune peut se sentir appelé à aller plus loin. Elle a donc une double dimension: lieu de vérification et lieu de provocation pour nous inviter à vivre les exigences de la Parole. On ne peut pas se contenter de faire des discours sur Justice et Paix pour le monde qui nous entoure si nous ne commençons pas d'abord par vivre ces exigences avec nos proches et nos frères et nos soeurs ne peuvent pas non plus ne pas nous stimuler à nous engager pour un monde plus juste et plus fraternel.

T.S est une religieuse dominicaine dont la vue était faible et qui peu à peu a totalement perdu la possibilité de voir: elle est devenue aveugle. Dans ce passage dans la nuit, T.S n'a plus pu dire l'office (les textes étaient écrits en lettres trop petites et personne ne pensait à faire des photocopies agrandissantes) ni lire la Bible. Elle devenait de plus en plus maladroite dans les taches ménagères, ce que les soeurs supportaient de plus en plus mal. T.S n'a pas pu continuer son travail; elle a du apprendre le langage braille et entrer dans un centre spécialisé pour aveugles où elle a appris à marcher avec une cane blanche, à se repérer sans voir... Tout déplacement devenait problématique; T.S n'avait plus aucune indépendance et dépendait de la bonne volonté des soeurs pour aller faire ses démarches administratives ou simplement sortir pour rencontrer des amis. Les soeurs de la communauté de T.S étaient trop occupées pour donner du temps à de telles activités; T.S s'est enfermée, isolée... La vie commune est devenue impossible.

Cette histoire qui finit mal veut nous alerter sur l'urgence de commencer à vivre la dimension Justice et Paix dans nos maisons et nos couvents... T.S peut être, tour à tour dans nos différentes communautés, atteinte de la maladie de Parkinson ou d'Alzheimer, être sourde, dépressive...

Les Chapitres Généraux des frères ont souvent invité à être attentifs à la qualité de la vie commune comme premier champ d'un combat pour Justice et Paix en particulier: Rome (249), Avila (54,59) et Mexico (66). Au cours de ce dernier chapitre, les frères écrivaient " Que notre communauté soit, pour ses membres et pour ceux qui l'entourent, une véritable école de justice et de paix. " (66,2b)

Il existe un très grand nombre de textes rédigés par les soeurs concernant l'urgence de commencer à réaliser la justice et la paix dans nos communautés pour tenter d'être crédibles.

Le texte du chapitre général de 1984 des soeurs dominicaines de la Présentation de Tours est un résumé qui appelle à être cohérents entre les options pour Justice et Paix et la vie quotidienne:

dans la ligne de l'approfondissement et de la mise en oeuvre des options prises au chapitre général de Medellin en 1980:

  • nous nous engagerons de manière préférentielle avec les plus pauvres
  • nous devrons réviser nos styles de vie personnelle et communautaire en cohérence avec cette option pour les plus pauvres
  • nous devons travailler au niveau local et provincial à réaliser la mise en commun et le partage entre nous en tenant compte du sens de la justice, de la non-accumulation des biens, des nécessités missionnaires ."

Justice et Paix commence par la création d'un climat de confiance et de partage entre nous. Ce climat ne sera possible que si on prend souci des différences d'âges, d'éducation et de modes de vie, de sensibilités...ce qui bien évidemment n'est pas facile.

" l'objectif de la vie commune dominicaine est de soutenir le ministère de la prédication et de porter témoignage par rapport aux valeurs de l'Evangile dans un monde économiquement et socialement dur. Le Chapitre reconnaît la nécessité de mieux prendre en compte le caractère unique de chacune des soeurs et l'importance pour toutes d'une croissance personnelle et communautaire. ceci devrait nous aider à créer une communauté où les soeurs se sentent chez elles et à l'aise les unes avec les autres afin qu'elles puissent progresser dans leur vie dominicaine à travers la vie liturgique, la contemplation, l'étude et le soutien fraternel. Le chapitre souligne l'importance d'une vie simple et ouverte au partage de la vie commune avec d'autres... Nous demandons à chacune dans la vie commune d'avoir une plus grande écoute mutuelle et d'accepter nos différences, de reconnaître nos attitudes injustes et d'apprendre à gérer les conflits, de prendre du temps pour célébrer ensemble... " (Chapitre général des Soeurs dominicaines de Sainte Catherine de Sienne de Newcastle, 1993).

Justice et Paix implique une réflexion sur les rôles et les pouvoirs de chacun ou de chacune dans la communauté, il en va de la justice et de la fraternité. Quelle est la place des frères et soeurs coopérateurs? Qui a les informations nécessaires à la prise des décisions? comment circulent-elles, qui est exclu systématiquement? Qui est exclu ou s'exclue de la prise de parole dans les réunions? Prenons-nous conscience des inégalités énormes qui existent entre nous (cadeaux de la famille, possibilités de vacances ou de voyages, avantages divers...)?

Justice et Paix invite à réfléchir sur le style de vie de la communauté tant sur ses biens que sur ses partages... et ses rapports avec les différents groupes sociaux. Nos implantations et nos biens immobiliers sont-ils cohérents avec notre projet apostolique ? Nos budgets prévisionnels communautaires prennent-ils en compte la solidarité internationale et locale, la solidarité avec des frères et des soeurs dans le besoin ? Nos gaspillages ? Comment traitons-nous les mendiants ? Prenons-nous suffisamment à coeur les besoins financiers de la communauté, de l'Ordre ? Nos salariés sont-ils justement payés et prenons-nous en compte leur dignité ?

Une des valeurs fondamentales à mettre en oeuvre est l'hospitalité. Qui accueillons-nous à table ? Invitons-nous suffisamment les frères et les soeurs plus spécialement impliqués dans des projets Justice et Paix? des frères et des soeurs un peu marginalisés ? Que faisons-nous de nos locaux vacants alors qu'il y a de nombreux sans logement ? Acceptons-nous de " dépanner " collectivement telle ou telle personne connue par un membre de la communauté et qui a des difficultés ?

" Nous devons devenir une communauté ouverte et accueillante pour tous ceux et celles qui cherchent un lieu d'accueil, surtout les jeunes, les pauvres, les marginaux, les assoiffés de justice et de vérité, enfin ceux et celles qui sont en quête de solidarité, d'appui, d'amour. Une telle communauté respectera la dignité de chaque personne et cherchera à rejoindre et à servir le Christ présent dans les plus humbles de nos frères et soeurs. " (Oakland, II, 3,8)

Les rapports sexistes sont difficiles à dépasser car bien souvent nous n'en sommes pas conscients. Sommes-nous suffisamment vigilants ? Hommes et femmes sont-ils véritablement considérés comme égaux, différents et complémentaires ? Dans nos engagements pastoraux partageons-nous le pouvoir ?

" Nous demandons à nos frères, tant les formateurs que les formandi, qu'ils soient particulièrement attentifs à la situation de la marginalité et de discrimination dans laquelle vivent les femmes à l'intérieur de l'Eglise et de notre société " (Mexico 66,a6 rappelant Rome 250 et Avila 51)

" Nous reconnaissons le charisme spécial des femmes pour une approche globale de notre monde. Nous déplorons l'inégalité des chances et l'oppression des femmes, ce qui contribue à l'appauvrissement de la société dans son ensemble. Pour lutter contre cette situation, nous apportons la richesse de notre héritage et de notre spiritualité, suivant l'exemple de Sainte Catherine de Sienne qui a transcendé les modèles sociaux de son temps et a montré combien efficaces pouvaient être les femmes dans l'Eglise et la vie politique.

Le chapitre nous appelle à travailler pour une prise de conscience de la complémentarité des hommes et des femmes, pour mieux comprendre et apprécier notre féminité, à devenir plus attentives aux situations d'oppression dans lesquelles se trouvent des femmes à travers le monde, à travailler à faire accepter pleinement les femmes à tous les niveaux de l'Eglise. " (Chapitre général des soeurs dominicaines de Sainte Catherine de Sienne de Newcastle, 1993)

Justice et Paix invite à la mise en place d'un nouveau style d'être: où l'accueil est important, où la célébration de la vie et des ministères de chacun et de chacune est possible, où la prédication est le reflet de la vie et des engagements. Ce style sera souvent à contre-courant des habitudes et des logiques mondaines mais c'est là que la vie religieuse s'affirme non seulement comme contestation du monde mais aussi comme attestation de la force de l'Evangile qui nous pousse " vers des terres nouvelles et des cieux nouveaux ".

La communauté Giordano Bruno d'Utrecht (Pays Bas) conduit de manière très originale une recherche qui peut nous faire réfléchir. Voici comment elle se présente elle-même:

" Dans le climat culturel, ecclésial et politique des années 60 quelques frères et soeurs dominicains ont décidé de prendre au sérieux la devise de l'Ordre " vérité ". Ils ont découvert que la pauvreté, la chasteté et l'obéissance étaient des appels à la créativité collective et libérante face au pouvoir, des possessions et de l'affectivité/sexualité. Nous nous sommes demandés comment réaliser la solidarité et la fraternité dans un monde qui détruit les humains. Notre réponse fut de commencer à construire sur une petite échelle une communauté où les relations se développent de manière différente et inaugurent " un ciel nouveau et une terre nouvelle ".

Sur ces perspectives, une fois par semaine se réunit la communauté pour réfléchir sur la vie commune, pour voir si les tâches domestiques sont bien réparties entre hommes et femmes, si nos dépenses alimentaires ne sont pas faites au détriment du Tiers Monde et du Quart Monde, pour partager au sujet de qui nous avons rencontré et dépanné...Une fois tous les deux mois nous avons un temps de réflexion plus profond sur nos orientations fondamentales.

Notre communauté est un lieu de vie alternatif pour la famille dominicaine (en ce moment nous sommes 6 femmes et 5 hommes) et en même temps une communauté de frères de la Province des Pays Bas. Le style de vie commune avec ses implications sociales est partagé par tous dans tous les aspects: le ménage, la prière, la réflexion, la théologie et la détente. Notre manière de vivre et notre engagement socio-écclésial nous a conduit à nous solidariser et à créer des liens avec d'autres mouvements d'émancipation, de solidarité et de libération.

Bien que la vie interne de notre groupe soit importante et déjà un témoignage pour une nouvelle société et une nouvelle Eglise en faveur de la paix et de la justice, nous avons aussi créé tout un réseau de partenariat. Notre maison est ainsi la boite aux lettres de différentes activités dominicaines, du Forum de la Paix (mouvement oecuménique fondé à l'initiative de " Kairos Europa "). Nous sommes liés à la Maison Hendrich Kraemer à Berlin et par là actifs en matière de relations Est-Ouest; avec cette maison nous avons aussi créé un réseau " Logis oecuménique " où tous voient la vie en communauté comme une critique de la société. Le Mouvement du 8 Mai, une organisation progressiste catholique a son quartier général dans notre maison. Chaque soir des groupes et mouvements tant locaux, nationaux qu'internationaux pour la paix, pour l'émancipation, pour les femmes... se réunissent dans nos locaux et pas seulement des groupes catholiques. Certains de nous ou la communauté dans son ensemble sont membres de ces groupes.

Une d'entre nous travaille avec les réfugiés, un avec le groupe Justice et Paix de la Province dominicaine, une est engagée dans le forum international des femmes de Pékin, d'autres sont actifs dans des réseaux contre la prostitution internationale, d'autres encore participent au forum international de l'Ordre en faveur de la solidarité globale...

Nous avons choisi le nom de Giordano Bruno pour notre maison parce que celui-ci s'est toujours refusé de croire sans le risque d'une pensée critique. C'était aussi un européen: il vécut et travailla en de nombreuses villes de notre continent.

Lorsque nous avons commencé nous étions persuadés que notre société et l'Eglise allaient changé; c'était l'époque de Vatican 2, des mouvements étudiants, des luttes des femmes, des actions pour le désarmement et la protection de l'environnement. Nous pensions pouvoir contribuer à ce mouvement de changement avec notre forme de vie et d'habitation. Depuis de choses ont bougé mais des forces réactionnaires se sont aussi constituées et ont durci leurs positions. Le communisme s'est effondré... mais n'y a-t-il aucune alternative au capitalisme?

Nous pensons que les communautés, les groupes de base... sont un lieu où des alternatives et des façons de vivre peuvent émerger; cela nous donne le courage de continuer malgré nos propres échecs et les changements sociaux. Quand un ou une rêve, ce n'est qu'un rêve; quand plusieurs rêvent un monde nouveau apparaît. "



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© 26 Janvier 1999
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