1. " JUSTICE
ET PAIX ", ELEMENT DE TOUTE VOCATION DOMINICAINE
La
prédication est notre vocation spécifique ; elle
est un exercice de parole et dte actes destiné à
ouvrir les hommes et les femmes de ce temps à l'intelligence
de la Parole de Dieu et à se rendre disponibles pour la
rencontre avec Dieu. " contemplata aliis tradere ".
Cette prédication est une oeuvre de miséricorde,
un don fait pour le salut, pour la guérison, pour la vie
en abondance.
La prédication dominicaine se
fait " verbo et exemplo ":
par le discours et par la mise en oeuvre personnelle et communautaire
de ce qu'énon e7ait le discours; on ne peut pas séparer
ces deux dimensions sous peine de disqualification.
La prédication dominicaine est
ce qui nous rassemble en une famille spirituelle originale à
la différence d'autres familles où c'est le champ
d'apostolat qui définit l'identité religieuse.
Si elle est le fondement de notre identité, la prédication
se réalise sous des modalités très diverses:
la prédication en chaire n'est qu'une forme parmi de nombreuses
autres y compris la prédication par l'art (Fra Angelico...),
par le travail ouvrier, par l'éducation, les soins infirmiers,
l'animation auprès des jeunes ou des femmes... L'histoire
de notre Ordre a toujours reconnu et valorisé cette diversité.
La préoccupation pour les plus pauvres et pour les victimes
de l'injustice et de la violence doit être présente
dans toutes ces formes de prédication.
La prédication inscrit l'autre
comme le partenaire de notre démarche. On " prêche "
à quelqu'un dont le salut, le bonheur au sens plein du
terme (matériel et spirituel), nous importe. Cet autre
n'est cependant pas un " vase vide " qu'il
faudrait remplir de la " bonne parole ",
c'est un partenaire, un acteur... On ne peut donc prêcher
que si nous avons noué avec cet autre des liens d'amitié,
de sympathie et une passion pour son salut. Ceci passe d'abord
par un effort pour connaître l'autre, pour comprendre ce
qui l'habite, ses questions, ses angoisses, ses problèmes
et ses espoirs.
Les constitutions des frères insistent
sur ce point au LCO 99 "...il est nécessaire
non seulement d'être attentifs aux situations et aspirations
des hommes à qui nous nous adressons mais encore d'établir
avec eux des liens vivants... "
Cette
connaissance peut même pousser certains membres de notre
famille religieuse à vivre avec ceux
et celles à qui nous voulons porter la Bonne Nouvelle
en particulier les plus pauvres ou les victimes. Un certain nombre
d'entre nous sont ainsi allés vivre dans les bidonvilles,
dans les banlieues populaires, dans les quartiers mal équipés,
partageant avec les gens les mauvaises conditions de logement,
d'hygiène, la promiscuité... pour se faire le prochain
des sans voix et des exclus.
Les soeurs de Samaj Seva Niketan
à Bombay (Dominicaines du Rosaire) se sont installées
à Ghatkopar en 1977, un bidonville touché un empoisonnement
du à de l'alcool frelaté. Elles vivent avec les
gens du bidonville menant avec eux de nombreuses actions de travail
social qui évoluent avec les besoins de la population
de ce bidonville. Les soeurs agissent au niveau éducatif
avec, par exemple, une école maternelle et des cours du
soir, au niveau sanitaire et médical, au niveau des loisirs
avec par exemple des compétitions sportives pour les femmes
ou des pique-niques... Elles interviennent aussi sur le plan
économique avec une " agence pour l'emploi ",
une caution bancaire... et sur le plan politique en intervenant
auprès des autorités pour obtenir des aménagements.
Les soeurs ont lié leur vie apostolique et leurs actions
à celles des habitants du bidonville.
Les frères et les soeurs dominicains
en Haïti ont depuis longtemps un travail pastoral commun
combiné avec des actions de développement. Ils
viennent d'abandonner tout ce qu'ils faisaient pour aller plus
radicalement vivre " à la base ",
parmi les paysans, dans un hameau près de la côte.
Leur couvent consiste en cinq " cayes-pays "
(maisons paysannes) au milieu des bananiers, sans électricité
(mais il y a des plaques solaires). Chacun dispose du minimum:
une petite pièce au sol en terre battue et au toit en
tôle. Le choix est clair: être au plus près
des gens pour tenter de découvrir avec et parmi eux leurs
espoirs et leurs besoins ; " vivre avec "
sans chercher dans l'immédiat un rôle particulier,
se mettre à l'écoute des gens les plus ordinaires.
Chercher à connaître, c'est à dire à respecter la réalité
et les mystères des personnes et de leur vie, est déjà
une forme de prédication par le compagnonnage quotidien.
Certains frères et soeurs travailleront à cette
connaissance de manière plus académique ou scientifique;
leurs apports contribuent aussi à ce travail de prédication.
Le Centre Bartoloméo de Las Casas
à Cuzco est un des centres de l'Ordre qui s'est donné
comme objectif de mieux connaître ce que vivent les pauvres
de la région andine.
Le CBC a été créé
à Cuzco au Pérou en 1974 pour se mettre à
l'écoute de la réalité andine et participer
à l'avenir de cette région de montagne. Il est
animé par des frères et des soeurs dominicains.
Le CBC est constitué de quatre pôles dont les activités
se complètent. Le premier de ces pôles est le " Collège
andin " où sont étudiés et enseignés
les problèmes de l'histoire et de la culture andine et
les enjeux socio-politiques et économiques du Pérou
et de la région andine dans son ensemble; une revue scientifique
sur la culture andine est publiée par le collège.
Le Centre Las Casas est quant à lui un centre d'étude
sur les différents aspects de la vie des paysans et des
urbains de la région; une approche pluridisciplinaire
permet de comprendre les mécanismes de la pauvreté,
de la dégradation environnementale, de l'aliénation
culturelle. Le Centre possède aussi une expertise économique,
sociologique et agronomique qui lui permet d'intervenir comme
consultant auprès des acteurs sociaux et de conduire à
bien des opérations de développement. Une petite
annexe est consacrée aux plantes médicinales et
aux soins de base. Le troisième pôle est la Casa
campesina qui est un centre d'accueil et d'hébergement
des paysans de la montagne qui viennent à Cuzco; dans
ce lieu, outre un hébergement bon marché, ils trouvent
des conseils juridiques et des possibilités de se former.
Le quatrième pôle est celui de la documentation
qui est à la fois une maison d'édition (qui essaie
de conserver et populariser la culture et l'histoire andines),
un centre de documentation ouvert au grand public et une photothèque
sur Cuzco au début du siècle. Le CBC travaille
donc à la compréhension et à la sauvegarde
de la culture des paysans andins mais contribue aussi à
l'histoire qui se fait; il veut partir de la culture pour proposer
des stratégies de développement économique
adaptées.
Il existe d'autres centres du même
type parmi lesquels il faudrait citer celui de Coban (Guatemala),
Economie et Humanisme (France), Espaces (Belgique)... Dans ces
centres on essaie de comprendre le vécu des hommes et
des femmes et d'utiliser ces connaissances pour proposer
des actions qui respectent les cultures et les valeurs tout en
améliorant les conditions de vie des populations.
Les
chapitres généraux des frères rappellent
depuis plus de 10 ans que Justice et Paix est une dimension
constitutive de notre prédication et qu'il en
va de la crédibilité de celle-ci. La plupart des
congrégations dominicaines ont, elles aussi, mis l'accent
sur la prédication des soeurs à travers des actions
de solidarité et de promotion au service des plus démunis.
" Le chapitre a réaffirmé
que l'effort pour la construction d'un monde plus juste et fraternel
est un aspect essentiel de notre vie dominicaine... qu'il ne
s'agit pas tant d'actions spécifiques et supplémentaires
à entreprendre que d'un esprit qui doit imprégner
tous les aspects de notre vie, esprit qui nous fait porter sur
les événements et sur les relations entre les hommes
un regard évangélique...
Dans cet effort de l'intelligence
et du coeur, que la parole de Dieu, étudiée et
célébrée, soit toujours pour les communautés
la référence première : à la fois
lumière qui permet de " voir les pauvres comme
l'image de Dieu qui se révèle à nous "
(Mexico, 1992) et élan intérieur qui donne force
et dynamisme pour s'engager à leurs côtés
afin qu'advienne " le monde nouveau où justice
habitera. "
Actes du chapitre général
des Soeurs Dominicaines de Monteils, 1995
Tous les textes de l'Ordre insistent
sur la dimension Justice et Paix de notre prédication
(cf cahier n°1) mais on peut reprendre à titre d'exemple
la lettre du fr. Damien Byrne de 1989 sur la prédication
:
" Notre prédication
ne sera pas complète tant qu'elle ne mettra pas l'Evangile
en relation avec la vie des gens. De même que Jésus
a prêché son message dans une forme adaptée
aux gens de son époque, ainsi nous devons présenter
son message d'une manière adaptée pour les gens
de notre temps. Conforme à l'Evangile, notre prédication
doit répondre aux demandes que nous recevons. Ceci nous
impose l'obligation d'écouter et d'être en alerte
sur les divers mouvements qui se succèdent avec rapidité
dans notre société changeante. Comment pouvons
nous parler des nécessités des gens si nous ne
partageons pas leurs peines et leurs joies ? Comme nous le rappelle
Gaudium et Spes (n°1): "les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des hommes de notre temps, des pauvres
surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et
les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du
Christ et il n'y a rien de vraiment humain qui ne trouve un écho
dans leur coeur ". Avant de parler nous devons écouter,
non seulement la voix du peuple mais aussi ses yeux et son coeur.
Alors notre parole prononcée chaque jour depuis l'autel,
en classe, dans les salles de l'hôpital... sera une parole
d'espérance "
On peut aussi reprendre la Ratio Studiorum
Generalis des frères:
" Une attention particulière
sera donnée aux questions sociales et à l'économie
dès la formation initiale pour que les frères soient
à même de comprendre les conditions de vie de ceux
et celles auxquels ils auront à annoncer la Parole de
Dieu. Le but de notre prédication étant la conversion
d'hommes et de femmes qui travailleront ensemble à la
transformation des structures injustes de notre société,
les frères doivent être assez renseignés
sur les causes de ces injustices pour pouvoir les identifier
et les combattre. " ( 14,4)
ou encore le récent texte du chapitre
de Caleruega au point II,4-5 :
" A l'imitation de Jésus
lui-même et de Dominique, qui renonça à l'opulence
stérile des cisterciens de Provence, nous sommes invités
à nous engager à réaliser notre option pour
les pauvres en partageant leur vie. En tant qu'Ordre nous avons
à faire un sérieux effort en termes de niveaux
et de genres de vie qui concernent tant les lieux de nos implantations
que les gens avec qui nous vivons. Les expériences actuelles
de vie parmi les marginaux, les immigrants et les pauvres dynamisent
notre ministère de prédication. Nous apprenons
à parler leur langage et à reconnaître la
présence et l'action de Dieu dans leur vie quotidienne.
Nous apprenons ce que signifie manquer des biens qui fondent
la dignité humaine. Et ainsi nous sommes habilités
à proclamer une parole de compassion, annonçant
la présence du Christ crucifié et ressuscité
parmi son peuple, affirmant la dignité et la valeur de
tous les hommes et de toutes les femmes comme temples de l'Esprit
et prenant en compte leurs droits humains de base.
C'est là la Parole qui a le
pouvoir de changer les coeurs, qui ouvre au dialogue avec l'autre
et au Dieu vivant qui aime communiquer avec nous dans la prière,
qui crée la disponibilité pour une véritable
guérison, qui met en oeuvre la dynamique mystérieuse
du pardon mutuel, et qui finalement pose les fondations d'une
communauté vraie, où l'Eucharistie est célébrée
comme mémorial de celui qui s'est donné pour que
nous recevions en héritage les prémices du royaume
de Dieu: la vie en abondance. Dans cette perspective, la vie
dominicaine est fertilisée et les frères eux-mêmes
sont propulsés vers de nouvelles frontières.
Au contact des marginaux, la pauvreté
évangélique est vécue comme un choix volontaire
d'une vie simple où nous acquérons une nouvelle
vision de la réalité sociale et du Royaume de Dieu,
les voyant par les yeux des pauvres. Ceci nous donne de la matière
pour prêcher sur les enjeux soulevés par Justice
et Paix. Parmi les pauvres, nous annonçons Jésus,
invitant les hommes et les femmes à vivre sa vie et à
mettre en oeuvre un type de dialogue qui permette une nouvelle
compréhension et la venue du Règne de Dieu. "
Pour
que notre prédication - à travers les différentes
formes qu'elle revêt - s'enracine véritablement
dans la Justice et la Paix quelques questions peuvent nous aider:
- qui fréquentons-nous ? sortons-nous
un peu des milieux privilégiés financièrement
et intellectuellement ?
- qui vient aux activités, aux
célébrations religieuses, que nous organisons ?
Avons-nous pensé à calculer nos droits d'inscription
pour certaines de nos activités ou certains de nos services
(santé, éducation) afin que les plus démunis
n'en soient pas exclus ?
- donnons-nous gratuitement un peu de
temps à ceux qui ne sont pas privilégiés:
soutien scolaire, conseil juridique, écoute, visites ?
- nos réflexions intellectuelles
et théologiques partent-elles des soucis des pauvres,
des défavorisés et de leurs questions ?
- nos prédications en chaire font-elles
découvrir les pauvretés (et les causes de celles-ci)
aux plus favorisés et suggèrent-elles des actions
positives (mais attention à ne pas faire des cours de
" morale "!) ?
- appelons-nous à la solidarité
? à l'amitié et au respect des plus démunis
?
- nous mobilisons-nous pour donner espoir
? pour faire advenir, même de manière ponctuelle
et limitée, un peu de fête et de communion à
ceux qui sont exclus ?
Notre prédication
ne peut se contenter de dénoncer ce qui va mal sans suggérer
des éléments de solutions et d'actions et sans
que nous-mêmes mettions les mains à la pâte.
Il est trop facile - et pas crédibilisant - d'en rester
à la phase de critique et des analyses radicales. Une
caractéristique de la prédication dominicaine est
son orientation vers l'espérance et notre parole doit
aller de la dénonciation à l'annonce constructive,
de la contestation à l'attestation.
Les frères du chapitre d'Oakland
écrivaient: " Nous n'avons pas de raison
valable d'intervenir par la parole si notre propos ne réveille
pas l'espérance ou ne lui donne pas une nouvelle vigueur.
Toutes nos prédications axées sur la recherche
de la justice et de la paix devraient rester fidèles au
style de l'invitation évangélique qui ne juge personne,
mais évoque un monde où la mise en oeuvre, même
modeste, de la justice et de la paix serait déjà
une béatitude. " (ordination n° 43)
Comment donner espérance aux pauvres et aux victimes en respectant leurs
souffrances et sans proposer simplement une consolation qui n'aurait
lieu qu'après la mort ? C'est là une des grandes
questions qui doit animer notre réflexion théologique
et pastorale et nous inviter à poser des gestes significatifs.
Mais sommes- nous, nous-mêmes, des hommes et des femmes
emplis d'espérance, convaincus qu'il y a des issues à
la crise, qu'il est possible de sortir de la nuit ?
" Notre prédication
est sans l'ombre d'un doute une entreprise audacieuse, exposée
à tous les risques, fragile comme toute création
humaine en quête d'interlocuteurs, invitant, espérant,
vulnérable à toute sorte de distraction, parfois
" une voix dans le désert ". Mais
il est indispensable que nous prêchions ainsi: à
cause de la grâce de la prédication et parce que
ce que nous désirons prêcher nous a été
donné gratuitement et c'est seulement en le partageant
qu'il devient vraiment don.
En tant que femmes prêcheuses,
nous recherchons avec ardeur les autres femmes, l'humanité
tout entière pour dépasser les situations de temporisation
et de fatigue, un réveil qui s'annonce difficile. " Sa
fuite m'a fait rendre l'âme " (Ct 5,6) dit la
Bien Aimée du Cantique des Cantiques et cela devrait être
l'attitude fondamentale des Dominicaines itinérantes.
Notre prédication doit également
rendre crédible notre espérance et réveiller
toute l'espérance endormie qui, pour ne pas oser être,
s'angoisse en des milliers de protestations. " J'ai
ôté ma tunique comment la remettrais-je? J'ai lavé
mes pieds comment les salirais-je? (Ct 5,3-4) " Sr
A. Marabotto, à l'assemblée internationale des
Soeurs Dominicaines, mai 1995.
Une autre caractéristique de la
prédication dominicaine, liée à l'espérance,
est l'amour de la création, du monde.
La vie est fondamentalement belle et mérite d'être
vécue... mais cette affirmation heurte ceux qui souffrent
au-delà de leurs forces et sont les victimes des autres,
des systèmes, de la violence... Comment dire le
bonheur d'être vivant ? Comment faire découvrir
que chacun et chacune est capable de découvrir des chemins
inédits?
Ce souci de faire aimer la création
nous invite à prendre en compte les enjeux écologiques
et à être attentifs aux débats qui concernent
l'avenir de la planète. Les préoccupations quant
à l'environnement sont ainsi de lieux où la réflexion
pour la justice et la paix doit se porter. En annexes de ce cahier,
on trouvera quelques éléments pour commencer cette
réflexion.
Premier
Page
Les situations d'urgence | Description
des étapes d'un projet
Les difficultés
du projet | Des résistances
fraternelles
Des défis
plus structurels | Annexes
Curie
| J&P
© 26 Janvier 1999
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