4. LES DIFFICULTES DU PROJET

Même si le projet est bien conçu il rencontrera des difficultés. Il est cependant parfois utile de repérer les difficultés les plus fréquentes pour les éviter mais ce sont toujours des difficultés inattendues qui menaceront votre propre projet! Il ne faut donc pas se laisser abattre mais faire une évaluation objective en vue de savoir quelle suite on va donner à l'action entreprise en tirant partie des critiques ou des difficultés.

Les difficultés relèvent le plus souvent de la conception du projet, de son démarrage. L'absence d'analyse globale ou de mise en perspective, dans la société dans son ensemble, des problèmes auxquels on veut faire face conduit souvent à un manque de pertinence ou à des erreurs: on s'attaque moins aux causes qu'aux effets, on agit sur des problèmes secondaires (même s'ils sont plus spectaculaires ou médiatiques) en laissant les questions fondamentales sans solutions...

Parmi les difficultés, une des plus fréquentes repose sur de mauvaises dimensions du projet: trop grand ou pas assez ambitieux. L'estimation est délicate mais elle doit toujours tenir compte des capacités d'action (de la disponibilité des frères et soeurs engagés dans le projet) et des financements susceptibles d'être mobilisés.

La disponibilité en temps est un obstacle redoutable. Un projet requiert toujours plus de temps qu'on ne pense car il n'y a pas seulement l'action à conduire, il y a sa gestion (financière et administrative), les relations publiques qu'il faut mener... Et puis le succès appelle à faire des interventions, des formations, à des relations avec les médias. Le projet vous emportera au-delà de ce que vous imaginiez... et si vous n'avez pas assez de temps à lui consacrer il étouffera et se sclérosera. Mais cela ne doit pas nous empêcher d'entreprendre; il faudra veiller à former une équipe!

Un des problèmes liés à la disponibilité est celui de la duréef20 . Il ne suffit pas de lancer, avec succès, un projet il faut pouvoir le porter jusqu'à maturité. On s'engage pour des périodes souvent longues... mais pas trop longues non plus: un projet n'est pas la propriété de ses fondateurs. Il faut savoir quand passer la main, comment former ses successeurs et accepter de partir, de faire son deuil, et cela n'est pas toujours facile même avec la meilleure volonté du monde. Essayons de ne jamais oublier que le projet ne nous sert pas d'abord, mais qu'il sert les plus pauvres; on a ainsi intérêt à relire Luc 14,7-11 sur les premiers et les derniers.

Pour bien vivre tout cela, l'équipe est fondamentale. Il faut éviter de travailler seul mais chercher à entraîner avec soi des frères et des soeurs. C'est là que la famille OP révèle toute sa pertinence et les actions pour la justice et la paix peuvent être, plus que toutes les autres, un lieu de travail en commun avec toutes les branches de l'Ordre.

Depuis 32 ans la famille dominicaine des Philippines a la charge d'un hôpital de 100 lits réservé aux pauvres de Manille, " un hôpital avec un coeur et une âme qui ne dépend que de la seule Providence " comme le définissent ses responsables. Tout a commencé en 1959 par une petite unité d'accueil des indigents au parloir du couvent San Juan à Manille. peu à peu les besoins augmentant un bâtiment a été construit; il comprend aujourd'hui quatre étages pour médecine, chirurgie, pédiatrie et gynécologie. Dès le début l'accent a été mis sur la chirurgie " parce que c'est ce qui est le plus inaccessible aux pauvres ". Les soins sont gratuits, chacun ne participant aux frais qu'à la mesure de ses moyens.

L'ensemble est dirigé et géré bénévolement par la famille dominicaine: frères, soeurs (les missionnaires de St Dominique) et laïcs se répartissant les différentes taches: animation spirituelle, comptabilité, gardes, visites des malades... Un " collectif de médecins St Martin de Porrès " a également été constitué qui intervient selon les mêmes critères. Le bénévolat réduit les coûts et de nombreux dons permettent d'équilibrer les budgets.

Au fil des années l'hôpital s'est doté d'un équipement tout à fait valable mais seuls les pauvres y ont accès. Depuis 1990 en plus des soins traditionnels a lieu " l'opération sourire " qui consiste à opérer gratuitement des enfants pauvres souffrant de malformations faciales (becs de lièvre).

D'autres exemples existent au Mexique, au Brésil, en Europe... La famille dominicaine peut déployer son originalité dans de tels projets.

Pour que nos projets soient cohérents avec nos discours, il nous faut chercher à insérer les bénéficiaires de nos actions dans la gestion de celles-ci. Cela n'est pas toujours facile car on ne passe pas de victimes écrasées au statut d'acteurs en quelques jours. Cette participation active des victimes à la recherche des solutions pour sortir de la misère et de l'injustice doit être un de nos objectifs et un des critères de nos évaluations. Il ne suffit pas de faire " pour ", il nous faut faire " avec "... même si cela nous oblige à revoir nos stratégies.

Une mauvaise politique de communication interne et externe peut détruire un projet important ou tout au moins le freiner. N'hésitez pas à passer un peu de temps à cette tâche et à constituer des outils de communication agréables à voir: dépliants d'information, tracts explicatifs, brochures... Ne voyagez jamais sans ces outils.

Une autre cause des difficultés que peut rencontrer un projet concerne son évolution trop rapide et mal maîtrisée. Attention à ne pas aller trop vite (et encore moins trop doucement) et à vous lancer dans des actions trop onéreuses ou trop complexes avant d'avoir fait vos preuves de manière plus modeste.

Une autre difficulté souvent dramatique pour la survie des projets consiste à ne pas penser à la prise en compte, dans les budgets prévisionnel ou la gestion courante, des amortissements et de la maintenance. Le projet s'enfoncera et dépérira si on ne prévoit pas depuis le début du fonctionnement des réserves financières pour faire face à l'usure et aux dégradations. Vous trouverez quelques éléments pour vous aider sur ce point en annexe du cahier n°5.

Un dernier petit conseil fraternel: les changements très lents des mentalités risquent d'épuiser les fondateurs d'un projet pour la justice et la paix. Ne vous découragez pas. Le découragement20 est d'autant plus facile qu'il n'y a pas d'indicateurs clairs et facilement repérables de la progression ou de la régression des situations dans lesquelles la justice et la paix sont mises en cause. Le découragement est la pire des choses, la grande difficulté à dépasser. Alors lisez cette liste des difficultés et dépêchez vous de l'oublier pour rester libres.



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© 26 Janvier 1999
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