5. DES RESISTANCES FRATERNELLES

Outre les difficultés inhérentes à l'action entreprise, une action Justice et Paix est souvent menacée de l'intérieur par les réactions des frères ou des soeurs. Ces réactions ne sont pas toujours, loin s'en faut, uniquement négatives ou des oppositions systématiques, mais elles peuvent parfois décourager les moins convaincus et surtout les débutants. Avec un peu d'humour, on arrive à survivre!

Bien évidemment vous rencontrerez les défaitistes absolus, frères ou soeurs pour qui rien ne peut réunir, pour qui tout a déjà été essayé et a échoué. Par delà la sinistrose qu'ils et elles distribuent, on peut tirer profit des leçons des expériences passées et voir pourquoi les choses n'ont pas marché.

Plusieurs frères et soeurs sont très opposés aux engagements pour Justice et Paix affirmant que bien souvent les discours l'emportent sur les actions, que nous passons plus de temps en réunions, en voyages et en colloques qu'en interventions sur le terrain ou encore que ce n'est pas dans notre vocation de dominicain d'intervenir sur ces sujets...

Il faut entendre ces critiques... mais peut-on avoir une parole vraie qui éveille à la vie si nous ne nous sommes pas confrontés à la misère, si nous n'avons pas lié, ne serait-ce qu'un peu, notre vie 'e0 celle de ceux qui souffrent? peut-on rester indifférents à la douleur? peut-on oublier la compassion qui fut celle du Christ et celle de Dominique?

La plupart des autres frères et soeurs sont cependant moins pessimistes et se montrent sensibles à la compassion, à l'accueil des plus pauvres, à la prise en compte des grands défis de notre plan'e8te. L'articulation entre Justice et Paix et pratique de la miséricorde doit permettre de mieux faire comprendre l'enjeu de notre présence en tant que dominicains et dominicaines auprès des victimes et des sans voix.

Bien évidemment beaucoup se montreront plus tendus lorsqu'ils ou elles percevront un discours idéologique, une série de slogans. Peut-être faut-il vérifier que les mots Justice et Paix ne soient pas trop chargés d'un passé négatif mais il faut surtout mettre en avant les attitudes spirituelles (et il faut les vivre!) et la tradition qui nous poussent à agir contre l'injustice, contre les atteintes à la dignité de l'homme et de la femme.

On peut aussi relire ce qu'écrivaient les capitulaires de Mexico en 1992 au chapitre sur la prédication au n° 66, Bb:

L'engagement au service de la justice et de la paix doit imprégner toute notre vie personnelle et communautaire. C'est notre vocation de prêcheurs qui l'exige...que notre communauté soit pour ses membres et pour ceux qui l'entourent une véritable école de justice et de paix. Et n'oublions jamais que l'engagement en faveur de la justice et de la paix en est un de toute la communauté. "

ou ce que précisent, par exemple, les constitutions des soeurs de la Congrégation Romaine de Saint Dominique:

" Pour accomplir le dessein d'amour du Père, Jésus, par son incarnation est venu comme médiateur entre Dieu et les hommes. A la suite du Christ l'amour de Dieu inséparable de l'amour des hommes nous presse. A la lumière de l'Evangile nous découvrons l'action de l'Esprit Saint sans cesse à l'oeuvre dans les réalités humaines. En même temps la perception de leurs carences, des injustices individuelles et collectives, la présence massive des pauvres, de l'incroyance et de l'athéisme, l'analyse des besoins et des contestations du monde, interpellent notre foi, notre espérance et notre charité. Elles habitent notre prière et nous mobilisent pour de nouvelles terres de mission où l'Evangile sera annoncé et d'où l'Evangile pourra rayonner au coeur même de la croissance humaine. "

Les critiques fraternelles sont toujours à prendre au sérieux car elles reflètent souvent des dysfonctionnements qui peuvent et doivent être corrigés, ne serait-ce que dans le mode de communiquer au sujet du projet.

Trois difficultés reviennent souvent et doivent être anticipées dans l'organisation de l'action:

  • difficultés entre les logiques du projet et celles de la communauté. La communauté n'est pas résumable à votre projet; elle a ses rythmes de prière, de rencontre, sa vie de réunion. Certains frères et soeurs ont d'autres activités aussi importantes que les vôtres. La communauté acceptera mal d'être perturbée ou même marginalisée, ou de n'être que votre hôtel (ou pire: la cible préférée de vos diatribes ou de vos réactions agressives liées à une trop grande fatigue).
  • invasion de la communauté: bien souvent vous aurez envie d'inviter très fréquemment ceux et celles avec qui vous vous êtes engagés; ils deviendront vite des habitués de la communauté et ils peuvent être très nombreux. Ils vous visiteront à des heures peu compatibles avec la vie commune, mobiliseront les téléphones... La communauté aura souvent l'impression de ne plus être chez elle et cela produira des mécanismes de rejet.
  • crise liée aux confusions de pouvoir ou de finances: sans une différenciation claire des comptabilités et des responsabilités, vous allez tout droit à une crise qui vous détruira ou détruira votre action. En distinguant les choses chacun reste maître de son activité et ne fait pas reposer sur l'autre, de manière non symétrique, ses difficultés. La responsabilité de la communauté doit être distincte de la responsabilité de l'action même si tous les frères ou toutes les soeurs y sont impliqués.

Pour se redonner un peu de moral, il est parfois utile de se souvenir que beaucoup de frères et de soeurs qui sont maintenant la fierté de l'Ordre ont eu des conflits avec leurs frères et soeurs lorsqu'ils agissaient pour Justice et Paix: pensons à Martin de Porrès ou à Catherine de Sienne. Cette dernière inquiétait tellement les frères qu'ils la convoquèrent à un chapitre général pour l'interroger très sévèrement sur ses conceptions car ils n'admettaient pas bien qu'une femme comme elle soit capable entraîner à sa suite autant de gens...



Premier Page | J&P élément de toute vocation dominicaine
Les situations d'urgence | Description des étapes d'un projet
Les difficultés du projet
Des défis plus structurels | Annexes
Curie | J&P
© 26 Janvier 1999
e-mail