LE MARCHE ET LA DETTE

L'importance de ces deux thèmes a été relevée au chapitre général des frères à Caleruega. La généralisation d'une économie de marché sauvage (après l'effondrement du communisme) et les remboursements de la dette sont deux causes majeures des difficultés sociales de notre temps.

1. LE MARCHE

Le système de marché repose en théorie sur la " loi de l'offre et de la demande ". Des individus ou des entreprises - consommateurs et offreurs de biens et services - se rencontrent et fixent un prix de transaction de manière libre. Tous ces acteurs sont en concurrence les uns avec les autres et doivent trouver des solutions qui répondent à leur intérêt particulier: maximiser son profit pour celui qui offre, payer le moins cher pour celui qui demande. Dans ce système, l'Etat ne doit intervenir que de manière minimale pour faire respecter les règles du jeu de l'échange, du marché.

L'hypothèse fondamentale dans ce système c'est que le marché conduit à un optimum: le prix équilibre l'offre et la demande non seulement de biens et services mais de travail et aussi de revenus : on appelle cela l'équilibre de Walras Pareto. La liberté du marché, où les individus ne recherchent que leur intérêt propre, conduit à un état collectif où tous sont gagnants. L'égoïsme de chacun conduit en fait au bien de tous.

Il faut cependant voir que ce système " idéal " n'a jamais véritablement fonctionné. Il y a toujours eu un rôle économique pour l'Etat mais, depuis la grande crise économique mondiale de 1929, ce rôle a cru. La plupart des systèmes appliqués dans les différents pays sont néo-libéraux : c'est à dire qu'ils admettent plus ou moins de responsabilité économique pour les Etats. Certains pays vont plus loin en donnant à l'Etat une responsabilité de monopole (il est le seul producteur ou distributeur du service ou du bien) dans certains secteurs dits cruciaux: école, santé, infrastructures de transport, énergie, transport ferré... alors que d'autres sont plus libéraux : non seulement ils admettent une concurrence entre secteurs privé et public mais parfois suppriment toute initiative publique au profit du seul marché.

Il faut cependant se garder de trop opposer Etat et marché. Les succès économiques des pays de l'Asie du Sud-Est (Japon, Corée...) sont là pour nous montrer que l'Etat peut se mettre au service du marché. Le libéralisme (la minimisation du rôle de l'Etat) semble cependant se généraliser à l'échelle de la planète après la quasi disparition des économies planifiées (après la chute du mur de Berlin et la remise en cause de la logique communiste des pays de l'Est Européen).

Le marché libre a été un élément important pour le développement économique en ce qu'il favorise l'initiative et la responsabilité individuelles mais il a des limites :

  • valorisation du court terme au détriment des actions à plus long terme qui n'ont pas de rentabilité immédiate ce qui conduit à des dégradations, à des manques
  • ignorance des biens qui n'ont pas de valeur marchande et de tout ce qui n'est pas monétarisable (en cela il favorise le matérialisme) : l'environnement, la qualité de vie, la gratuité des relations humaines
  • exclusion ou marginalisation ceux qui ne peuvent pas participer au système ou qui ne sont pas assez forts, intelligents ou rusés pour gagner....

Les pauvres, qui n'ont pas de capital financier et souvent un capital scolaire et relationnel très faible, se retrouvent encore plus exclus dans un système de libre concurrence car ils entrent dans un jeu très inégalitaire dont ils sont toujours perdants. Il semble donc nécessaire qu'il existe un régulateur - l'Etat - qui prenne en charge les exclus ou ceux qui entrent dans le jeu économique avec des handicaps trop lourds.

Si ce régulateur social est nécessaire, il ne doit pas favoriser l'assistanat et la passivité. Il ne doit pas se substituer aux dynamiques personnelles ou collectives. Une trop grande assistance publique peut entraîner des pertes de dignité humaine. L'équilibre entre trop d'assistance publique et son absence au nom du libre marché est délicat à trouver.

2. LA DETTE

La dette désigne un mécanisme économique dont les racines se trouvent dans les années 60. Certains pays pour investir dans des usines, des équipements... ont emprunté de l'argent à des grandes banques internationales ou ont donné leur garantie à certaines entreprises pour qu'elles empruntent. Ces emprunts ont été faits dans des monnaies dont la valeur était faible et dans un climat optimiste : on pensait que les matières premières transformées grâce aux équipements achetés à crédit se vendraient bien et permettraient facilement de rembourser. Or on assiste depuis quinze ans à une baisse des prix des produits primaires pour lesquels les emprunts avaient été faits. Le remboursement ne peut donc pas se faire; le renchérissement des monnaies contribue en outre à rendre plus difficile ou plus lourd ce dernier.

Le problème n'est donc pas véritablement la dette mais le remboursement de celle-ci. Il ne faut jamais oublier que les USA sont le pays le plus endetté du monde mais ils peuvent rembourser. Si on s'endette pour produire plus ou vendre plus, la dette n'est pas un problème.

Les pays emprunteurs peuvent cependant se trouver en situation de débiteurs incapables de faire face à leurs dettes et chaque année de nouveaux intérêts (et parfois des pénalités) s'ajoutent aux sommes dues. On appelle service de la dette le montant des intérêts et des amortissements (remboursement du capital) qu'un pays doit rembourser dans l'année. C'est le rapport entre le service de la dette et les capacités d'exportation qui indique la gravité de la situation économique du pays emprunteur.

Dans la situation d'un fort endettement et d'un risque de non remboursement, les pays où les acteurs économiques, qui jusqu'alors prêtaient, n'ont plus confiance. Ils réduisent leurs crédits, ne veulent plus faire d'avance et exigent d'être remboursés. Il y a donc une pression forte sur les pays emprunteurs, une réduction des fonds disponibles pour leur développement et une perte de confiance. Les prêteurs vont donc, si leur pression ne donne pas des résultats positifs, se trouver eux-mêmes dans une situation difficile par rapport à leurs propres financeurs qui veulent se faire rembourser; ils doivent vendre leurs certificats attestant les dettes des emprunteurs; ils perdent de l'argent ce qui fragilise le système bancaire des pays développés.

Les pays débiteurs ne peuvent pas vraiment refuser de rembourser même s'ils menacent de faire ainsi; une telle attitude les mettrait au ban de la communauté internationale et les priverait des aides internationales ou des crédits des institutions internationales. Dans cette situation de débiteurs, ils doivent dégager sur leur budget de quoi rembourser la dette.

Bien souvent ils ont recours aux experts du FMI ( Fonds Monétaire International) et de la Banque Mondiale. Ce recours est nécessaire pour que ces institutions aident le pays débiteur face 'e0 ses créanciers. Ces experts vont proposer (rendre obligatoire) un certain nombre d'économies; les plus habituelles sont la diminution des subventions à caractère social, la réduction des dépenses publiques (limogeage de fonctionnaires et réductions de certaines dépenses dont certaines ont des caractères sociaux), la vente des entreprises publiques (privatisation), le développement des exportations et la rétrocession des taxes et devises pour rembourser la dette. Ces experts exigent aussi, bien souvent, l'ouverture de l'économie nationale aux capitaux internationaux. Toutes ces actions visent à intégrer le pays au marché international et par voie de conséquence au système libéral.

Ces solutions sont lourdes de conséquences sur la vie sociale et provoquent souvent des révoltes populaires; mais le pays n'a pas beaucoup de choix. Par ces politiques de restriction, les groupes sociaux les plus fragiles (ceux qui bénéficient le plus des subventions) sont davantage précarisés. La dette a donc des impacts sur les plus pauvres qui bien souvent paient pour des décisions qui ne leur apportaient rien. La situation la pire est celle de la dette que les pauvres doivent rembourser alors que les emprunts faits l'ont été pour l'enrichissement privé des responsables politiques ou pour des dépenses de prestige ou pour des dépenses militaires.

Les pays riches ont une certaine responsabilité dans ce mécanisme quand ils favorisent des emprunts pour écouler leurs productions d'armement ou des dépenses de prestige ou encore lorsqu'ils sont informés des finalités d'enrichissement privé qui se cachent sous les demandes d'emprunt.

Les citoyens des pays riches ne sont pas démunis en matière d'action contre ces mécanismes:

  • ils peuvent interpeller leurs banques et leurs gouvernements sur leurs codes déontologiques quant aux prêts internationaux
  • ils peuvent faire pression sur les partis politiques pour obtenir des moratoires ou des suppressions de dettes
  • ils peuvent aussi participer à des opérations de rachat de dette animées par des ONG
  • ils peuvent mettre en place de nouveaux circuits de financements pour aider certaines opérations économiques dans le Tiers Monde...
  • ils peuvent prendre des positions dans certains conseils d'administration de banque ou d'entreprises dans lesquels ils sont actionnaires.

Les citoyens des pays pauvres peuvent eux aussi agir:

  • en interpellant les pouvoirs publics quant aux dépenses de prestige ou militaires
  • en proposant des alternatives quant aux propositions des banques internationales ou du FMI
  • en mobilisant plus d'épargne locale dans des projets de développement économique
  • en interpellant les groupes sociaux ou les personnalités les plus riches pour qu'ils investissent dans le pays et non pas à l'étranger.
  • en luttant contre les trop grandes inégalités et pour une fiscalité plus juste.

L'Eglise a réfléchi aux problèmes de la dette internationale dans le document publié par la commission pontificale " Justice et Paix ": " au service de la communauté humaine: une approche éthique de l'endettement international " (1986) et dans Sollicitudo Rei Socialis (n°19).

On peut aussi lire:

A de Salins et F Villeroy de Galhau " Le développement moderne des activités financières au regard des exigences éthiques du christianisme " Conseil Pontifical pour la Justice et la Paix, 1994, Ed du Vatican

rr
1985 1990 1994
DETTES
pays en dev. 940 1276 1477
dont Afrique 144 222 236
dont Asie 249 364 482
% des exportations
pays en dev. 154,7 126,9 105,5

source: FMI.

dette en milliards de US$.

 



Annexes
La dimension écologique
La guerre et la violence
Quelques éléments statistiques
Curie | J&P
© 26 Janvier 1999
e-mail