Le système de marché
repose en théorie sur la " loi de l'offre et
de la demande ". Des individus ou des entreprises -
consommateurs et offreurs de biens et services - se rencontrent
et fixent un prix de transaction de manière libre. Tous
ces acteurs sont en concurrence les uns avec les autres et doivent
trouver des solutions qui répondent à leur intérêt
particulier: maximiser son profit pour celui qui offre, payer
le moins cher pour celui qui demande. Dans ce système,
l'Etat ne doit intervenir que de manière
minimale pour faire respecter les règles
du jeu de l'échange, du marché.
L'hypothèse fondamentale dans
ce système c'est que le marché conduit à
un optimum: le prix équilibre l'offre et la demande non
seulement de biens et services mais de travail et aussi de revenus
: on appelle cela l'équilibre de Walras Pareto. La liberté
du marché, où les individus ne recherchent que
leur intérêt propre, conduit à un état
collectif où tous sont gagnants. L'égoïsme
de chacun conduit en fait au bien de tous.
Il faut cependant voir que ce système
" idéal " n'a jamais véritablement
fonctionné. Il y a toujours eu un rôle économique
pour l'Etat mais, depuis la grande crise économique mondiale
de 1929, ce rôle a cru. La plupart des systèmes
appliqués dans les différents pays sont néo-libéraux
: c'est à dire qu'ils admettent plus ou moins
de responsabilité économique pour les Etats. Certains
pays vont plus loin en donnant à l'Etat une responsabilité
de monopole (il est le seul producteur ou distributeur du service
ou du bien) dans certains secteurs dits cruciaux: école,
santé, infrastructures de transport, énergie, transport
ferré... alors que d'autres sont plus libéraux
: non seulement ils admettent une concurrence entre secteurs
privé et public mais parfois suppriment toute initiative
publique au profit du seul marché.
Il faut cependant se garder de trop opposer
Etat et marché. Les succès économiques des
pays de l'Asie du Sud-Est (Japon, Corée...) sont là
pour nous montrer que l'Etat peut se mettre au service du marché.
Le libéralisme (la minimisation du rôle de l'Etat)
semble cependant se généraliser à l'échelle
de la planète après la quasi disparition des économies
planifiées (après la chute du mur de Berlin et
la remise en cause de la logique communiste des pays de l'Est
Européen).
Le marché libre a été
un élément important pour le développement
économique en ce qu'il favorise l'initiative et la responsabilité
individuelles mais il a des limites :
- valorisation du court terme au détriment
des actions à plus long terme qui n'ont pas de rentabilité
immédiate ce qui conduit à des dégradations,
à des manques
- ignorance des biens qui n'ont pas de
valeur marchande et de tout ce qui n'est pas monétarisable
(en cela il favorise le matérialisme) : l'environnement,
la qualité de vie, la gratuité des relations humaines
- exclusion ou marginalisation ceux qui
ne peuvent pas participer au système ou qui ne sont pas
assez forts, intelligents ou rusés pour gagner....
Les pauvres, qui n'ont pas de capital
financier et souvent un capital scolaire et relationnel très
faible, se retrouvent encore plus exclus dans un système
de libre concurrence car ils entrent dans un jeu très
inégalitaire dont ils sont toujours perdants.
Il semble donc nécessaire qu'il existe un régulateur
- l'Etat - qui prenne en charge les exclus ou ceux qui entrent
dans le jeu économique avec des handicaps trop lourds.
Si ce régulateur social
est nécessaire, il ne doit pas favoriser l'assistanat
et la passivité. Il ne doit pas se substituer aux dynamiques
personnelles ou collectives. Une trop grande assistance publique
peut entraîner des pertes de dignité humaine. L'équilibre
entre trop d'assistance publique et son absence au nom du libre
marché est délicat à trouver.
La dette désigne
un mécanisme économique dont les racines se trouvent
dans les années 60. Certains pays pour investir dans des
usines, des équipements... ont emprunté de l'argent
à des grandes banques internationales ou ont donné
leur garantie à certaines entreprises pour qu'elles empruntent.
Ces emprunts ont été faits dans des monnaies dont
la valeur était faible et dans un climat optimiste : on
pensait que les matières premières transformées
grâce aux équipements achetés à crédit
se vendraient bien et permettraient facilement de rembourser.
Or on assiste depuis quinze ans à une baisse des prix
des produits primaires pour lesquels les emprunts avaient été
faits. Le remboursement ne peut donc pas se faire; le renchérissement
des monnaies contribue en outre à rendre plus difficile
ou plus lourd ce dernier.
Le problème n'est donc pas véritablement
la dette mais le remboursement de celle-ci.
Il ne faut jamais oublier que les USA sont le pays le plus endetté
du monde mais ils peuvent rembourser. Si on s'endette pour produire
plus ou vendre plus, la dette n'est pas un problème.
Les pays emprunteurs peuvent cependant
se trouver en situation de débiteurs incapables de faire
face à leurs dettes et chaque année de nouveaux
intérêts (et parfois des pénalités)
s'ajoutent aux sommes dues. On appelle service de la
dette le montant des intérêts et des amortissements
(remboursement du capital) qu'un pays doit rembourser dans l'année.
C'est le rapport entre le service de la dette et les capacités
d'exportation qui indique la gravité de la situation économique
du pays emprunteur.
Dans la situation d'un fort endettement
et d'un risque de non remboursement, les pays où les acteurs
économiques, qui jusqu'alors prêtaient, n'ont plus
confiance. Ils réduisent leurs crédits, ne veulent
plus faire d'avance et exigent d'être remboursés.
Il y a donc une pression forte sur les pays emprunteurs, une
réduction des fonds disponibles pour leur développement
et une perte de confiance. Les prêteurs
vont donc, si leur pression ne donne pas des résultats
positifs, se trouver eux-mêmes dans une situation difficile
par rapport à leurs propres financeurs qui veulent se
faire rembourser; ils doivent vendre leurs certificats attestant
les dettes des emprunteurs; ils perdent de l'argent ce qui fragilise
le système bancaire des pays développés.
Les pays débiteurs ne peuvent pas vraiment refuser de rembourser
même s'ils menacent de faire ainsi; une telle attitude
les mettrait au ban de la communauté internationale et
les priverait des aides internationales ou des crédits
des institutions internationales. Dans cette situation de débiteurs,
ils doivent dégager sur leur budget de quoi rembourser
la dette.
Bien souvent ils ont recours aux experts
du FMI ( Fonds Monétaire International)
et de la Banque Mondiale. Ce recours est nécessaire
pour que ces institutions aident le pays débiteur face
'e0 ses créanciers. Ces experts vont proposer (rendre
obligatoire) un certain nombre d'économies; les plus habituelles
sont la diminution des subventions à caractère
social, la réduction des dépenses publiques (limogeage
de fonctionnaires et réductions de certaines dépenses
dont certaines ont des caractères sociaux), la vente des
entreprises publiques (privatisation), le développement
des exportations et la rétrocession des taxes et devises
pour rembourser la dette. Ces experts exigent aussi, bien souvent,
l'ouverture de l'économie nationale aux capitaux internationaux.
Toutes ces actions visent à intégrer le
pays au marché international et par voie de conséquence
au système libéral.
Ces solutions sont lourdes de conséquences
sur la vie sociale et provoquent souvent des révoltes
populaires; mais le pays n'a pas beaucoup de choix. Par ces politiques
de restriction, les groupes sociaux les plus fragiles (ceux qui
bénéficient le plus des subventions) sont davantage
précarisés. La dette a donc des impacts sur les
plus pauvres qui bien souvent paient pour des décisions
qui ne leur apportaient rien. La situation la pire est celle
de la dette que les pauvres doivent rembourser alors que les
emprunts faits l'ont été pour l'enrichissement
privé des responsables politiques ou pour des dépenses
de prestige ou pour des dépenses militaires.
Les pays riches ont une certaine responsabilité dans
ce mécanisme quand ils favorisent des emprunts pour écouler
leurs productions d'armement ou des dépenses de prestige
ou encore lorsqu'ils sont informés des finalités
d'enrichissement privé qui se cachent sous les demandes
d'emprunt.
Les citoyens des pays riches
ne sont pas démunis
en matière d'action contre ces mécanismes:
- ils peuvent interpeller leurs banques
et leurs gouvernements sur leurs codes déontologiques
quant aux prêts internationaux
- ils peuvent faire pression sur les partis
politiques pour obtenir des moratoires ou des suppressions de
dettes
- ils peuvent aussi participer à
des opérations de rachat de dette animées par des
ONG
- ils peuvent mettre en place de nouveaux
circuits de financements pour aider certaines opérations
économiques dans le Tiers Monde...
- ils peuvent prendre des positions dans
certains conseils d'administration de banque ou d'entreprises
dans lesquels ils sont actionnaires.
Les citoyens des pays pauvres peuvent eux aussi agir:
- en interpellant les pouvoirs publics
quant aux dépenses de prestige ou militaires
- en proposant des alternatives quant
aux propositions des banques internationales ou du FMI
- en mobilisant plus d'épargne
locale dans des projets de développement économique
- en interpellant les groupes sociaux
ou les personnalités les plus riches pour qu'ils investissent
dans le pays et non pas à l'étranger.
- en luttant contre les trop grandes inégalités
et pour une fiscalité plus juste.
L'Eglise a réfléchi aux problèmes
de la dette internationale dans le document publié par
la commission pontificale " Justice et Paix ":
" au service de la communauté humaine:
une approche éthique de l'endettement international "
(1986) et dans Sollicitudo Rei Socialis (n°19).
On peut aussi lire:
A de Salins et F Villeroy de Galhau " Le
développement moderne des activités financières
au regard des exigences éthiques du christianisme "
Conseil Pontifical pour la Justice et la Paix, 1994, Ed du Vatican