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1. UN MILIEU : alliances
et conflits
Le
vécu de terrain pour les projets ou, plus simplement,
une vie religieuse structurée autour du souci des exclus
et des victimes sont riches en émotions, en fatigues,
en paroles échangées. L'action pour Justice et
Paix, dans le concret, est la mise en oeuvre de ce projet
de compassion et de miséricorde qui est le centre
de notre démarche dominicaine.
En se vivant concrètement, l'action
pour Justice et Paix, ou la vie religieuse marquée par
la préoccupation des plus pauvres, se donne à lire
par rapports à d'autres expériences ou d'autres
manières de vivre. Nous ne nous inscrivons pas dans un
lieu vide, une page blanche, mais dans une réalité
sociale complexe et souvent conflictuelle, où l'option
pour les plus démunis et les victimes n'est pas la plus
répandue ni la plus prisée. Cette réalité
sociale constitue à la fois le cadre du jeu dans lequel
nous nous situons et ce que vous avons pour projet de transformer
ou du moins de faire évoluer.
Des différences
La dimension Justice et Paix - projet
et/ou mode de vie religieuse - se dit et se lit d'abord par différenciation,
à la fois en opposition et en proposition
d'alternative.
Différenciation par rapport aux pratiques
usuelles de la société :
Il s'agira de lutter contre des pratiques
contraires au droit et devenues coutumes, contre des habitudes
de mépris, contre des indifférences, contre des
manques d'analyses et de réflexions... Il faudra dénoncer
mais aussi proposer de nouvelles manières de faire, de
nouvelles valeurs à mettre en oeuvre à travers
un projet ou un style de vie. Il faudra à la fois contester
et attester de la possibilité d'une alternative. Bien
sur, il est souvent plus facile de dénoncer que d'annoncer
et nos réalisations auront toujours un côté
modeste et fragile, incomplet qu'il nous faudra non seulement
reconnaître mais revendiquer car nul ne peut dire que ce
qu'il fait est la réalisation plénière de
l'Evangile. L'alternative nous conduit à proposer des
contre-valeurs qui se veulent plus en écho avec l'Evangile,
valeurs incarnées concrètement dans la vie d'une
communauté.
Différenciation
par rapport aux pouvoirs en place :
La société pour fonctionner
doit se doter d'institutions qui représentent les pouvoirs
en place. Elle doit aussi se donner des règles pour pouvoir
gérer le vivre-ensemble des sous-groupes sociaux (parfois
ethniques) qui constituent cette société. La loi,
les codes de droit, sont l'expression du pouvoir et en même
temps des éléments d'objectivité pour la
vie sociale. Ces règles juridiques sont tout autant la
manifestation de la puissance que les garants face à l'arbitraire,
à la violence. Le droit représente un enjeu
fondamental dans la réflexion sur la justice
et la paix.
Il existe une législation
internationale des droits de l'homme sous différents
aspects; on peut s'appuyer sur ces éléments pour
faire des propositions alternatives lorsque son propre pays ne
respecte pas ces législations. Des éléments
sur cette législation sont donnés en annexes à
ce cahier. On peut aussi suivre tous les cas de violation du
droit dans un pays et devenir une force pour défendre
le droit des personnes, pour faire appliquer la loi ou pour faire
changer la loi. Nos frères engagés dans la pastorale
de la terre au Brésil sont très actifs dans ce
domaine et l'un d'eux est un avocat qui défend les paysans.
Le Centre " Fray Francisco de Vitoria " à
Mexico est aussi impliqué dans ce type d'engagement (sa
méthodologie figure en annexe de ce cahier). Plusieurs
de nos frères et de nos soeurs en Afrique sont engagés
pour le droit des prisonniers...
La différenciation par rapport
aux pouvoirs en place passe aussi parfois par le combat pour
une plus grande participation des gens aux processus qui engagent
leur avenir, par la participation à la vie politique en
particulier locale, par la formation syndicale, pour une plus
grande démocratie...
La Casa Campesina de Cuzco est un exemple où
frères et soeurs dominicains accueillent dans une maison
les paysans péruviens venant à la ville. Dans cette
maison, outre l'hébergement à bon marché,
ils peuvent trouver des outils de formation (audiovisuel) et
des avocats auxquels ils peuvent demander des conseils à
propos de leurs droits (le plus souvent le droit des terres)
et bénéficier d'une aide juridique. Une base des
législations en vigueur est même disponible au centre.
Différenciation
par rapport à certains comportements ecclésiaux
La mise en oeuvre des recommandations
du pape Jean Paul 2 de donner une option prioritaire
pour les pauvres n'est pas toujours bien reçue
dans certaines églises ou dans certaines communautés.
La prise au sérieux de ces enseignements pontificaux et
de ces invitations évangéliques nous mettent alors
en contradiction avec certains pouvoirs cléricaux, ce
qui conduit à des conflits souvent difficiles à
gérer.
Justice et Paix peut aussi nous conduire
à dénoncer les manquements par rapport aux droits
des personnes dans l'Eglise, l'injustice de
certaines situations à l'intérieur même de
l'Eglise. La dimension humaine de l'Eglise la conduit parfois
à des dérives qui doivent être contestées
pour que le projet de Dieu de faire de son Eglise une " épouse
belle " soit véritablement notre objectif.
Parmi ces dérives, de nombreux
frères et soeurs sont blessés par le statut
de la femme dans l'Eglise, par le manque de transparence
dans les décisions engageant les communautés, par
la collaboration parfois exclusive avec les classes dominantes...
et sont actifs sur ces terrains dans lesquels ils et elles voient
un risque pour l'Eglise de se décrédibiliser aux
yeux du monde et de s'éloigner de sa mission fondamentale
de transmettre le salut.
Des similitudes
L'action pour Justice et Paix - projet
ou mise en cohérence de sa vie religieuse - se dit et
se lit, se donne à connaître par similitude
avec d'autres actions, d'autres réseaux. Elle n'est pas
un phénomène isolé mais rencontre des connivences
et peut entrer dans des processus d'alliance.
Similitude
avec des groupes de même sensibilité :
La famille dominicaine n'est pas seule
à avoir fait de la dimension Justice et Paix un point
central de son témoignage apostolique. D'autres
familles religieuses sont aussi mobilisées sur
cet enjeu et sont très actives et imaginatives. Connaissons-nous
les initiatives des différentes familles religieuses ?
Avons-nous invité leurs responsables à nos réunions
? N'y aurait-il pas des actions à réaliser ensemble
pour avoir plus de poids ou de pertinence ? Les informons-nous
de ce que nous faisons ?
Il existe aussi dans de très nombreux
pays, au niveau national ou de chaque diocèse, des commissions
Justice et Paix, des commissions de Solidarité...
Les connaissons-nous ? Travaillons-nous avec elles ? Quelles
informations ont-elles ? Quelles complémentarités
pouvons-nous avoir avec elles ? Participons-nous à des
commissions nationales ? Transmettons-nous les informations échangées
dans ces commissions avec les frères et les soeurs de
l'Ordre ? Quelles sont les spécificités de nos
apports à cette dimension de la vie ecclésiale
?
Il existe aussi, en nombre de plus en
plus important, des ONG (Organisations non Gouvernementales),
des associations humanitaires, des groupes de développement
local ou de défense des droits humains. Les connaissons-nous
? Que pouvons- nous faire avec certains de ces groupes ? Certaines
ONG sont à dimension chrétienne; les avons-nous
approchées ? Y a-t-il des travaux communs possibles ?
Quelle réflexion théologique ou spirituelle pourrait
être proposée ? Des frères et des soeurs
ne pourraient-ils pas accompagner ces groupes ?
Trois soeurs des Adrian Dominicans
(USA) ont participé à la conférence de Beijing
sur les femmes en 1995, une manière pour elles de confronter
leurs pratiques de solidarité avec d'autres organismes
et associations au niveau international. A travers la diversité
des situations et des engagements, elles ont pu faire l'expérience
d'un mouvement fort pour que la cause des femmes soit mieux comprise
et respectée.
Cette participation a été
perçue comme une manière de vivre conformément
au charisme de l'Ordre fait de compassion, d'étude et
d'analyse. Elle a permis la création de liens nouveaux
et a constitué, même si cela a été
de manière modeste, un visage de l'Eglise dans ce milieu
très international, pas toujours favorable aux positions
officielles de l'Eglise.
Similitude
avec des partenaires sociaux politiques :
Dans tous les pays, il existe des groupes
politiques plus ou moins organisés qui prétendent
mettre en oeuvre un ordre social plus juste, des associations
plus ou moins formelles qui défendent les droits de l'homme
ou la vie démocratique, des syndicats plus ou moins autorisés
qui cherchent à promouvoir les situations économiques
et sociales... Connaissons-nous ces groupes ? leurs responsables
? Y a-t-il des actions communes à réaliser avec
eux ?
L'action avec ces groupes est souvent
complexe car elle conduit à associer notre famille religieuse
avec telle ou telle option partisane. Une telle association est
parfois souhaitable, juste et nécessaire mais ce n'est
pas toujours le cas et bien souvent les frères et les
soeurs ont des avis très divergents sur l'opportunité
de telles collaborations. Un débat très large sera
souvent nécessaire pour avancer dans de telles circonstances...
mais il en va parfois de la vérité de notre foi
en un Evangile de fraternité.
Des frères et des soeurs dominicains vivent
et travaillent depuis longtemps dans la région du Chiapas
(Mexique), région très pauvre et très inégalitaire
dont Bartolomeo de Las Casas fut le premier évêque.
Dans cette région a éclaté, début
1994, un conflit aboutissant à une lutte armée
entre l'armée Zapatiste de Libération nationale
(constituée par les indigènes) et l'armée
du Mexique; les insurgés demandaient la justice, un régime
démocratique et une réforme agraire.
Les frères et les soeurs ont
été accusés d'être complices des chefs
de l'armée Zapatiste et leurs vies ont été
menacées par les chefs locaux et les gens aisés
car ils et elles travaillent dans la région pour proclamer
la justice et pour incarner la foi dans la culture locale et
les valeurs indiennes. Les frères et soeurs animent le
Centre des Droits de l'Homme du diocèse et connaissent
bien tous les problèmes de la région.
Dom Samuel Ruiz est l'évêque
du Chiapas; il a été désigné par
l'armée Zapatiste comme médiateur dans le conflit
entre elle et le gouvernement, à cause de son engagement
pour les pauvres et de son intégrité. Dom Samuel
a fait son travail dans des conditions très difficiles
(violences, menaces...) et a obtenu la mise en route d'un processus
de paix.
L'action de Dom Samuel Ruiz a été
soutenue par un gardiennage nocturne de sa maison, par des soirées
de prière, des processions... Les frères et les
soeurs ont participé à toutes ces actions avec
les autres agents pastoraux du diocèse et plusieurs assistent
l'évêque au niveau de la réflexion théologique
et pastorale.
La collaboration avec les Etats
ou les administrations pose en fait les mêmes
problèmes que précédemment; elle n'est pas
toujours souhaitable mais peut dans certaines circonstances être
un adjuvant pertinent pour une plus grande efficacité.
La mise sous tutelle par l'Etat doit cependant être un
danger dont il faut être conscient. La collaboration avec
l'Etat, pour des subventions, des droits d'intervention, des
protections, des avantages quelconques, doit faire l'objet d'une
analyse très fine et d'un débat très large.
Similitudes
internationales :
Nous avons déjà parlé
des réseaux internes à l'Ordre où frères
et soeurs travaillant sur un même domaine où la
justice et la paix sont bafouées échangent des
informations (cahier n°1). Il existe de par le monde de nombreux
réseaux soit à dimension chrétienne soit
laïcs. La participation à ces réseaux est
souvent une bonne chose qu'il faut encourager.
La participation à ces
réseaux permet d'acquérir des informations
sur les problèmes que le réseau entend traiter
et sur les solutions que chacun apporte; elle facilite les confrontations
de points de vue et élargit les horizons. Elle permet
de renforcer l'efficacité des actions localisées
en jouant sur les synergies et le poids d'un réseau vaste.
Elle permet aussi de témoigner de la créativité
de notre famille religieuse et par là de la force que
peut avoir l'Evangile.
Les frères et les soeurs sont
engagés dans de nombreux réseaux internationaux
spécialisés par thème ou par sensibilité:
International Forum of religious for global solidarity, Chrétiens-Sida,
SOS-Torture... Deux exemples parmi d'autres peuvent être
présentés :
- Le réseau Coalicion contra
el trafico de Mujeres rassemble à travers le monde
(sous différents noms) tous ceux et toutes celles qui
travaillent contre la prostitution, le tourisme sexuel, le trafic
des humains pour la prostitution, la pornographie et l'exploitation
sexuelle. Ce réseau est très utile pour défendre
les victimes de cette violence sexuelle et pour faire avancer
les législations contre cette forme contemporaine de l'esclavage.
( Suite 406,Victoria Plaza, 4a Annapolis, Greenhills, Metro
Manila, Philippines ou Urb.Montalban Res. Ustar E-2, Apto 12,
Final calle 12 C/2d Avenida, Caracas, Venezuela).
- Le réseau Eglise et Paix
est un réseau européen, oecuménique, d'Eglises,
de communautés, d'associations... qui croient que le témoignage
pour la paix est une caractéristique essentielle de l'Eglise
de Jésus Christ. Ce réseau est un lieu d'échange
mais aussi d'actions en faveur du service civil (non militaire),
de la formation de médiateurs et médiatrices dans
des situations de conflits, de la pédagogie de la paix...
(16 rue Simonis, 67100 Strasbourg)
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Un outil utile : la lettre
de liaison J & P
Dans plusieurs congrégations
ou dans plusieurs pays, les frères et les soeurs publient
des lettres de liaison pour informer et former. Ces lettres de
liaison constituent des réseaux et servent de lien entre
ceux qui agissent. Un exemple parmi d'autres : "Mission
and Justice. Newsletter of Justice
and Peace promoters of Australia, POB 385, Wahroonga, NSW,
Australia 2076) |
Si vous participez à des réseaux
internationaux qui vous semble susceptibles de mobiliser d'autres
frères et soeurs de notre Ordre, pourriez-vous nous faire
parvenir des informations sur ceux-ci afin que nous puissions
faire circuler l'information ?
Des filiations
Nos préoccupations pour Justice
et Paix s'enracinent dans notre tradition dominicaine (voir cahier
n°1) mais dépassent cette seule tradition pour rencontrer
celle d'hommes et de femmes de bonne volonté, des penseurs
et des hommes et femmes d'action. Nous sommes alors en connivence
avec eux à travers le temps; nous nous reconnaissons des
filiations. Notre engagement pour Justice et
Paix se dit et lit alors sur l'axe diachronique,
sur celui d'une tradition.
Nous avons déjà repéré
dans la tradition de notre Ordre nos filiations spirituelles
(cahier n°1) qui nous invitent à faire de Justice
et Paix un des axes structurants de notre vie religieuse. Dans
l'Eglise, nos filiations sont, elles aussi, nombreuses (cahier
n°2) : Pères du IV° au VI° siècles,
Doctrine Sociale... La référence à ce passé
nous permet d'inscrire nos actions dans la perspective traditionnelle
de l'Ordre: la prédication de la Bonne Nouvelle qui libère.
Nos filiations spirituelles ne se restreignent
pas à l'Ordre mais peuvent s'élargir à de
nombreux horizons: ceux de l'amour pour la création, ceux
de la foi en la vie... Dans cette perspective il existe tout
un débat oecuménique à promouvoir, non seulement
avec les Eglises chrétiennes mais beaucoup plus largement
avec des spiritualités très diverses: hindouisme,
bouddhisme, islam... et même certaines sensibilités
nouvelles qui constituent le Nouvel Age.
Le débat oecuménique
sur Justice, Paix et Création est particulièrement
important et il existe déjà des acquis dans ce
domaine, en particulier ceux de la conférence de Séoul
en 1990 ou ceux des conférences oécuméniques
régionales. Nos engagements pour la Justice et la Paix
devront être confrontés à ce qui est fait
dans les autres églises.
Le chapitre de Caleruega le rappelle:
" nous demandons aux dominicains travaillant avec
les autres religions de développer avec elles des projets
communs dans le champ des droits de l'homme et de lutte contre
la pauvreté " (recommandations 14,II)
St Dominique lisant le psaume
85 (Sr Fides op)
Il y a aussi des
filiations intellectuelles qui nous inscrivent
dans un mouvement social plus vaste. Chaque pays a sa tradition
de combattants et de militants pour la Justice et la Paix, pour
la sauvegarde de la création ou l'égalité
des sexes et il est important de situer notre action dominicaine
en écho avec ces hommes et ces femmes. En quoi notre souci
de Justice et de Paix les rencontre-t-il? En quoi se sépare-t-il
d'eux ? Quelle collaboration pouvons-nous imaginer avec eux ?
En quoi la pensée de ces hommes et de ces femmes peut-elle
enrichir notre conception théologique ?
Quelques figures emblématiques
peuvent nous aider: St Martin, MK. Gandhi, M. Luther King, Rigoberta
Menchu, Henri Dunant, Dag Hammarskjöld, Oscar Romero...
et beaucoup d'autres que chacun et chacune de nous connaît
dans sa propre culture ou son propre pays (voir annexes de ce
cahier). S'ouvrir à des expériences non dominicaines
est vraiment important pour que nous puissions resituer notre
contribution parmi la multitude des hommes et des femmes de bonne
volonté de notre monde. Ces figures d'hommes et de femmes
qui se sont donnés de manière radicale à
la promotion de la Justice et de la Paix peuvent être utilisées
dans la formation initiale ou continue pour faire apparaître
les convergences et les différences entre notre engagement
et le leur.
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Un exemple d'action : l'Agenda
Latino-americain
réalisé depuis 1992
cet agenda (qui existe en français, anglais, espagnol,
portugais...) indique pour chaque jour des dates anniversaires
concernant les droits de l'homme, évoque des grands personnages
qui se sont battus pour les droits en Amérique Latine,
des textes spirituels et politiques. L'agenda présente
aussi différents mouvements, donnent des outils pédagogiques...
On peut chercher à se le procurer (Comité Chrétien
pour les droits humains en Amérique latine, Montréal
H2P 1S6, Québec) ou imaginer une version adaptée
à son milieu... |
Prises de position
Essayer de vivre en vérité
la démarche Justice et Paix nous met nécessairement
dans une situation où il nous faudra nous opposer à
certains, où il faudra nous allier à d'autres et
faire apparaître des lignes de force... Ceci nous mettra
bien souvent sous le projecteur de la presse, toujours friande
des conflits et des rivalités intra-écclésiales.
Ces tensions nous inscrivent aussi, parfois malgré nous,
dans certains courants de la société civile et
nous situent par rapport aux autorités politiques.
Nos prises de position impliquent,
quoi qu'on fasse, plus que les frères ou soeurs engagés
concrètement dans un projet ou une action; elles impliquent
la communauté tout entière et même l'Ordre.
On retrouve ici l'exemple célèbre de la prédication
de Montesinos en 1511 sur l'âme des indiens que toute sa
communauté prend à son compte et dont elle se fait
solidaire tout comme le firent les frères engagés
de manière plus académique à Salamanque.
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Dans bien des domaines, la politique
américaine contribue à favoriser soit les injustices
soit les solutions, d'où l'importance de peser sur l'opinion
publique et sur les parlementaires américains. Plusieurs
congrégations de soeurs dominicaines américaines
ont entrepris de tenter d'avoir comme congrégation une
position commune et si possible une prise de position publique
sur des questions brûlantes comme la politique d'immigration,
la dette du Tiers Monde, l'industrie d'armement, la protection
sociale...
Une fois le thème de campagne
choisi, l'ensemble de la congrégation se lance dans un
travail de documentation et d'information sur le sujet retenu
avec s'il le faut la contribution d'experts. Ceci permet un débat
interne; l'objectif étant d'arriver à un consensus
suffisamment large pour que la congrégation puisse faire
connaître publiquement qu'elle a adopté une position
commune (corporate stand). Cette pratique aide
beaucoup à faire grandir au sein de la congrégation
la conscience de certains défis et ouvre parfois les yeux
à des personnalités ou des groupes sociaux. Les
soeurs ayant leurs représentantes au sein des groupes
de pression (lobbies) cherchent à influencer
les parlementaires et à faire passer des lois plus conformes
à leur position publique. Certains soeurs étant
membres de conseil d'administration de grandes compagnies, où
les congrégations ont placé leurs économies,
cherchent aussi à orienter ces entreprises vers une déontologie
plus conforme. |
Ceci rend incontournable une bonne
communication interne à l'Ordre, et d'abord à
l'intérieur de nos congrégations et provinces,
car nous sommes interdépendants les uns des autres. Les
promoteurs régionaux (cf. liste en annexes du cahier n°1)
peuvent à ce niveau jouer un rôle important de coordination.
Le problème des prises de position
publique, des pétitions, des déclarations publiques,
par rapport à tel ou tel problème de Justice et
Paix sont toujours difficiles car elles impliquent tout l'Ordre
et pas seulement les signataires. Cette interdépendance
de fait peut irriter certains frères ou certaines soeurs
qui ne partagent pas les mêmes opinions. Ce problème
est abordé au LCO 139 des constitutions des frères
et dans la " ratio generalis " (appendice
III). La prise de position publique requiert donc un large débat
interne dans chaque congrégation ou province et surtout
une bonne circulation de l'information.
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Une figure: Dominique
Pire.
Dominique Pire est né en 1910
en Belgique et devient dominicain en 1928. Après des apostolats
plus classiques et une activité de professeur, il découvre
le drame des personnes déplacées et des réfugiés
de l'Europe de l'Est, séquelles de la 2° guerre mondiale.
Voici comment il décrit cette découverte : "
ainsi ce ne sont pas les réfugiés qui sont venus
à moi, ni moi qui ai cherché les réfugiés.
J'étais un dominicain sans orateur pour son cercle de
théologie. Rien de plus. Tout est arrivé. Je cherchais
un intervenant. C'est un aiguilleur qui survint. Envoyé
par Qui? L'intervenant est parti. Il ne nous avait pas demandé
de résoudre le problème mais nous tous nous sentions
qu'il était impossible de rester indifférents. "
Il fonde alors un mouvement qui se
répandra dans toute l'Europe pour venir au secours de
ceux qui sont dans les camps de réfugiés et de
déplacés. Ce mouvement aura d'abord une activité
de don ( envoi de colis) mais aussi de parrainage (envoi de courrier,
visite...). D. Pire ne veut pas faire une oeuvre réservée
aux chrétiens ou à dimension sectorielle; il veut
venir à l'aide de tous ceux qui sont considérés
comme irrécupérables, inutiles, bons à rien.
Il utilise abondamment les médias
pour sensibiliser l'Europe qui préférait oublier
ces situations et obtient un très grand résultat,
un grand élan de générosité qui lui
permet d'aller plus loin dans son action.
D. Pire ouvre des centres pour héberger
ceux qui ne trouvent pas de pays d'accueil car trop vieux ou
malades. Il créera plus tard, dans la même perspective,
les " villages européens " pour donner
un environnement favorable à la reprise de dignité
des réfugiés et de leurs familles mais aussi pour
favoriser leur insertion dans la vie normale en partageant les
relations de voisinage ordinaire. Cette action permit aussi la
réconciliation entre des peuples qui furent ennemis et
participa de cette croisade que voulait D. Pire " faire
une Europe du Coeur ".
Pour tout cela il reçoit le
prix Nobel de la paix en 1958. Il explique ainsi son engagement
pour les réfugiés: " tout homme a une
valeur infinie et mérite respect et amour, d'abord parce
qu'il est un homme, ensuite parce qu'il est réputé
inutile et enfin parce qu'il est malheureux. "
En 1960, D.Pire fonde en Belgique
" l'Université de Paix " qui formera
des jeunes du monde entier au dialogue et à l'étude
des mécanismes des conflits. Cette université complétait,
en s'attaquant à la source du problème des réfugiés,
l'action de solidarité avec les déplacés
et les victimes des conflits. D. Pire croit profondément
à la vertu du dialogue, à la transformation mutuelle
qui naît de la rencontre en vérité entre
des humains. C'est là une des dimensions fondamentales
de la construction de la paix.
En 1962, D. Pire, qui ne cessait
d'élargir son combat à la dimension du monde, fonde
au Pakistan la première " Ile de la Paix ",
une seconde sera créée en 1967 en Inde. Dans ces
" îles " il s'agit sur une période
courte (5 à 6 ans) de donner aux habitants les moyens
de subvenir à leurs besoins et de développer des
initiatives. Il s'agit de coopérer avec les gens et non
pas de faire à leur place ou de leur donner des leçons.
D. Pire avait une conviction forte:
" la meilleure façon de vivre la paix, de nous
estimer et de nous aimer est donc de toujours voir le commun
dénominateur et celui-ci porte un nom magnifique: l'Homme.
Réapprenons à estimer l'homme à sa vraie
valeur qui est une valeur infinie ". Au nom de cette
option D. Pire prendra position face aux guerres du Viet Nam,
du Biafra, du Moyen Orient... Il organisera la solidarité
avec ceux qui fuiront la Tchécoslovaquie après
la répression de Prague.
D. Pire meurt le 30 Janvier 1969.
Il fut " la voix des hommes sans voix " car
telle était son ambition. |
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© 26 Janvier 1999
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