1. UN MILIEU : alliances et conflits

Le vécu de terrain pour les projets ou, plus simplement, une vie religieuse structurée autour du souci des exclus et des victimes sont riches en émotions, en fatigues, en paroles échangées. L'action pour Justice et Paix, dans le concret, est la mise en oeuvre de ce projet de compassion et de miséricorde qui est le centre de notre démarche dominicaine.

En se vivant concrètement, l'action pour Justice et Paix, ou la vie religieuse marquée par la préoccupation des plus pauvres, se donne à lire par rapports à d'autres expériences ou d'autres manières de vivre. Nous ne nous inscrivons pas dans un lieu vide, une page blanche, mais dans une réalité sociale complexe et souvent conflictuelle, où l'option pour les plus démunis et les victimes n'est pas la plus répandue ni la plus prisée. Cette réalité sociale constitue à la fois le cadre du jeu dans lequel nous nous situons et ce que vous avons pour projet de transformer ou du moins de faire évoluer.

Des différences

La dimension Justice et Paix - projet et/ou mode de vie religieuse - se dit et se lit d'abord par différenciation, à la fois en opposition et en proposition d'alternative.

Différenciation par rapport aux pratiques usuelles de la société :

 

Il s'agira de lutter contre des pratiques contraires au droit et devenues coutumes, contre des habitudes de mépris, contre des indifférences, contre des manques d'analyses et de réflexions... Il faudra dénoncer mais aussi proposer de nouvelles manières de faire, de nouvelles valeurs à mettre en oeuvre à travers un projet ou un style de vie. Il faudra à la fois contester et attester de la possibilité d'une alternative. Bien sur, il est souvent plus facile de dénoncer que d'annoncer et nos réalisations auront toujours un côté modeste et fragile, incomplet qu'il nous faudra non seulement reconnaître mais revendiquer car nul ne peut dire que ce qu'il fait est la réalisation plénière de l'Evangile. L'alternative nous conduit à proposer des contre-valeurs qui se veulent plus en écho avec l'Evangile, valeurs incarnées concrètement dans la vie d'une communauté.

Différenciation par rapport aux pouvoirs en place :

 

La société pour fonctionner doit se doter d'institutions qui représentent les pouvoirs en place. Elle doit aussi se donner des règles pour pouvoir gérer le vivre-ensemble des sous-groupes sociaux (parfois ethniques) qui constituent cette société. La loi, les codes de droit, sont l'expression du pouvoir et en même temps des éléments d'objectivité pour la vie sociale. Ces règles juridiques sont tout autant la manifestation de la puissance que les garants face à l'arbitraire, à la violence. Le droit représente un enjeu fondamental dans la réflexion sur la justice et la paix.

Il existe une législation internationale des droits de l'homme sous différents aspects; on peut s'appuyer sur ces éléments pour faire des propositions alternatives lorsque son propre pays ne respecte pas ces législations. Des éléments sur cette législation sont donnés en annexes à ce cahier. On peut aussi suivre tous les cas de violation du droit dans un pays et devenir une force pour défendre le droit des personnes, pour faire appliquer la loi ou pour faire changer la loi. Nos frères engagés dans la pastorale de la terre au Brésil sont très actifs dans ce domaine et l'un d'eux est un avocat qui défend les paysans. Le Centre " Fray Francisco de Vitoria " à Mexico est aussi impliqué dans ce type d'engagement (sa méthodologie figure en annexe de ce cahier). Plusieurs de nos frères et de nos soeurs en Afrique sont engagés pour le droit des prisonniers...

La différenciation par rapport aux pouvoirs en place passe aussi parfois par le combat pour une plus grande participation des gens aux processus qui engagent leur avenir, par la participation à la vie politique en particulier locale, par la formation syndicale, pour une plus grande démocratie...

La Casa Campesina de Cuzco est un exemple où frères et soeurs dominicains accueillent dans une maison les paysans péruviens venant à la ville. Dans cette maison, outre l'hébergement à bon marché, ils peuvent trouver des outils de formation (audiovisuel) et des avocats auxquels ils peuvent demander des conseils à propos de leurs droits (le plus souvent le droit des terres) et bénéficier d'une aide juridique. Une base des législations en vigueur est même disponible au centre.

Différenciation par rapport à certains comportements ecclésiaux

 

La mise en oeuvre des recommandations du pape Jean Paul 2 de donner une option prioritaire pour les pauvres n'est pas toujours bien reçue dans certaines églises ou dans certaines communautés. La prise au sérieux de ces enseignements pontificaux et de ces invitations évangéliques nous mettent alors en contradiction avec certains pouvoirs cléricaux, ce qui conduit à des conflits souvent difficiles à gérer.

Justice et Paix peut aussi nous conduire à dénoncer les manquements par rapport aux droits des personnes dans l'Eglise, l'injustice de certaines situations à l'intérieur même de l'Eglise. La dimension humaine de l'Eglise la conduit parfois à des dérives qui doivent être contestées pour que le projet de Dieu de faire de son Eglise une " épouse belle " soit véritablement notre objectif.

Parmi ces dérives, de nombreux frères et soeurs sont blessés par le statut de la femme dans l'Eglise, par le manque de transparence dans les décisions engageant les communautés, par la collaboration parfois exclusive avec les classes dominantes... et sont actifs sur ces terrains dans lesquels ils et elles voient un risque pour l'Eglise de se décrédibiliser aux yeux du monde et de s'éloigner de sa mission fondamentale de transmettre le salut.

Des similitudes

L'action pour Justice et Paix - projet ou mise en cohérence de sa vie religieuse - se dit et se lit, se donne à connaître par similitude avec d'autres actions, d'autres réseaux. Elle n'est pas un phénomène isolé mais rencontre des connivences et peut entrer dans des processus d'alliance.

Similitude avec des groupes de même sensibilité :

 

La famille dominicaine n'est pas seule à avoir fait de la dimension Justice et Paix un point central de son témoignage apostolique. D'autres familles religieuses sont aussi mobilisées sur cet enjeu et sont très actives et imaginatives. Connaissons-nous les initiatives des différentes familles religieuses ? Avons-nous invité leurs responsables à nos réunions ? N'y aurait-il pas des actions à réaliser ensemble pour avoir plus de poids ou de pertinence ? Les informons-nous de ce que nous faisons ?

Il existe aussi dans de très nombreux pays, au niveau national ou de chaque diocèse, des commissions Justice et Paix, des commissions de Solidarité... Les connaissons-nous ? Travaillons-nous avec elles ? Quelles informations ont-elles ? Quelles complémentarités pouvons-nous avoir avec elles ? Participons-nous à des commissions nationales ? Transmettons-nous les informations échangées dans ces commissions avec les frères et les soeurs de l'Ordre ? Quelles sont les spécificités de nos apports à cette dimension de la vie ecclésiale ?

Il existe aussi, en nombre de plus en plus important, des ONG (Organisations non Gouvernementales), des associations humanitaires, des groupes de développement local ou de défense des droits humains. Les connaissons-nous ? Que pouvons- nous faire avec certains de ces groupes ? Certaines ONG sont à dimension chrétienne; les avons-nous approchées ? Y a-t-il des travaux communs possibles ? Quelle réflexion théologique ou spirituelle pourrait être proposée ? Des frères et des soeurs ne pourraient-ils pas accompagner ces groupes ?

Trois soeurs des Adrian Dominicans (USA) ont participé à la conférence de Beijing sur les femmes en 1995, une manière pour elles de confronter leurs pratiques de solidarité avec d'autres organismes et associations au niveau international. A travers la diversité des situations et des engagements, elles ont pu faire l'expérience d'un mouvement fort pour que la cause des femmes soit mieux comprise et respectée.

Cette participation a été perçue comme une manière de vivre conformément au charisme de l'Ordre fait de compassion, d'étude et d'analyse. Elle a permis la création de liens nouveaux et a constitué, même si cela a été de manière modeste, un visage de l'Eglise dans ce milieu très international, pas toujours favorable aux positions officielles de l'Eglise.

Similitude avec des partenaires sociaux politiques :

 

Dans tous les pays, il existe des groupes politiques plus ou moins organisés qui prétendent mettre en oeuvre un ordre social plus juste, des associations plus ou moins formelles qui défendent les droits de l'homme ou la vie démocratique, des syndicats plus ou moins autorisés qui cherchent à promouvoir les situations économiques et sociales... Connaissons-nous ces groupes ? leurs responsables ? Y a-t-il des actions communes à réaliser avec eux ?

L'action avec ces groupes est souvent complexe car elle conduit à associer notre famille religieuse avec telle ou telle option partisane. Une telle association est parfois souhaitable, juste et nécessaire mais ce n'est pas toujours le cas et bien souvent les frères et les soeurs ont des avis très divergents sur l'opportunité de telles collaborations. Un débat très large sera souvent nécessaire pour avancer dans de telles circonstances... mais il en va parfois de la vérité de notre foi en un Evangile de fraternité.

Des frères et des soeurs dominicains vivent et travaillent depuis longtemps dans la région du Chiapas (Mexique), région très pauvre et très inégalitaire dont Bartolomeo de Las Casas fut le premier évêque. Dans cette région a éclaté, début 1994, un conflit aboutissant à une lutte armée entre l'armée Zapatiste de Libération nationale (constituée par les indigènes) et l'armée du Mexique; les insurgés demandaient la justice, un régime démocratique et une réforme agraire.

Les frères et les soeurs ont été accusés d'être complices des chefs de l'armée Zapatiste et leurs vies ont été menacées par les chefs locaux et les gens aisés car ils et elles travaillent dans la région pour proclamer la justice et pour incarner la foi dans la culture locale et les valeurs indiennes. Les frères et soeurs animent le Centre des Droits de l'Homme du diocèse et connaissent bien tous les problèmes de la région.

Dom Samuel Ruiz est l'évêque du Chiapas; il a été désigné par l'armée Zapatiste comme médiateur dans le conflit entre elle et le gouvernement, à cause de son engagement pour les pauvres et de son intégrité. Dom Samuel a fait son travail dans des conditions très difficiles (violences, menaces...) et a obtenu la mise en route d'un processus de paix.

L'action de Dom Samuel Ruiz a été soutenue par un gardiennage nocturne de sa maison, par des soirées de prière, des processions... Les frères et les soeurs ont participé à toutes ces actions avec les autres agents pastoraux du diocèse et plusieurs assistent l'évêque au niveau de la réflexion théologique et pastorale.

La collaboration avec les Etats ou les administrations pose en fait les mêmes problèmes que précédemment; elle n'est pas toujours souhaitable mais peut dans certaines circonstances être un adjuvant pertinent pour une plus grande efficacité. La mise sous tutelle par l'Etat doit cependant être un danger dont il faut être conscient. La collaboration avec l'Etat, pour des subventions, des droits d'intervention, des protections, des avantages quelconques, doit faire l'objet d'une analyse très fine et d'un débat très large.

Similitudes internationales :

 

Nous avons déjà parlé des réseaux internes à l'Ordre où frères et soeurs travaillant sur un même domaine où la justice et la paix sont bafouées échangent des informations (cahier n°1). Il existe de par le monde de nombreux réseaux soit à dimension chrétienne soit laïcs. La participation à ces réseaux est souvent une bonne chose qu'il faut encourager.

La participation à ces réseaux permet d'acquérir des informations sur les problèmes que le réseau entend traiter et sur les solutions que chacun apporte; elle facilite les confrontations de points de vue et élargit les horizons. Elle permet de renforcer l'efficacité des actions localisées en jouant sur les synergies et le poids d'un réseau vaste. Elle permet aussi de témoigner de la créativité de notre famille religieuse et par là de la force que peut avoir l'Evangile.

Les frères et les soeurs sont engagés dans de nombreux réseaux internationaux spécialisés par thème ou par sensibilité: International Forum of religious for global solidarity, Chrétiens-Sida, SOS-Torture... Deux exemples parmi d'autres peuvent être présentés :

    • Le réseau Coalicion contra el trafico de Mujeres rassemble à travers le monde (sous différents noms) tous ceux et toutes celles qui travaillent contre la prostitution, le tourisme sexuel, le trafic des humains pour la prostitution, la pornographie et l'exploitation sexuelle. Ce réseau est très utile pour défendre les victimes de cette violence sexuelle et pour faire avancer les législations contre cette forme contemporaine de l'esclavage. ( Suite 406,Victoria Plaza, 4a Annapolis, Greenhills, Metro Manila, Philippines ou Urb.Montalban Res. Ustar E-2, Apto 12, Final calle 12 C/2d Avenida, Caracas, Venezuela).
    • Le réseau Eglise et Paix est un réseau européen, oecuménique, d'Eglises, de communautés, d'associations... qui croient que le témoignage pour la paix est une caractéristique essentielle de l'Eglise de Jésus Christ. Ce réseau est un lieu d'échange mais aussi d'actions en faveur du service civil (non militaire), de la formation de médiateurs et médiatrices dans des situations de conflits, de la pédagogie de la paix... (16 rue Simonis, 67100 Strasbourg)

Un outil utile : la lettre de liaison J & P

Dans plusieurs congrégations ou dans plusieurs pays, les frères et les soeurs publient des lettres de liaison pour informer et former. Ces lettres de liaison constituent des réseaux et servent de lien entre ceux qui agissent. Un exemple parmi d'autres : "Mission and Justice. Newsletter of Justice and Peace promoters of Australia, POB 385, Wahroonga, NSW, Australia 2076)

Si vous participez à des réseaux internationaux qui vous semble susceptibles de mobiliser d'autres frères et soeurs de notre Ordre, pourriez-vous nous faire parvenir des informations sur ceux-ci afin que nous puissions faire circuler l'information ?

Des filiations

Nos préoccupations pour Justice et Paix s'enracinent dans notre tradition dominicaine (voir cahier n°1) mais dépassent cette seule tradition pour rencontrer celle d'hommes et de femmes de bonne volonté, des penseurs et des hommes et femmes d'action. Nous sommes alors en connivence avec eux à travers le temps; nous nous reconnaissons des filiations. Notre engagement pour Justice et Paix se dit et lit alors sur l'axe diachronique, sur celui d'une tradition.

Nous avons déjà repéré dans la tradition de notre Ordre nos filiations spirituelles (cahier n°1) qui nous invitent à faire de Justice et Paix un des axes structurants de notre vie religieuse. Dans l'Eglise, nos filiations sont, elles aussi, nombreuses (cahier n°2) : Pères du IV° au VI° siècles, Doctrine Sociale... La référence à ce passé nous permet d'inscrire nos actions dans la perspective traditionnelle de l'Ordre: la prédication de la Bonne Nouvelle qui libère.

Nos filiations spirituelles ne se restreignent pas à l'Ordre mais peuvent s'élargir à de nombreux horizons: ceux de l'amour pour la création, ceux de la foi en la vie... Dans cette perspective il existe tout un débat oecuménique à promouvoir, non seulement avec les Eglises chrétiennes mais beaucoup plus largement avec des spiritualités très diverses: hindouisme, bouddhisme, islam... et même certaines sensibilités nouvelles qui constituent le Nouvel Age.

Le débat oecuménique sur Justice, Paix et Création est particulièrement important et il existe déjà des acquis dans ce domaine, en particulier ceux de la conférence de Séoul en 1990 ou ceux des conférences oécuméniques régionales. Nos engagements pour la Justice et la Paix devront être confrontés à ce qui est fait dans les autres églises.

Le chapitre de Caleruega le rappelle: " nous demandons aux dominicains travaillant avec les autres religions de développer avec elles des projets communs dans le champ des droits de l'homme et de lutte contre la pauvreté " (recommandations 14,II)

St Dominique lisant le psaume 85 (Sr Fides op)

Il y a aussi des filiations intellectuelles qui nous inscrivent dans un mouvement social plus vaste. Chaque pays a sa tradition de combattants et de militants pour la Justice et la Paix, pour la sauvegarde de la création ou l'égalité des sexes et il est important de situer notre action dominicaine en écho avec ces hommes et ces femmes. En quoi notre souci de Justice et de Paix les rencontre-t-il? En quoi se sépare-t-il d'eux ? Quelle collaboration pouvons-nous imaginer avec eux ? En quoi la pensée de ces hommes et de ces femmes peut-elle enrichir notre conception théologique ?

Quelques figures emblématiques peuvent nous aider: St Martin, MK. Gandhi, M. Luther King, Rigoberta Menchu, Henri Dunant, Dag Hammarskjöld, Oscar Romero... et beaucoup d'autres que chacun et chacune de nous connaît dans sa propre culture ou son propre pays (voir annexes de ce cahier). S'ouvrir à des expériences non dominicaines est vraiment important pour que nous puissions resituer notre contribution parmi la multitude des hommes et des femmes de bonne volonté de notre monde. Ces figures d'hommes et de femmes qui se sont donnés de manière radicale à la promotion de la Justice et de la Paix peuvent être utilisées dans la formation initiale ou continue pour faire apparaître les convergences et les différences entre notre engagement et le leur.

Un exemple d'action : l'Agenda Latino-americain

réalisé depuis 1992 cet agenda (qui existe en français, anglais, espagnol, portugais...) indique pour chaque jour des dates anniversaires concernant les droits de l'homme, évoque des grands personnages qui se sont battus pour les droits en Amérique Latine, des textes spirituels et politiques. L'agenda présente aussi différents mouvements, donnent des outils pédagogiques... On peut chercher à se le procurer (Comité Chrétien pour les droits humains en Amérique latine, Montréal H2P 1S6, Québec) ou imaginer une version adaptée à son milieu...

Prises de position

Essayer de vivre en vérité la démarche Justice et Paix nous met nécessairement dans une situation où il nous faudra nous opposer à certains, où il faudra nous allier à d'autres et faire apparaître des lignes de force... Ceci nous mettra bien souvent sous le projecteur de la presse, toujours friande des conflits et des rivalités intra-écclésiales. Ces tensions nous inscrivent aussi, parfois malgré nous, dans certains courants de la société civile et nous situent par rapport aux autorités politiques.

Nos prises de position impliquent, quoi qu'on fasse, plus que les frères ou soeurs engagés concrètement dans un projet ou une action; elles impliquent la communauté tout entière et même l'Ordre. On retrouve ici l'exemple célèbre de la prédication de Montesinos en 1511 sur l'âme des indiens que toute sa communauté prend à son compte et dont elle se fait solidaire tout comme le firent les frères engagés de manière plus académique à Salamanque.

Dans bien des domaines, la politique américaine contribue à favoriser soit les injustices soit les solutions, d'où l'importance de peser sur l'opinion publique et sur les parlementaires américains. Plusieurs congrégations de soeurs dominicaines américaines ont entrepris de tenter d'avoir comme congrégation une position commune et si possible une prise de position publique sur des questions brûlantes comme la politique d'immigration, la dette du Tiers Monde, l'industrie d'armement, la protection sociale...

Une fois le thème de campagne choisi, l'ensemble de la congrégation se lance dans un travail de documentation et d'information sur le sujet retenu avec s'il le faut la contribution d'experts. Ceci permet un débat interne; l'objectif étant d'arriver à un consensus suffisamment large pour que la congrégation puisse faire connaître publiquement qu'elle a adopté une position commune (corporate stand). Cette pratique aide beaucoup à faire grandir au sein de la congrégation la conscience de certains défis et ouvre parfois les yeux à des personnalités ou des groupes sociaux. Les soeurs ayant leurs représentantes au sein des groupes de pression (lobbies) cherchent à influencer les parlementaires et à faire passer des lois plus conformes à leur position publique. Certains soeurs étant membres de conseil d'administration de grandes compagnies, où les congrégations ont placé leurs économies, cherchent aussi à orienter ces entreprises vers une déontologie plus conforme.

Ceci rend incontournable une bonne communication interne à l'Ordre, et d'abord à l'intérieur de nos congrégations et provinces, car nous sommes interdépendants les uns des autres. Les promoteurs régionaux (cf. liste en annexes du cahier n°1) peuvent à ce niveau jouer un rôle important de coordination.

Le problème des prises de position publique, des pétitions, des déclarations publiques, par rapport à tel ou tel problème de Justice et Paix sont toujours difficiles car elles impliquent tout l'Ordre et pas seulement les signataires. Cette interdépendance de fait peut irriter certains frères ou certaines soeurs qui ne partagent pas les mêmes opinions. Ce problème est abordé au LCO 139 des constitutions des frères et dans la " ratio generalis " (appendice III). La prise de position publique requiert donc un large débat interne dans chaque congrégation ou province et surtout une bonne circulation de l'information.

 Une figure: Dominique Pire.

Dominique Pire est né en 1910 en Belgique et devient dominicain en 1928. Après des apostolats plus classiques et une activité de professeur, il découvre le drame des personnes déplacées et des réfugiés de l'Europe de l'Est, séquelles de la 2° guerre mondiale. Voici comment il décrit cette découverte : " ainsi ce ne sont pas les réfugiés qui sont venus à moi, ni moi qui ai cherché les réfugiés. J'étais un dominicain sans orateur pour son cercle de théologie. Rien de plus. Tout est arrivé. Je cherchais un intervenant. C'est un aiguilleur qui survint. Envoyé par Qui? L'intervenant est parti. Il ne nous avait pas demandé de résoudre le problème mais nous tous nous sentions qu'il était impossible de rester indifférents. " 

Il fonde alors un mouvement qui se répandra dans toute l'Europe pour venir au secours de ceux qui sont dans les camps de réfugiés et de déplacés. Ce mouvement aura d'abord une activité de don ( envoi de colis) mais aussi de parrainage (envoi de courrier, visite...). D. Pire ne veut pas faire une oeuvre réservée aux chrétiens ou à dimension sectorielle; il veut venir à l'aide de tous ceux qui sont considérés comme irrécupérables, inutiles, bons à rien.

Il utilise abondamment les médias pour sensibiliser l'Europe qui préférait oublier ces situations et obtient un très grand résultat, un grand élan de générosité qui lui permet d'aller plus loin dans son action.

D. Pire ouvre des centres pour héberger ceux qui ne trouvent pas de pays d'accueil car trop vieux ou malades. Il créera plus tard, dans la même perspective, les " villages européens " pour donner un environnement favorable à la reprise de dignité des réfugiés et de leurs familles mais aussi pour favoriser leur insertion dans la vie normale en partageant les relations de voisinage ordinaire. Cette action permit aussi la réconciliation entre des peuples qui furent ennemis et participa de cette croisade que voulait D. Pire " faire une Europe du Coeur ".

Pour tout cela il reçoit le prix Nobel de la paix en 1958. Il explique ainsi son engagement pour les réfugiés: " tout homme a une valeur infinie et mérite respect et amour, d'abord parce qu'il est un homme, ensuite parce qu'il est réputé inutile et enfin parce qu'il est malheureux. "

En 1960, D.Pire fonde en Belgique " l'Université de Paix " qui formera des jeunes du monde entier au dialogue et à l'étude des mécanismes des conflits. Cette université complétait, en s'attaquant à la source du problème des réfugiés, l'action de solidarité avec les déplacés et les victimes des conflits. D. Pire croit profondément à la vertu du dialogue, à la transformation mutuelle qui naît de la rencontre en vérité entre des humains. C'est là une des dimensions fondamentales de la construction de la paix.

En 1962, D. Pire, qui ne cessait d'élargir son combat à la dimension du monde, fonde au Pakistan la première " Ile de la Paix ", une seconde sera créée en 1967 en Inde. Dans ces " îles " il s'agit sur une période courte (5 à 6 ans) de donner aux habitants les moyens de subvenir à leurs besoins et de développer des initiatives. Il s'agit de coopérer avec les gens et non pas de faire à leur place ou de leur donner des leçons.

D. Pire avait une conviction forte: " la meilleure façon de vivre la paix, de nous estimer et de nous aimer est donc de toujours voir le commun dénominateur et celui-ci porte un nom magnifique: l'Homme. Réapprenons à estimer l'homme à sa vraie valeur qui est une valeur infinie ". Au nom de cette option D. Pire prendra position face aux guerres du Viet Nam, du Biafra, du Moyen Orient... Il organisera la solidarité avec ceux qui fuiront la Tchécoslovaquie après la répression de Prague.

D. Pire meurt le 30 Janvier 1969. Il fut " la voix des hommes sans voix " car telle était son ambition.



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© 26 Janvier 1999
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