2. RELECTURES THEOLOGIQUES

Vivre concrètement dans cette dynamique Justice et Paix, soit à travers un projet précis soit à travers une vie religieuse structurée autour de la solidarité avec les plus démunis ou des sans voix, nous entraîne à des connaissances renouvelées des gens qui nous entourent, de leur langage, de leurs questions, de leurs espoirs et de leurs soucis. Ces connaissances sont le " lieu théologique " à partir duquel nous pouvons travailler pour inculturer la parole de Dieu et l'Eglise vivante. L'action elle-même nous entraîne à connaître des interrogations nouvelles qui, elles aussi, alimentent notre réflexion théologique et notre pratique de croyants et de croyantes.

Il s'agit alors de mettre en oeuvre des processus intellectuels qui, partant de ce qui est vécu et de ceux avec qui un projet est vécu, permettent de percevoir des questions théologiques, des enjeux pour la foi et pour la pratique chrétienne. Une réflexion théologique dans une perspective Justice et Paix peut prendre divers aspects mais elle donnera toujours une grande priorité à la démarche inductive et à la participation de ceux qui portent les questions.

 " L'appel missionnaire nous fait prendre conscience de la nécessité de compétence et de vérité dans le dialogue. Nous devons entrer en dialogue avec les nombreuses forces qui menacent le futur de notre planète: les systèmes oppressifs, les attitudes dégradantes, le mépris pour les valeurs d'environnement... Ceci appelle une attitude contemplative, un travail intellectuel, une adaptation sociale, une souplesse personnelle, un courage prophétique et la volonté de collaborer avec les autres. "

(noviciat commun des soeurs dominicaines des USA)

Une démarche théologique qui s'inscrit dans la préoccupation de Justice et Paix n'est pas seulement une théologie sur des domaines sociaux ou politiques mais une manière nouvelle de faire de la théologie et plus généralement des études.

" Il ne suffit pas de regarder ces lieux de la souffrance humaine et de nous contenter d'être les touristes de la crucifixion du monde. Car ce sont là les lieux où doit être fait la théologie. C'est en ces lieux de calvaire que l'on peut rencontrer Dieu et découvrir un nouveau monde d'espérance.... Dès lors nous devons oser voir ce qui est sous nos yeux; nous devons croire que c'est lorsque Dieu semble le plus loin et quand les êtres humains sont tentés par le désespoir que la théologie doit intervenir. " (T. Radcliffe: La source vive de l'espérance, étude et annonce de la Bonne Nouvelle, 1996)

Pour nous, membres de la famille dominicaine, il y a une urgence à développer une réflexion théologique à partir des actions et des options de solidarité avec les plus pauvres, les exclus, les hommes et les femmes humiliés. Cette réflexion doit nous aider à trouver une prédication qui rejoigne ceux qui souffrent et leur donne à espérer, leur dévoilant l'amour de Dieu et la sollicitude fraternelle de l'Eglise.

Cette réflexion est cependant déjà commencée dans les différents continents où l'Ordre est présent, à partir des réalités économiques, sociales, culturelles et religieuses que vivent les frères et les soeurs. On pourra en prendre conscience à travers la bibliographie qui figure en annexes du cahier n°5 mais la recherche en cours est bien plus vaste que ne le suggère cette liste d'ouvrages.

Le travail théologique qui s'inscrit dans Justice et Paix, et sans lequel il ne pourrait pas y avoir une authentique démarche dominicaine, doit d'abord se poser des questions en amont de sa propre élaboration :

  • qui est à l'origine de mon questionnement théologique ?
  • au service de qui vais-je travailler théologiquement ?
  • avec qui puis-je travailler et valider mes affirmations ou la pertinence de mes questions ?
  • comment vais-je rendre lisible et compréhensible mon travail par ceux-là même qui sont à l'origine du questionnement ?

Comment faire émerger ces questions ? Quelle pédagogie mettre en place ? Il y a peut-être là un lieu de discussion et de débat entre les promoteurs et promotrices de Justice et Paix et les responsables des études ou de la formation dans les différentes provinces et congrégations. Des rencontres fréquentes entre ceux et celles qui sont responsables des études et de Justice et Paix peuvent être des moyens très féconds pour faire progresser la prise en compte de manière habituelle -insérée dans la vie spirituelle et intellectuelle des frères et des soeurs - des problèmes que rencontrent les pauvres et les victimes.

Bien évidemment au point de départ d'un projet plus spécifique de Justice et Paix ou de l'orientation de vie religieuse, il y a des questions initiales et des tentatives de théorisation mais, au fur et à mesure que se déroule le projet ou que se déploie la vie, des questions nouvelles émergent et remplacent les premières. Le processus intellectuel est permanent; la théologie est en mouvement et un des " moteurs " de ce mouvement.

En quoi Justice et Paix influence-t-elle notre travail théologique ? En quoi le renouvelle-t-elle ?

  • par des thématiques nouvelles à partir du quotidien des gens et de leurs véritables soucis
  • par un primat donné à la miséricorde et à la fraternité, à un Dieu qui aime l'homme et la femme et cherche à s'en faire proche
  • par une prise en compte d'un univers conflictuel et tensionnel, avec des forts et des faibles et un consensus qui n'émerge pas facilement
  • par la prise de parti délibérée en faveur de l'opprimé, du sans voix
  • par un souci d'espérance et l'affirmation qu'il y a place pour un agir humain.

A Mexico au chapitre sur la prédication n° 66, les frères écrivaient :

La réflexion théologique se nourrira de miséricorde et évitera de faire de la vie conventuelle un refuge devant les défis et les exigences de la réalité. "

En se confrontant aux expériences des plus démunis ou des victimes des violences, la théologie voit s'ouvrir devant elle de nouveaux thèmes et rencontre des nouveaux défis. Les frères et les soeurs qui se sont engagés sur ces voies ont déjà fait des propositions qui doivent être connues dans toute la famille dominicaine.

Un des premiers aspects de cette recherche théologique est l'accent mis sur une approche inductive et contextuelle, sur la nécessaire inculturation. Il convient de partir des questions que se posent les gens, de leurs situations et de leurs manières de s'exprimer. Plusieurs revues animées par des frères et soeurs s'inscrivent dans cette démarche et peuvent nous aider : par exemple Alternativas (au Nicaragua), Justitia ( aux Philippines)... De plus ce nouveau type de travail doit valoriser le dialogue et le débat (la " disputatio ") comme outil théologique tant pour l'élaboration que pour la restitution des résultats.

L'aspect communautaire de cette réflexion théologique apparaît important même si la mise en oeuvre en est difficile, surtout pour ceux et celles qui n'ont pas l'habitude du travail collectif. Il existe des méthodes pour travailler ensemble et pour être "productifs " intellectuellement : brain storming, commissions, méthodes de prospective, techniques de panel... Si vous avez d'autres méthodes, envoyez les nous, nous les diffuserons largement!

Un exemple parmi d'autres nous montre que cela est possible :

En mars 1996 à Santiago du Chili une quarantaine de frères et soeurs d'Amérique latine mais aussi d'Europe se sont réunis sur le thème : " y a -t- il des chances pour les cultures opprimées ? ". Ils ont organisé leur réunion comme un groupe de travail pour produire collectivement analyses et propositions. Cette recherche collective a lieu de manière régulière depuis une dizaine d'année.

Dans cette réflexion à partir des enjeux constitutifs de Justice et Paix les sciences humaines sont appelées à jouer un rôle important: économie, sociologie, droit et science politique (ceci est prévu dans la Ratio Sudiorum Generalis des frères au point 14). Ces approches permettent de mieux comprendre les situations et les forces en présence mais elles peuvent aussi être utiles pour que le discours théologique et spirituel prenne racine dans ce qui touche les gens. L'acquisition d'une culture en sciences humaines par les frères et soeurs en formation initiale ou continue peut être un bon objectif pour les promoteurs et promotrices de Justice et Paix. On pourra dans cette perspective s'appuyer sur les travaux de L.J. Lebret (cf. cahier n° 1), sur les compétences accumulées par le Centre Las Casas de Cuzco ou par le Centre Songhai au Bénin (cf. cahier n°1)...

Les sciences humaines peuvent aussi nous aider à sortir de la croyance erronée que l'occidentalisme est l'universel. Les recherches anthropologiques et culturelles peuvent être fertiles pour repenser le rapport entre les humains et la nature, les rapports entre genres, le sens de la liberté... Les travaux de nos frères et soeurs africains sur l'inculturation sont là très utiles. Connaissons-nous ces recherches ? Nos jeunes frères et soeurs sont-ils informés dans leur formation initiale de l'existence et de la fécondité de ce courant théologique ?

" Pentecôte d'Afrique " est une revue animée par les frères de Cotonou au Bénin. Le projet de cette revue mensuelle est de rendre compte des réflexions et des expériences de vie consacrée en contexte africain. Chaque numéro thématique est l'occasion d'une recherche théologique partant des formes concrètes que prend la vie religieuse sur la continent africain et des problèmes que doivent affronter les frères et les soeurs.

D'autres revues comme Alternativas (au Nicaragua), Justitia (Philippines), des maisons d'édition comme celle de Coban, du CBC du Cuzco... réalisent ce même travail d'inculturation à partir des différents contextes culturels. Recevons-nous dans nos bibliothèques ces revues et ces productions? Les utilisons-nous?

Le travail théologique à partir des enjeux de Justice et Paix a devant lui un vaste champ d'interrogations. Pour ne citer que quelques points:

  • le sens du mal, de la souffrance tant au niveau personnel qu'au niveau social
  • la notion de structure de péché ou de dimension collective du péché
  • les rapports entre les vivants et la création, le cosmos, la nature
  • la place des genres (homme et femme) dans la production théologique, la compréhension des Ecritures
  • la promotion de la dignité de l'humain par rapport aux problèmes biologiques, à la violence nucléaire, à la globalisation économique
  • le sens actuel de la libération: quelles sont les nouvelles idoles?
  • la place de l'indignation, de la révolte, de la prise de parti (être partisans), de la prise de risques... dans le message évangélique
  • l'importance de la réconciliation et du conflit pour la construction d'une vraie paix
  • le rôle de la prière, de la spiritualité et de l'émerveillement dans uns société matérialiste...

La démarche Justice et Paix a aussi des conséquences sur la réflexion écclésiologique. Quelle est la place des pauvres: sujets dont on parle ou sujets à qui la parole est possible ? Comment introduire véritablement les pauvres dans l'Eglise et sortir de l'assistance ? Comment peuvent-ils participer à nos liturgies ? à nos catéchèses ? Notre langage est-il compréhensible par les pauvres ?

Le centre CEPE (Centre Oecuménique de Publications et d'Etudes Tito de Alencar Lima) à Praça da Se (Brésil) outre l'animation d'une maison pour enfants de la rue, la formation socio-politique de militants... a mis au point une méthode de catéchèse adaptée aux milieux populaires qui favorise aussi la prise de responsabilité pour le changement social.

Cette démarche appelle aussi une reconsidération des voeux religieux qui acquièrent la plénitude de leurs sens lorsqu'ils nous permettent de nous approcher des hommes et des femmes blessés par la vie et l'histoire et qu'ils nous aident à vivre un combat de compassion et de solidarité avec eux.

Cette approche doit avoir des conséquences dans nos centres de formation initiale ou spécialisée. Comment sont véritablement prises en compte les recommandations de la Ratio Studiorum Generalis sur Justice et Paix (n° 14, IV) ? Là encore le débat entre responsables de Justice et Paix et ceux et celles de la formation s'imposent pour que des avancées significatives soient réalisées de manière " naturelle ".

La réflexion théologique à partir des questions de Justice et Paix peut aussi se faire dans des ateliers théologiques plus spécialisés, dans des séances de formation continue, dans des séminaires de frères et soeurs plus engagés, dans des colloques... Faites nous connaître les réalisations les plus significatives de votre province ou de votre congrégation dans ce domaine. Merci!

Une figure: Albert Nolan et l'Institut de théologie contextuelle en Afrique du Sud.

A. Nolan entre dans l'Ordre en 1954 en Afrique du Sud, passionné par les études et une prédication " éclairée " par l'étude. Il suit une formation thomiste classique qu'il complète par un doctorat en théologie à l'Angelicum à Rome. Pendant vingt ans, il exerce divers ministères: responsable de mouvements de jeunes en action catholique, enseignement de la théologie, père-maître, prieur, provincial...

Tout commence à changer au début des années 80 lorsque les chrétiens d'Afrique du Sud, toutes confessions confondues, sont confrontés aux terribles questions posées par l'apartheid, la pauvreté de masse, l'injustice et la violence institutionnalisée. Le fr. Albert par son ministère auprès des jeunes est impliqué dans ces problèmes.

Que faire face à un état injuste ? Que dire aux chrétiens troublés par la pression faite sur eux pour qu'ils obéissent à l'Etat raciste ? Que dirent aux fidèles quand ceux-ci souffrent cruellement de l'oppression ? Que penser du recours à la violence dans un contexte de pouvoir inique et lui-même violent ?

Peu à peu, sous la pression des demandes, fr. Albert et quelques autres en viennent à comprendre que la théologie doit être réélaborée en partant des questions des gens. " Très souvent, dit le fr. Albert, on s'épuise à apporter aux gens des réponses à des questions qu'ils ne se posent pas; cela prend plus de temps d'expliquer les questions que les réponses... En revanche on ne s'intéresse guère aux questions que se posent les chrétiens d'aujourd'hui à savoir la pauvreté, le racisme, la légitimité de la lutte armée... "

Le rôle spécifique du théologien est d'apporter les outils de compréhension et d'analyse nécessaires pour trouver ensemble des réponses aux questions des croyants; cela va constituer l'approche méthodologique appelée la " théologie contextuelle ".

En 1981 est créé l'Institut de Théologie Contextuelle (ICT) qui s'attache à mettre en oeuvre une telle méthode pour répondre, de manière oecuménique et multiraciale, aux questions des chrétiens confrontés à l'apartheid. Fr. Albert rejoint cette équipe en 1984 et devra se cacher de la police pendant plusieurs mois car ce travail est jugé subversif pour l'ordre établi.

Très vite la méthode va passionner les chrétiens engagés dans la lutte contre l'apartheid et en 1985 un groupe de chrétiens de l'Institut publiera le document Kairos qui deviendra comme un manifeste de l'ICT et, pour de nombreux chrétiens à travers le monde, une référence quant à la possibilité d'articuler foi chrétienne et justice sociale.

A coté de l'ICT sera créé l'ISB qui se spécialise dans la formation à la lecture de la Bible de manière contextuelle.

Le fr. Albert Nolan publiera de nombreux livres à partir de la méthode et animera de nombreux séminaires et sessions dans son pays et à l'étranger.

Aujourd'hui le fr. Albert travaille dans les communications sociales; il est chargé en particulier d'une revue de l'ICT qui soit très populaire et fasse écho aux problèmes des populations. Cette revue semble pour le fr. Albert un moyen très efficace pour rejoindre les gens et leurs difficultés.

Parmi les publications d'A. Nolan, on peut citer : " Dieu en Afrique du Sud " Cerf, 1991(God in South Africa, David Philip Pub) et " Jésus avant le christianisme ", Editions de l'Atelier.

ICT News, POB 32 047 ; Braamfontein 2017; Johannesburg,

South Africa; fax (27) 11 339 37 04



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