1. EVALUER

Quelque soit l'action en faveur de Justice et Paix, il convient de l'évaluer de manière régulière pour en tirer des leçons, pour l'ajuster à un environnement mobile et aux besoins des plus démunis ou pour la relancer sur de nouvelles bases. La démarche de projet implique en elle-même une évaluation permanente mais la gestion de sa propre vie religieuse - individuelle et communautaire - contient les mêmes exigences si elle ne veut pas devenir crispation idéologique.

L'évaluation s'appelle révision de vie quand elle concerne l'ensemble de notre vie religieuse et pas seulement quelques actions ou projets.

L'évaluation de nos projets apostoliques est prévue par les textes des constitutions de certaines congrégations et celles des frères. Si cette notion est importante dans les actes du chapitre général de Caleruega, elle trouve ses fondements, pour les frères, dans les LCO 106 et 107.

Plusieurs lettres des maîtres de l'Ordre ou des supérieures générales des congrégations ont appelé à des évaluations de nos implantations, de nos insertions et de nos équipements. Nos actions pour Justice et Paix relèvent des mêmes traitements . Nous ne devons pas avoir peur d'interrompre des actions ou d'arrêter des projets pour répondre à de nouveaux besoins plus fondamentaux ou plus urgents... Nous avons à être des "couvents en route " comme le recommandait le chapitre général des frères d'Oakland (n°43).

Nous pouvons aussi tous et toutes relire le livre du frère Vincent de Couesnongle " Le courage du futur "...

Il existe de nombreuses méthodes d'évaluation; nous ne ferons références qu'aux éléments les plus aisés à mettre en oeuvre.

L'évaluation peut être faite en interne (par ceux et celles qui animent et vivent le projet ou qui sont concernés par le problème) ou en externe (faite par des experts étrangers à l'action ou au mode de vie). Ces deux méthodes produisent des informations différentes; la seconde peut être plus radicale dans ses conclusions mais elle apportera aussi une mise en parallèle de l'action évaluée avec d'autres. Ceci permet de mieux situer le projet et d'avoir un regard neuf, donnant la possibilité de déceler des réalités que l'habitude fait occulter.

Par exemple: comment accueillons-nous nos visiteurs dans nos porteries? Quelle est la première image de nous que nous donnons à nos visiteurs ? Se sentent-ils véritablement accueillis comme des frères et des soeurs ou comme des intrus dérangeants ?

L'évaluation peut se faire par la communauté, porteuse du projet selon la tradition dominicaine. Pour que celle-ci s'effectue avec un minimum de sérieux scientifique, il conviendra bien souvent qu'elle se fasse à partir d'un rapport élaboré par un petit groupe de frères ou de soeurs qui aura exploité toutes les données accumulées par le projet.

Un exemple: l'accueil des mendiants venant demander un " casse-croûte " au frère A. La communauté a-t-elle raison de se décharger sur un frère de son obligation d'accueil ? Comment faire participer un maximum de frères tout en ayant une attitude commune ? comment aider chacun à entrer en relation avec des gens en difficulté et parfois agressifs ? Comment associer le don de paroles et d'amitié avec celui de nourriture ? Acceptera-t-on de donner de l'argent liquide ?

L'évaluation peut être faite en groupes ou par des individus. L'intervention d'un plus grand nombre permet une analyse plus fouillée et plus distante (avec des chances d'être plus objective) mais elle est plus lourde à supporter et plus perturbante pour l'activité normale. L'intervention d'experts individuels peut donner d'aussi bons résultats. Il ne faut pas hésiter à payer des experts compétents car ce qu'ils apportent est souvent bien au-delà de ce qu'ils ont coûté.

Y a-t-il dans l'Ordre des spécialistes de l'évaluation ? Connaissez-vous des frères ou des soeurs ayant des compétences dans ce domaine ? N'y a-t-il pas des membres des fraternités laïques ayant cette expertise? Leur faites-vous appel ? Pourriez-vous nous envoyer des noms pour créer un réseau de frères et soeurs qui pourraient se mettre au service de l'évaluation de certains projets dans d'autres provinces ou congrégations que la leur ? Ce réseau pourrait aussi échanger des expériences et des méthodologies...

Il existe différents types d'évaluation plus ou moins participatifs. L'évaluation se fait souvent par le biais d'interviews des différents acteurs du projet et par la consultation des différents documents (comptabilité, déclarations, chartes, notes de service...). Les interviews peuvent ainsi être collectifs ou avoir un moment collectif. Chacun peut aussi être invité par les évaluateurs à donner sa propre appréciation, à proposer des outils de mesure... L'évaluation n'est pas quelque chose qui tombe sur la tête des gens. Il n'y a pas à avoir peur ou de penser à-priori que nous ne serons pas compris ou appréciés.

Le cadre de l'évaluation n'est pas neutre; il a des conséquences tant sur la méthode retenue que sur les résultats recherchés. L'évaluation peut être faite soit pour les acteurs eux-mêmes (il s'agit de renvoyer une image de ce qu'ils font et sont ou de la manière dont ils sont perçus) soit pour un conseil provincial ou de congrégation (pour obtenir un soutien, des assignations) ou encore pour des acteurs externes qui veulent avoir une opinion (en particulier pour l'attribution de subventions ou de soutiens). Selon l'objectif visé, les résultats de l'évaluation seront différents ou plus exactement auront des inflexions différentes; il convient donc de bien préciser ce qu'on veut faire de l'évaluation.

Ce qu'on peut attendre d'une évaluation n'est pas le jugement de Salomon ni des propositions miraculeuses mais des éléments pour mettre en oeuvre des politiques. Ces éléments ne seront cependant apportés que si chacun est persuadé de l'utilité de l'évaluation et s'il se sent intéressé par les résultats pour mieux ajuster ses pratiques et ses comportements.

Exemple: à la suite de l'évaluation du projet S., l'expert faisait les recommandations suivantes: renforcer la participation des laïcs, mieux séparer la vie de la communauté et celle du projet, consulter plus souvent les salariés pour avoir une gestion plus participative, trouver des temps de détente... et savoir prendre des vacances!

Comment recevoir les résultats de l'évaluation ? Une évaluation n'est pas un jugement moral sur des intentions ou sur votre personne. C'est une manière de produire des informations qui vous permettrons de mieux atteindre les objectifs que vous vous étiez fixés; ce n'est pas une procédure pour décerner des médailles ou des blâmes. Ne vivez jamais l'évaluation comme un jugement, fut-elle à votre gloire. Ne soupçonnez jamais, à priori, l'évaluation de n'être pas objective. Laissez vous informer par elle. Ne cherchez pas à priori à vous faire bien voir ou à justifier vos décisions, ce n'est pas le but de l'exercice.

Tout ce qui précède montre la place centrale de la demande d'évaluation dans l'efficacité de celle-ci. N'hésitez pas à passer du temps pour définir, avant l'opération, ce que vous attendez et ce que vous recherchez à travers cette procédure. Définissez un cahier des charges précis qui sécurisera votre équipe et vous-même.

L'évaluation peut tourner autour de cinq axes principaux:

  • niveau des objectifs : souvent les objectifs atteints sont différents des objectifs prévus car l'action et ses difficultés ont conduit à redéfinir les choses, à les redimensionner (de manière plus modeste souvent !). La dynamique du projet fait aussi souvent oublier les objectifs fondamentaux, le court terme l'emportant par son urgence. L'évaluation permet donc de se redire les objectifs qui étaient à l'origine du projet et de mesurer les transformations qui se sont opérées.

Que vouliez vous faire à travers ce projet ? Est-ce atteint ? Pourquoi y a-t-il un écart ? Cet écart pouvait-il être anticipé ? Y a-t-il des chances de le réduire ? Comment redéfinissez-vous votre action ?

  • niveau des moyens : quelle appréciation peut être faite des moyens humains et matériels mis en oeuvre pour atteindre l'objectif ? Cette évaluation porte tant sur l'utilisation des disponibilités que sur les besoins potentiels. Elle a un aspect rétrospectif (comptes de gestion ) et prospectif. Quel plan de financement peut être élaboré pour un développement des activités (avec une attention toute particulière sur les besoins de maintenance induits par les investissements réalisés) ? Quelques outils simples de gestion figurent en annexes à ce présent cahier.

Y a-t-il adéquation entre les objectifs et les moyens? Utilisez-vous tous les moyens ? Y a-t-il parfois des blocages par manque de moyens ? Dans quels secteurs faudrait-il investir pour faciliter l'action du projet et augmenter son efficacité ?

  • niveau des résultats : l'approche quantitative n'est pas à ignorer mais elle doit être dépassée par une appréhension plus qualitative. Qu'est-ce que l'action vous a appris ? Comment en avez-vous parlé ? à qui ? Quels impacts sur les acteurs et sur les frères et soeurs proches pouvez-vous repérer ? Quel mouvement social a été impulsé ? Quelles ont été les réactions des médias ? En quoi le milieu est-il plus humanisé ou plus sensible aux enjeux de justice et de paix ?

Qu'est-ce qui " sort " de votre projet ? Qu'est-ce qui est réellement fait ? Qu'est-ce que cela fait changer dans votre environnement et votre voisinage ?

  • en quoi cette action est-elle en harmonie avec l'Evangile ? Cet aspect de l'évaluation est plus difficile à réaliser car il n'y a pas de lien direct et monovalent entre des réalisations humaines concrètes et l'Evangile. A ce niveau, l'évaluation devient plutôt un outil de discernement, de stimulation et d'interpellation. Bien souvent il s'agira de mettre en évidence les valeurs qui sont mises en oeuvre et de les mettre en perspective avec l'Evangile, risquant ainsi de faire apparaître des contradictions entre les valeurs visées et celles qui sont réellement pratiquées : par exemple l'injustice dans les traitements des salariés, la faible démocratie, la sur-valorisation du productivisme...

Quelles valeurs évangéliques transparaissent ? Quels signes d'espérance le projet manifeste-t-il ?

  • Quelles sont les étapes à venir ? L'évaluation doit suggérer un avenir pour le projet à travers la mise en évidence des dysfonctionnements, des pertes ou des gaspillages, des manques et des raisons des blocages. Le rapport d'évaluation donnera des éléments pour le dépassement des points faibles et la consolidation des points forts du projet. Le choix des éléments qui vous paraissent les plus adaptés et la mise en oeuvre de ceux-ci constitueront les principales étapes de votre projet. Mais attention, cela ne doit ni aller trop vite, ni trop doucement!...

Que pouvez-vous faire pour être plus efficaces ? Comment le ferez-vous ? avec qui et avec quel calendrier ? Avec quelles procédures ?

Ce point renvoie à l'analyse prospective dont nous avons déjà vu un des principaux outils dans le cahier n° 3 : les scénarios. Il renvoie aussi à des propositions de stratégies à mettre en place tant au niveau de la communication, de la gestion des moyens que des pédagogies ou des interventions.

Un exercice pratique: l'évaluation de la bibliothèque de la communauté ou de revues qui sont reçues... Quelle place est faite au domaine Justice et Paix ?



Premier Page | Planifier | Celebrer
éléments de gestion | exemples de liturgie
relectures transversales des cahiers
éléments de bibliographie
Curie | J&P
© 26 Janvier 1999
e-mail