3. CELEBRER
 La célébration est une dimension
trop souvent omise dans notre engagement pour Justice et Paix.
L'enjeu n'est pas seulement d'humaniser l'action militante mais
d'en vivre toute la profondeur et de relier notre action à
une profonde compassion, proche de celle de
Jésus " ému à la vue de ces foules "
et réponse à l'amour de Dieu qui nous a aimé
le premier.
Les actions et les efforts des acteurs
ont besoin de se dire, de se célébrer. Nous avons
besoin de fêtes pour vivre et pour nous relancer plus heureux
et donc plus dynamisés dans les combats que nous suggère
l'Evangile. Nous avons aussi besoin de nous mettre devant Dieu
et d'ouvrir nos coeurs et nos intelligences à l'Esprit
qui nous oriente vers l'autre, blessé par la vie.
Les actions pour la justice et la paix,
non seulement, débouchent sur la célébration
mais intègrent cette dimension de la célébration
en lui donnant quelques éléments caractéristiques
particuliers. Il y a un va et vient entre l'action et
la célébration, la prière; ces
deux éléments de la vie chrétienne se fertilisent
l'un l'autre et se transforment. Si l'action pour Justice et
Paix trouve sa source fondatrice dans la relation avec l'amour
de Dieu, elle aura aussi un impact sur la manière de célébrer
la foi et l'espoir.
La
célébration doit s'inculturer,
tout comme la théologie, dans les différentes cultures
des frères et des soeurs engagés dans les actions
pour la Justice et la Paix mais aussi dans les différents
événements vécus par chacun et chacune.
L'exemple des célébrations de Chuck (cahier n°4)
ou les recherches faites à Coban (cahier n°4) nous
donnent des perspectives. La liturgie doit être intégrée
dans l'action et épouser ses rythmes et ses langages.
La famille dominicaine du Brésil
a développé une initiative originale appelée
" mutirao " (chantier collectif de solidarité)
car elle reprenait en fait un des éléments traditionnels
de la solidarité villageoise brésilienne. Le thème
spirituel était celui de la " Visitation "
mais il a été vécu concrètement par
un chantier fait dans un village très défavorisé.
Les participants à ce mutirao ont médité
sur la " Visitation " mais ils l'ont aussi
pratiqué en allant visiter et aider les familles pauvres
du village.
La célébration prend parfois
d'autres accents : elle peut être mémoire
vivante, mémorial. Dans cette
perspective la célébration est un moment privilégié
pour revivre un événement et pour renouveler une
attitude active de compassion. La célébration est
un moment fort pour se relancer dans l'action, pour retrouver
une attitude de solidarité en en appelant à la
force de l'Esprit, force de communion.
Plusieurs initiatives s'inscrivent dans
cette préoccupation. Just Act (présenté
dans le cahier n°3) suggérait dans chaque numéro
des intentions de prière. L'agenda latino-américain
(cahier n°3) appelait à faire mémoire de grands
événements qui ont marqué la lutte pour
la justice et la paix sur ce continent... Le calendrier
liturgique suggéré par la commission Justice
et Paix Asie - Pacifique est un autre outil particulièrement
intéressant et facile à utiliser (voir en annexes
de ce cahier): on peut le diffuser largement ou faire des versions
adaptées. Si vous avez d'autres outils, faites les nous
connaître que nous puissions en faire profiter tous les
frères et toutes les soeurs de l'Ordre.
La
célébration peut aussi avoir pour principale orientation
la mise en commun de ce qui est vécu
dans différents projets ou actions, mise en commun qui
est faite devant Dieu source de tous les dynamismes mis en oeuvre
par chacun.
La commission Justice et Paix de
la famille dominicaine du Brésil se réunit une
fois par an. Elle regroupe une vingtaine de personnes dont certaines
ont fait plus de 20 heures de bus pour venir. La rencontre commence
par une célébration d'une heure et demie environ.
Aujourd'hui tous les participants
sont assis autour d'une carte de l'Amérique Latine dessinée
à la craie à même le sol. La liturgie aura
quatre temps :
- le temps de la terre : c'est un grand défi du continent. Pour
s'en souvenir chacun est invité à prendre des poignées
de terre dans des bassines préparées pour cela
et à en verser un peu sur la zone du continent qui lui
est chère en expliquant pourquoi. Le fr. E. parle des
procès en cours pour rétablir les paysans dans
leurs droits. La soeur V. parle de la Bolivie et du monde indien
écrasé et rejeté... peu à peu la
carte prend vie , aride à l'image d'un continent exploité.
- le temps de l'eau : comment passer du sol sec à la terre fertile
? Comment passer de ce monde d'injustice à une société
plus fraternelle qui donne à chacun sa chance de vie.
chacun est invité à verser de l'eau sur des lieux
synonymes de projets, de luttes, de combats : mouvement des femmes
dans les bidonvilles de Récife, la commission Justice
et Paix d'Haïti...
- le temps de la lumière
: le combat contre l'injustice
est trop inégal, il y a de quoi se décourager.
Il faut des prophètes pour se maintenir éveillés
et rester dans l'espérance. Chacun est invité à
mettre une bougie en signe du prophète qui l'inspire dans
son action (Tito, Helder Camara, Rigoberta Menchu, Pedro Casadaliga,
Mateus Rocha..) et on chante.
- le temps des fleurs : il est bon de célébrer ses succès
: mobilisation populaire à Santiago de l'Estero, procès
gagné par la Commission Pastorale de la terre à
Belem... Chacun plante une fleur.
La célébration peut devenir
louange et émerveillement, action de grâce.
Cet aspect ne doit jamais être négligé
car il permet de progresser dans l'action en nous orientant vers
un horizon positif. Il faut célébrer les succès
mêmes modestes pour garder le dynamisme d'une équipe.
Etre capables de s'émerveiller devant les enfantements
de la création (Rm 8), devant les actes de courage, les
innovations, les relèvements, les prises de responsabilités...
et présenter tout cela devant Dieu nous rend aptes à
recevoir en retour sa force de dépassement. Nos célébrations
doivent s'inscrire dans la dynamique de l'espérance.
La célébration peut aussi
être demande de pardon pour ce qui n'a
pas été fait, pour l'agressivité excessive
ou la haine qui ont pu nous envahir, pour le non respect de nos
adversaires... Mais attention de ne pas tomber dans un système
de culpabilisation qui devient rapidement stérile et décourageant
et que les plus jeunes d'entre nous ressentent particulièrement
mal. La réconciliation, thème
voisin de la compassion, peut jouer un rôle central dans
nos manières de célébrer : nous n'avons
pas à mettre l'accent sur une vague utopie de l'unité
sans conflit (fausse paix) mais sur la non-exclusion, la prise
en compte de tous, la conversion des modes de vie et des mentalités...
Les temps liturgiques
de l'Eglise Catholique peuvent être aussi utilisés
pour développer, tant parmi les membres de la famille
dominicaine que parmi les chrétiens, la conscience de
l 'engagement pour la justice et pour la paix afin de devenir
pleinement disciples du Christ. Le temps de l'Avent
peut se prêter à des réflexions sur nos attitudes
par rapport à ce qui est petit et pauvre comme l'enfant
qui naît dans la crèche, par rapport à l'incarnation
qui nous invite à aimer la création, le monde,
l'humanité, par rapport à l'écologie...
Le temps du Carême est cependant le plus
propice à l'approfondissement de la foi sous l'angle du
combat pour une plus grande solidarité avec ceux qui souffrent.
Sur le chemin de Pâques, le carême
est un temps de conversion pour devenir juste et partager. Ce
peut-être un temps pour faire le point dans chaque communauté
sur nos injustices réciproques et sur les inégalités
qui existent entre nous et pour nous engager à faire évoluer
les choses. Ce peut être le temps pour prendre
conscience de notre éloignement (ou de notre
indifférence) par rapport à ceux qui souffrent
et pour chercher les chemins d'une plus grande proximité
et d'un véritable accueil.
La tradition chrétienne nous propose
d'appuyer ces démarches par la prière, le jeûne
et l'aumône. Ces pratiques peuvent être retrouvées
et inculturées... Ensemble, on peut aussi relire Isaie
58,6: " Ne savez vous pas le jeûne qui me
plaît? Oracle du Seigneur: rompre les chaînes injustes,
délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés,
briser tous les jougs; partager ton pain avec l'affamé,
héberger les pauvres sans abri; vêtir celui qui
est nu et ne pas te dérober devant celui qui est ta propre
chair."
La dimension humaine de la célébration,
déjà vécue dans la liturgie, peut aussi
se retrouver de manière plus particulière dans
des fêtes, des moments de convivialité.
Cet aspect est très important pour souder les équipes,
pour faire connaître ce qui se fait, pour faire tomber
des préjugés négatifs... mais aussi pour
symboliser le bonheur auquel on peut accéder quand on
s'engage résolument pour l'advenir de la paix et de la
justice. Etre heureux, avec d'autres est une manière très
puissante de sensibiliser à Justice et Paix et de témoigner
de la force de l'Evangile.
Au terme de ces cinq
cahiers
Voici donc la conclusion du dernier
cahier Justice et Paix de cette série... Nous
espérons que ce que nous avons publié vous a aidé
dans votre travail et votre réflexion sur cette dimension
fondamentale de la vie religieuse dominicaine qu'est Justice
et Paix.
  Au cours des différents chapitres de ces
cinq cahiers, nous vous avons invités à réagir
et à nous envoyer des documents, vos
propres productions. Soyez fraternels... Postez tout cela à
un des membres de la commission internationale Justice et Paix
pour que nous puissions en faire profiter l'ensemble de la famille
dominicaine et qu'ainsi nous puissions être de plus en
plus fidèles au charisme de notre Ordre: la compassion.
Nous avons essayé de rassembler
un grand nombre d'expériences de frères et soeurs
mais nous n'avons pas pu être exhaustifs (il n'y a pas
encore de fichiers synthétiques) et nous avons sûrement
oublié de citer des réalisations de très
grande valeur. Pardonnez-nous nos oublis... et faites
les nous connaître. Nous répercuterons
le maximum d'informations au réseau des promoteurs et
promotrices Justice et Paix.
La vie dominicaine est une tentative
pour suivre le Christ. Nous avons à le suivre dans ses
rencontres avec les victimes et les malheureux, nous avons à
le suivre au désert, nous avons à le suivre dans
ses prédications, nous avons à le suivre chez ses
amis, nous avons à le suivre sur le Golgotha et à
courir vers le tombeau vide avant de partir pour la Galilée
où il nous précède. Justice et Paix est
un des moyens de faire une partie de ce parcours.
Notre Ordre insiste sur cette dimension
de la suite du Christ qui nous permet de porter la Bonne Nouvelle
à ceux et celles qui sont exténués par la
vie, ceux et celles qui sont exclus du bonheur: "
Le Seigneur m'a donné une langue de disciple. Pour que
je sache répondre à l'épuisé, il
provoque une parole. " (Is 50,4-5) .
Ayant choisi, par notre profession religieuse,
la vie en communauté, nous avons l'intuition que notre
témoignage individuel ne suffit pas. C'est ensemble que
nous pourrons rayonner la charité du Christ, rayonnement
qui passe par notre solidarité avec ceux et celles qui
souffrent. Nous avons donc un vaste chantier devant nous tant
à l'intérieur de notre Ordre que dans notre monde.
Que la Vierge Marie et Saint Dominique
nous assistent.
" En tant que chrétiens,
nous vivrons cette solidarité entre nous comme une solidarité
dans le Christ, solidarité avec la cause du Christ comme
la cause de la justice de Dieu, qui est en fait la cause des
pauvres. C'est précisément en reconnaissant la
cause des pauvres comme la cause de Dieu que nous pouvons traverser
la crise de désillusion et de déception vis à
vis des pauvres.
C'est un idéal très
élevé et il serait illusoire de croire que nous
pourrions l'atteindre sans une longue lutte personnelle qui nous
fera passer par différentes
étapes, traverser des crises, des nuits noires, des épreuves
et des défis. L'important est de reconnaître que
nous faisons partie d'un processus. Nous aurons toujours à
progresser. Nous devons toujours rester ouverts à de nouveaux
développements. Il n'y a pas de raccourci.
De plus nous ne sommes pas les seuls
à passer par là. Certains nous devanceront et il
se peut que nous ayons des difficultés à les comprendre.
D'autres n'en seront qu'au début de leur progression vers
la maturité dans ce domaine. Il nous faut apprécier
leur progrès, leur besoin de se battre davantage et de
grandir spirituellement. Il n'y a pas de place ici pour des accusations
et des récriminations.
Ce dont nous avons tous besoin c'est
d'encouragement, d'aide et de compréhension mutuelle de
la façon dont l'Esprit travaille en nous et à travers
nous. "
(Albert NOLAN : " service
du pauvre et spiritualité ")
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Curie
| J&P
© 26 Janvier 1999
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