| C h a p i t r e G é n é r a l | B o l o g n e '9 8 |
| Ordre des Prêcheurs |
Il est vrai que, dans l'histoire, les religions, particulièrement le christianisme, ont influencé, entravé ou favorisé l'exercice politique de la démocratie, en prenant position pour ou contre les régimes basés sur la démocratie, en s'alliant à des gouvernements ou à des structures monarchiques, despotiques ou tyranniques. L'histoire de l'Europe montre que, jusqu'à la Révolution française et au-delà, l'Église catholique a traditionnellement soutenu les monarchies autocratiques et les institutions féodales, légitimant par là des pouvoirs peu respectueux des libertés humaines et engendrant en elle une allergie aux formes démocratiques de gouvernement. Il serait cependant simpliste et injuste d'opposer christianisme et démocratie : la tradition de notre Ordre suffit à infirmer une telle assertion.
Il est vain de s'attarder à enfoncer des portes ouvertes, puisque nous sommes tous convaincus -et légitimement fiers- du caractère foncièrement démocratique de nos institutions et de notre style de vie, au point de nous surprendre à le proposer au reste de l'Eglise. Le fr. Abéberry termine ainsi son article par un clin d'țil significatif aux institutions de l'Eglise et de l'Europe : « A l'intérieur même d'un catholicisme fortement centralisé, la démocratie dominicaine offre aujourd'hui encore un autre modèle possible de fonctionnement ecclésial mettant l'accent sur la participation et la co-responsabilité·Qui sait s'il n'y aurait pas là aussi quelque source d'inspiration pour une Europe qui se cherche ».
Les racines évangéliques de nos institutions et, plus spécialement, de notre mode de gouvernement, sont sans cesse rappelées dans la Règle de Saint Augustin, dans la Constitution Fondamentale, dans les préambules du Livre des Constitutions et dans les Actes des Chapitres généraux. Peut-être avons-nous tendance à oublier un certain nombre de vérités de base, constitutives de l'existence et de la croissance de la koinônia dominicaine. Je n'en relèverai que trois :
La tradition dans l'Ordre veut que chaque acte majeur posé par les Chapitres soit précédé de l'invocation ou de la Messe de l'Esprit Saint. Cela devrait être plus habituel dans nos rassemblements électifs ou délibératifs, pour rappeler la place et le rôle de l'Esprit dans le Projet de vie de Dominique et dans la permanente fidélité de l'Ordre à ce Projet. Quand, dans des Chapitres, on en vient parfois aux mots (ou même aux mains?!), quand on est près de briser la koinônia dans des situations conflictuelles, pourquoi ne pas raviver la présence de l'Esprit à la Communauté -ou plutôt l'inverse-, à l'exemple des Apôtres qui ne prenaient de décision qu'avec l'assistance et l'autorité de l'Esprit ? Nos assemblées capitulaires oseraient alors dire, en toute vérité et responsabilité, à l'instar de l'Assemblée apostolique de Jérusalem : « L'Esprit Saint et nous avons décidé· » ?
Je crois qu'une des causes principales du mal-fonctionnement de nos institutions réside dans le « déficit d'Esprit » qui caractérise certaines de nos Assemblées, un manque de référence vitale à la nécessaire présence de l'Esprit qui, seul, conduit nos délibérations et nos débats à la Vérité toute entière dans la koinônia. Le partage fraternel des biens, l'échange des idées s'effectuent dans l'invocation et l'accueil de l'Esprit. Les règles pratiques du fonctionnement démocratique et du gouvernement doivent s'appuyer sur cette réalité première, source du service de l'Autorité et de la disponibilité de l'Obéissance.
Ce vțu sera repris en écho par Joël sous forme de prophétie : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair : vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur les serviteurs et les servantes·je répandrai mon Esprit » (Jl 3, 1-2).
Ces deux passages de l'Ancien Testament illustrent la manière dont le Peuple de Dieu est appelé à se gouverner : dans un esprit de coresponsabilité, i.e. de communion au même Esprit, Source de tout pouvoir, de participation de tous à la vie et à la croissance de l'ensemble, de partage harmonieux des responsabilités. Dans le Nouveau Testament, ni le pouvoir des clés (Mt. 16, 19), ni la pratique des Apôtres n'inclinent à une concentration autocratique du pouvoir de gouvernement. Tout au contraire invite à l'exercice de la coresponsabilité à tous les échelons, sans confiscation hiérarchique du Bien commun de l'Esprit répandu sur les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes, les notables et les serviteurs (cf. Joël).
Dans l'Ordre, nos Constitutions et la pratique capitulaire nous éveillent sans cesse à l'exercice de cette coresponsabilité. Très tôt, chacun découvre qu'il est sujet de plein droit et membre à part entière du corps entier, et qu' « à plusieurs, dans la diversité des dons et des fonctions, nous ne formons qu'un seul corps » (Rm. 12, 5). Mais souvent, dans la pratique, la coresponsabilité n'est pas comprise ni exercée de façon adéquate, soit par manque de partage des responsabilités par ceux qui en sont officiellement investis, soit par défaut de participation de la part des autres membres de la Communauté ou de la Province.
Cela peut s'expliquer de deux manières : d'une part, malgré les garde-fous constitutionnels mis à l'exerce de l'autorité, la tentation est parfois grande d'une dérive autoritaire et d'une pratique solitaire du pouvoir au sein de nos institutions. Il est impératif qu'à mi-mandat s'exerce un contrôle vrai et fraternel du gouvernement des prieurs conventuels et provinciaux, afin d'y opérer les correctifs nécessaires et d'y apporter les amendements requis.
D'autre part, les Chapitres et les Conseils peuvent également succomber à la tentation de fonctionner comme des loges protégées par le secret des huis clos. Aujourd'hui particulièrement, la nécessité d'une information la plus large et la plus régulière possible se fait sentir à tous les niveaux de délibérations et de prise de décisions. L'indifférence ou la désaffection des Frères par rapport aux Actes et aux décisions des chapitres provinciaux et généraux proviennent en grande partie du déficit d'information qui caractérise le fonctionnement de nos Assemblées. Concernant spécialement le Chapitre général, force est de reconnaître que la grande majorité des Frères ne s'y intéressent guère, pour la simple raison qu'ils ne sont associés ni à sa préparation, ni à son déroulement, encore moins aux orientations et aux décisions qui s'y prennent. Beaucoup regrettent que les Chapitres généraux s'occupent plus de questions de routine que de vrais enjeux de l'heure, et que l'on ne puisse pas communiquer à l'avance à l'ensemble des Frères les grandes questions à traiter, pour ainsi favoriser l'élaboration de décisions plus consensuelles. Peut-être serait-il profitable pour tous qu'une année à l'avance, le résultat du travail des diverses commissions de l'Ordre sur les questions majeures de la vie et de la mission dominicaines soit communiqué à l'ensemble des Frères pour information, suggestions et amendements. D'autre part, à l'heure du fax et de l'Internet, le Secrétariat et le Comité de presse du Chapitre pourraient ventiler chaque semaine des nouvelles du Chapitre sous forme de communiqués d'information destinés à tous les Frères, et ce durant tout le temps de la tenue de l'Asemblée capitulaire. Enfin, ne pourrait-on pas, à la fin du Chapitre, sans attendre la publication des Actes que très peu de Frères lisent par la suite, faire un résumé clair et succinct des principales décisions et orientations prises par le Chapitre, résumé destiné sans délai à l'ensemble des Frères ? Il est certain que nombre de difficultés et de problèmes rencontrés dans l'exercice de l'autorité et la pratique de la coresponsabilité sont engendrés par un manque d'information et de communication entre les Frères et les instances de gouvernement..
Concernant toujours l'exercice de la coresponsabilité par le fonctionnement des assemblées capitulaires, une question particulière, déjà soulevée par le passé, touche la composition des chapitres des Couvents de formation où, par le jeu du nombre, de jeunes frères vocaux en formation peuvent constituer une majorité de décision et de gouvernement pouvant parfois affecter ou paralyser les orientations et les décisions du Couvent ou même de la Province. La majorité automatique est, bien sûr, dans la ligne de la démocratie, mais pas toujours dans celle de la koinônia. Le résultat acquis par l'application de la seule règle démocratique (un homme, une voix).ne tient pas compte de la disparité des expériences et du jugement prudentiel des votants. Faut-il alors recourir au Conseil conventuel comme à un sénat de sages ? C'est risquer d'en faire un contre-pouvoir antagoniste et supérieur à l'instance du Chapitre, ce qui n'est pas conforme à l'esprit de nos lois. La question et la difficulté demeurent. Il reste à trouver un mode de fonctionnement particulier du Chapitre dans ce cas particulier du studium et des centres de formation.
Il faut noter, enfin, que la conception de l'état-providence, génératrice de tant de passivité et d'irresponsabilité chez le citoyen, semble se transposer parfois dans nos couvents ou nos provinces. Les longues années de formation durant lesquelles les pères-maîtres, régents, prieurs, provinciaux et autres « supérieurs » ont pourvu à l'éducation et à la promotion du frère ne semblent pas toujours avoir engendré et accru en lui un sens aigu de sa responsabilité à l'égard de l'ensemble. Le bien commun demeure une notion sans visage, et l'on se repose volontiers sur les « supérieurs » pour sa promotion et sa sauvegarde. Cela crée à la fois une vision patriarcale et providentialiste de l'autorité, et une conception passive et légaliste de l'obéissance. Cela aussi demande examen et réévaluation.
Si l'on s'arrête à la structure démocratique de l'Ordre, on risque de souligner plus que de raison l'autonomie des personnes et des entités. La koinônia est une exigence d'ouverture, de collaboration et de solidarité. Ouverture aux besoins des plus faibles (c'est inspirés par la koinônia que les Apôtres organisent la mise en commun des biens, et que Paul entreprend une collecte en faveur des communautés de Palestine) : besoin de soutien matériel, besoin de personnel, d'appui ou d'assistance de tout genre.
Exigence de collaboration entre couvents ou entités, d'échanges de frères, d'informations, de services. Les structures nationales ou régionales de collaboration sont de précieux outils de koinônia, à condition qu'elles fonctionnent efficacement. Grâce à l'Inter-Africaine, par exemple, l'Afrique dominicaine s'est consolidée et est devenue, en l'espace d'un quart de siècle, une réalité vivante et viable.
Enfin, la koinônia promeut la solidarité dans la poursuite de l'unité de cțur et la construction de la fraternité. Diversité des personnes, des cultures, des contextes, des opinions, des engagements, mais communion dans la fraternité. Peut-être avons-nous à promouvoir davantage aujourd'hui cette solidarité en tournant la page d'un passé non exempt d'oppositions, de querelles, de rivalités et parfois d'anathèmes entre provinces. Il n'est pas nécessaire de transmettre à la jeune génération cet héritage qui perpétue les préjugés et brise la solidarité. L'ouverture et la collaboration entre provinces par-delà les frontières historiques et juridiques sont à promouvoir par tous les moyens, dès la période de la formation institutionnelle.
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© 1998 Ordre des Prêcheurs
Chapitre Général, 1998 Page conçue par Paul-Dominique Masiclat OP email: paul.masiclat@hol.fr |