LA SOURCE VIVE DE L'ESPÉRANCE -
L'ÉTUDE ET L'ANNONCE DE LA BONNE NOUVELLE
Lettre du Maître de l'Ordre, fr. Timothy Radcliffe op
- L'Annonciation
- Apprendre à écouter
- a) La confiance dans l'étude
- b) La destruction des idoles
- Naissance de la communauté
- a) La transformation de l'Esprit et du
coeur
- b) L'étude et la construction de la communauté
dans l'Ordre
- c) L'étude et la construction d'un monde
juste
- Le don d'un Avenir
La source vive de l'espérance
L'étude et l'Annonce de la Bonne Nouvelle
(96/1) Quand saint Dominique cheminait à travers le
sud de la France, alors que sa vie était menacée,
il chantait gaiement. "Il semblait toujours gai et heureux,
sauf lorsqu'il était bouleversé de compassion pour
une peine qui affligeait son prochain" 1. Et cette joie de Dominique est inséparable
de notre vocation à être des prêcheurs de
la bonne nouvelle. Nous sommes appelés à "rendre
raison de l'espérance qui est en nous" (I Pierre
3,15). Aujourd'hui, dans un monde crucifié par la souffrance,
la violence et la pauvreté, notre vocation est à
la fois plus difficile et plus nécessaire que jamais.
La crise de l'espérance traverse toutes les parties du
monde. Comment vivre la joie de Dominique, alors que nous sommes
des gens de notre temps, partageant les crises de nos peuples
et les forces et les faiblesses de notre culture ? Comment nourrir
un espoir profond, enraciné dans l'inébranlable
promesse de vie et de bonheur que Dieu fait à ses enfants
? La conviction que j'explore dans cette lettre à l'Ordre
est la suivante : une vie d'étude est l'une des voies
que nous avons pour grandir dans cet amour qui "excuse tout,
croit tout, espère tout, supporte tout" (1 Cor 13,7).
Le temps est venu de renouveler l'histoire d'amour entre l'Ordre
et l'étude. C'est en train de commencer. Partout dans
le monde, je vois s'ouvrir de nouveaux centres d'étude
et de réflexion théologique, à Kiev, Ibadan,
Sao Paulo, Saint-Domingue, Varsovie, pour n'en citer que quelques-uns.
Ces centres ne doivent pas offrir seulement une formation intellectuelle.
L'étude est un chemin vers la sainteté, qui ouvre
nos coeurs et nos esprits les uns aux autres, qui construit des
communautés et nous forme à être ceux qui
proclament en toute confiance l'avènement du Royaume.
L'Annonciation
Etudier est en soi un acte d'espérance, puisque cela
exprime notre confiance qu'il y a un sens à nos vies et
aux souffrances de nos peuples. Et ce sens vient comme un don,
une Parole d'espérance, promesse de vie. Il y un moment
de l'histoire de notre Rédemption qui résume avec
force ce que signifie recevoir ce don de la bonne nouvelle :
l'Annonciation à Marie. Cette rencontre, cette conversation,
est un symbole puissant de ce que cela signifie, pour une grande
part, d'être étudiant. Je me servirai de ce symbole
pour guider notre réflexion sur la manière dont
l'étude fonde notre espérance.
1. Tout d'abord, c'est un moment d'attention. Marie écoute
la bonne nouvelle qui lui est annoncée. C'est là
le début de toute notre étude, l'attention à
la Parole d'espérance proclamée dans les Écritures.
"Oralement et par lettre, frère Dominique exhortait
les frères à l'étude constante du Nouveau
et de l'Ancien Testament" 2. Nous apprenons à écouter
Celui qui dit "Crie de joie, stérile, toi qui n'as
pas enfanté ; pousse des cris de joie, des clameurs, toi
qui n'as pas mis au monde" (Is 54,1). Nos études
nous offrent-elles la dure discipline d'apprendre à entendre
la bonne nouvelle ?
2. Ensuite, c'est une moment de fertilité. La voilà,
telle que la peignit Fra Angelico, le livre sur ses genoux, attentive,
attendant, écoutant. Et le fruit de son attention est
qu'elle porte un enfant, le Verbe fait chair. Son écoute
libère toute sa force de création, sa fertilité
de femme. Et notre étude, l'attention à la Parole
de Dieu, doit libérer les sources de notre fertilité,
nous faire enfanter le Christ dans notre monde. Au coeur d'un
monde qui semble souvent condamné et stérile, nous
donnons le jour au Christ en un miracle de création. Chaque
fois que la Parole de Dieu est entendue, elle ne parle pas seulement
d'espérance, mais elle est une espérance qui prend
chair et sang dans nos vies et nos paroles. Congar aimait à
citer le mot fameux de Péguy : "Non pas le vrai,
mais le réel... c'est à dire le vrai avec l'historicité,
avec son état concret dans le devenir, dans le temps".
Voilà l'épreuve où mesurer nos études
: donnent-elles à nouveau le jour au Christ ? Nos études
sont-elles des moments de véritable création, d'Incarnation
? Les maisons d'études devraient être comme des
salles de maternités !
3. Enfin, à une époque où le peuple de
Dieu semble abandonné et sans espoir, Dieu donne à
son peuple un avenir, un chemin vers le Royaume. L'Annonciation
transforme la manière dont le peuple de Dieu peut comprendre
son histoire. Au lieu de conduire à la servitude et au
désespoir, elle ouvre un chemin vers le Royaume. Nos études
préparent-elles la voie à l'avènement du
Christ? Transforment-elles notre perception de l'histoire de
l'humanité, de façon à nous la faire comprendre
non du point de vue du vainqueur, mais de celui du petit, de
l'opprimé que Dieu n'a pas oublié et qu'il vengera?
Apprendre à écouter
Il entra et lui dit "Réjouis-toi, Ô comblée
de grâce, le Seigneur est avec toi". A cette parole
elle fut toute troublée, et elle se demandait ce que signifiait
cette salutation" (Luc 1,29-30).
Marie écoute les paroles de l'ange, la bonne nouvelle
de notre salut. C'est là que commence toute l'étude.
Étudier n'est pas apprendre comment être intelligent
mais comment écouter. Simone Weil écrivait d'un
dominicain français, le fr. Perrin, que "la formation
de la faculté d'attention est le but véritable
et presque l'unique intérêt des études". 3 Cette
réceptivité, cette ouverture de l'oreille qui marque
toute l'étude, est en fin de compte profondément
liée à la prière. Toutes deux exigent que
nous soyons silencieux et attendions que la Parole de Dieu vienne
à nous. Toutes deux nous demandent un vide, afin d'attendre
du Seigneur ce qu'Il nous donnera. Pensez au tableau de Fra Angelico
: Dominique, assis au pied de la croix, lisant. Est-il en train
d'étudier ou de prier ? Est-il seulement pertinent de
se poser la question ? La véritable étude fait
de nous des mendiants. Nous sommes amenés à la
découverte saisissante que nous ne savons pas ce que ce
texte signifie, que nous sommes devenus ignorants et dépendants,
et alors nous attendons, dans un état de réceptivité
intelligente, ce qui nous sera donné.
Pour Lagrange, l'École Biblique était un centre
d'études scripturaires justement parce qu'elle était
une maison de prière. Le rythme de la vie de la communauté
était "un va-et-vient entre l'oratoire et le laboratoire".
Il écrivait : "J'aime entendre l'Évangile
chanté par le diacre à l'ambon, au milieu des nuages
de l'encens : les paroles pénètrent alors mon âme
plus profondément que lorsque je les retrouve dans une
discussion de revue" .
4 Nos monastères doivent jouer un rôle important
dans la vie d'étude de l'Ordre, comme des oasis de paix
et des lieux d'attentive réflexion. L'étude dans
nos monastères appartient à l'ascèse de
la vie monastique dominicaine. Elle ne peut être laissée
aux seuls frères. Chaque moniale a droit a une bonne formation
intellectuelle comme faisant partie de sa vie religieuse. Comme
le disent les Constitutions des Moniales, "Élément
caractéristique de l'observance de l'Ordre, que le Bienheureux
Père recommanda de quelque manière aux premières
soeurs, l'étude nourrit la contemplation ; en outre, (elle
écarte) les obstacles provenant de l'ignorance et (forme)
le jugement pratique" (LMO 100 II).
Marie écouta la promesse faite par l'ange, et elle
enfanta le Verbe de Vie. Cela paraît si simple. Qu'avons-nous
besoin de faire de plus que nous ouvrir à la Parole de
Dieu dite dans les Ecritures ? Pourquoi faut-il tant d'années
d'études pour former des prêcheurs de la bonne nouvelle
? Pourquoi devons-nous étudier la philosophie, lire des
livres de théologie gros et ardus alors que nous avons
la Parole même de Dieu ? N'est-ce donc pas simple de "rendre
raison de 1'espérance qui est en nous" ? Dieu est
amour et l'amour a vaincu la mort. Que faut-il dire d'autre ?
Ne trahissons-nous pas cette simplicité par nos discussions
complexes ? Or cela n'était pas si simple pour Marie.
Cette histoire commence par sa perplexité. "A cette
parole elle fut toute troublée, et elle se demandait ce
que signifiait cette salutation." Écouter, cela commence
quand nous osons nous laisser surprendre, déranger. Puis,
l'histoire se poursuit par sa question au messager : "Comment
cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? "
a) La confiance dans l'étude
On raconte que saint Albert le Grand était un jour
assis dans sa cellule, en train d'étudier. Alors le Démon
lui apparut déguisé en l'un des frères,
et essaya de le persuader qu'il perdait son temps et son énergie
à étudier les sciences profanes. Cela était
mauvais pour sa santé. Albert fit juste le signe de croix
et l'apparition disparut 5.
Hé1as ! Les frères ne sont pas toujours aussi faciles
à convaincre. Toutes les disciplines - littérature,
poésie, histoire, philosophie, psychologie, sociologie,
physique, etc... - qui tentent de donner un sens à notre
monde sont nos alliées dans notre recherche de Dieu. "Il
doit être possible de trouver Dieu dans la complexité
de 1'expérience humaine" 6. Notre monde, par toutes ses souffrances
et ses douleurs, est en fin de compte le fruit de "cet amour
divin qui a d'abord donné vie et toutes les belles choses" 7. L'espérance
qui fait de nous des prêcheurs de la bonne nouvelle n'est
pas un vague optimisme, une bonne humeur cordiale, comme un sifflotement
dans les ténèbres. C'est la croyance qu'à
la fin, nous pouvons découvrir une signification à
nos vies, une signification qui n'est pas imposée, qui
est là, qui attend d'être découverte.
Il s'ensuit que l'étude devrait avant tout être
un plaisir, le pur délice de découvrir que oui,
malgré toutes les démonstrations du contraire,
les choses ont vraiment un sens, qu'il s'agisse de nos vies,
de l'histoire de l'humanité ou de ce passage particulier
des Écritures contre lequel nous nous sommes débattus
toute la matinée. Nos centres d'étude sont des
écoles de joie parce qu'elles sont fondées sur
la croyance qu'il est possible de parvenir à une certaine
compréhension de notre monde et de nos vies. L'histoire
de l'humanité n'est pas l'éternel conflit insensé
de "Jurassic Park", la survie des plus adaptés.
La création dans laquelle nous vivons et dont nous faisons
partie n'est pas le résultat d'un hasard, mais le travail
du Christ : "tout a été créé
par lui et pour lui. Il est avant toute chose et tout subsiste
en lui" (Col 1,16f). La Sagesse danse au pied du trône
de Dieu quand elle fait le monde, et la fin de toute l'étude
est de partager son plaisir. Simone Weil remettait en avril 1942
le texte suivant au fr. Perrin : "L'intelligence ne peut
être menée que par le désir. Pour qu'il y
ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie ... La
joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que
la respiration aux coureurs" 8. Les Constitutions parlent de notre
propensio (LCO 77) à la vérité, une inclination
naturelle du coeur humain. Étudier devrait être
une simple partie de notre joie d'être pleinement vivants.
La vérité est l'air que nous sommes faits pour
respirer.
C'est une idée splendide, mais admettons tout de suite
que c'est bien loin de l'expérience de beaucoup d'entre
nous ! Pour certains dominicains, frères et soeurs, les
années d'étude n'ont pas été, un
temps d'apprentissage de l'espérance, mais de désespoir.
Bien souvent, j'ai vu des étudiants se battre avec des
livres qui semblent arides et éloignés de leur
expérience, attendant impatiemment que tout cela soit
fini pour pouvoir se lancer dans la prédication, jurant
de ne plus jamais ouvrir un livre de théologie quand ils
seront "rescapés" du studium. Et pire encore
que l'aridité, pour certains il y a l'humiliation de s'acharner
en vain sur les verbes hébreux, de ne jamais parvenir
à comprendre la différence entre les Ariens et
les Apollinariens, pour être finalement vaincus par la
philosophie allemande !
Pourquoi l'étude est-elle si difficile pour tant d'entre
nous ? En partie parce que nous sommes marqués par une
culture qui ne croit plus que l'étude est une activité
qui vaut la peine, une culture qui doute que le débat
peut nous conduire à la vérité à
laquelle nous aspirons. Si notre siècle est si marqué
par la violence, c'est sûrement en partie parce qu'il a
perdu sa confiance dans notre capacité à atteindre
la vérité ensemble. La violence est l'unique ressource
dans une culture qui n'a aucune confiance dans la recherche commune
de la vérité. Dachau, Hiroshima, le Rwanda, la
Bosnie : ce sont tous des symboles de l'effondrement d'une foi
dans la possibilité de construire un foyer commun d'humanité
par le dialogue. Ce manque de confiance peut prendre deux formes,
un relativisme qui désespère d'atteindre jamais
à la vérité, et un fondamentalisme qui affirme
que la vérité est déjà entièrement
en notre possession.
Devant ce désespoir qu'est le relativisme, nous célébrons
que la vérité est connaissable et nous est de fait
proposée comme un don. Comme saint Paul, nous pouvons
dire : "J'ai reçu du Seigneur ce qu'à mon
tour je vous ai transmis" (1 Co 11,23). Étudier est
un acte eucharistique. Nous ouvrons nos mains pour recevoir les
dons de la tradition, riche de connaissance. La culture occidentale
est marquée par une profonde suspicion à l'égard
de tout enseignement, associé à un endoctrinement
et un fanatisme. La seule vérité valable est celle
qu'on découvre pour soi même ou qui se fonde dans
ses propres sentiments. "Si je sens que c'est juste pour
moi, alors ça va". Mais l'enseignement doit nous
libérer des frontières étroites de notre
expérience et de nos préjugés pour ouvrir
les vastes étendues d'une vérité que nul
ne peut maîtriser. Je me souviens, lorsque j'étais
étudiant, de l'éblouissement de découvrir
que le Concile de Chalcédoine n'était pas la fin
de notre recherche de compréhension du mystère
du Christ, mais un autre début, faisant exploser toutes
les jolies petites solutions cohérentes dans les quelles
nous avions tentés de l'enfermer. La doctrine ne doit
pas endoctriner mais nous rendre libres pour poursuivre notre
route.
Mais il y a aussi le raz de marée du fondamentalisme,
qui provient d'une peur profonde de penser, et qui offre "la
fausse sécurité d'une foi exempte ambiguïtés"
(Oakland n° 109). Au sein de l'Église, ce fondamentalisme
prend parfois la forme d'une répétition non réfléchie
de paroles reçues, d'un refus de prendre part à
la recherche interminable de compréhension, d'une intolérance
à tous ceux pour qui la tradition ne se limite pas à
une révélation, mais est aussi une invitation a
se rapprocher davantage du mystère. Ce fondamentalisme
peut sembler d'une fidélité solide comme le roc
à l'orthodoxie, mais il contredit en fait un principe
fondamental de notre foi, à savoir qu'en débattant
et raisonnant, nous rendons honneur à notre Créateur
et Sauveur qui nous a donné des esprits pour penser et
nous rapprocher de Lui. Nous ne pouvons faire de théologie
sans l'humilité et le courage d'écouter les arguments
de ceux avec qui nous sommes en désaccord, et sans les
prendre au sérieux. Saint Thomas écrivait : "De
même que nul ne saurait juger d'un cas sans écouter
les raisons des deux parties, de même celui qui doit écouter
la philosophie se trouvera en meilleure position pour émettre
un jugement s'il écoute tous les arguments des deux parties" 9. Il
nous faut perdre ces certitudes qui écartent les vérités
inconfortables, voir les deux faces de l'argument, poser les
questions qui peuvent nous effrayer. Saint Thomas était
l'homme des questions, celui qui apprit à considérer
sérieusement toute question, quelque stupide qu'elle puisse
paraître.
Nos centres d'études sont des écoles d'espérance.
Quand nous nous rassemblons pour étudier, notre communauté
est une "sainte prédication". Dans un monde
qui a perdu confiance dans la valeur de la raison, cela témoigne
de la possibilité d'une recherche commune de la vérité.
Ce peut être un séminaire universitaire débattant
un cas d'éthique biomédicale, ou un groupe d'agents
pastoraux étudiant ensemble la Bible en Amérique
latine. Là, nous devons apprendre la confiance les uns
dans les autres comme partenaires de dialogue, compagnons d'aventure.
L'humiliation n'a pas sa place dans l'étude si nous pouvons
nous donner les uns aux autres le courage pour la route. Personne
ne saurait enseigner sans comprendre de l'intérieur la
panique d'un autre devant un nouveau livre à ouvrir ou
une nouvelle idée à affronter. Aussi l'enseignant
n'est-il pas là pour remplir la tête des élèves
avec des faits, mais pour les renforcer dans leur inclination
profondément humaine pour la vérité, et
les accompagner dans cette recherche. Nous devons apprendre à
voir avec nos propres yeux et à voler de nos propres ailes.
Quand Lagrange enseignait à l'École Biblique, il
disait à ses é1èves : "Regardez
donc. Vous ne direz pas : le Père Lagrange a dit, vous
aurez vu par vous-mêmes!"10. Ce que l'enseignant doit donner
par-dessus tout à l'étudiant, c'est le courage
de faire des erreurs, de prendre le risque de se tromper. Maitre
Eckhart disait que "vous verrez rarement qu'on arrive à
quelque chose de bon sans s'être d'abord égaré,
un peu". Aucun enfant n'apprend jamais à marcher
sans être bien des fois tombé à plat ventre.
Un enfant effrayé reste à jamais assis sur son
derrière !
b) La destruction des idoles
Dans les premiers temps, l'étude des frères
était essentiellement biblique, préparatoire au
travail pastoral, principalement au sacrament de pénitence.
Les premiers travaux théologiques de l'Ordre furent des
manuels de confession. Mais alors que saint Thomas enseignait
aux débutants en théologie de Sainte Sabine, il
réalisa que notre prédication ne serait utile au
salut des âmes que si les frères recevaient une
solide formation théologique et philosophique. Cela pour
deux raisons. Tout d'abord, ce sont souvent les questions les
plus simples qui requiérent la pensée la plus profonde
: Sommes-nous libres ? Comment pouvons-nous demander des choses
à Dieu ? Ensuite parce que, selon la tradition biblique,
l'obstacle entre nous et le véritable culte de Dieu n'est
pas tant l'athéisme que l'idolâtrie. L'humanité
a tendance à se construire de faux dieux et à les
adorer. L'arrachement à cette idolâtrie nous demande
un dur cheminement, dans notre façon de vivre et de penser.
II ne suffit pas de s'asseoir et d'écouter la Parole de
Dieu. Nous devons briser l'emprise de ces fausses images de Dieu
qui nous tiennent captifs et ferment nos oreilles.
Toute sa vie, saint Thomas fut fasciné par la question
: Quest-ce que Dieu ? Comme le dit Herbert McCabe, o.p., sa sainteté
consiste en ce qu'il se laissa vaincre par cette question. Au
coeur de l'enseignement de Thomas d'Aquin, il y a cette ignorance
radicale, car nous sommes liés à Dieu "comme
à quelqu'un qui nous serait inconnu" 11. Nous devons nous dégager
de cette image de Dieu, invisible et immensément puissant,
qui manipule les événements de nos vies. Un tel
Dieu serait en fin de compte un tyran et un rival de l'humanité
contre lequel nous serions contraints de nous rebeller. Au contraire,
nous devons découvrir en Dieu la source ineffable de notre
être, le coeur même de notre liberté. Nous
devons perdre Dieu si nous voulons Le découvrir, comme
le disait St Augustin, "plus près de moi que je ne
le suis moi-même" 12. Enseigner la théologie,
par conséquent, n'est pas une simple question de transmission
d'information, mais il s'agit d'accompagner les étudiants
face à la perte de Dieu, la disparition d'une personne
bien connue et aimée, afin de découvrir Dieu à
la source de toute chose, Celui qui s'est donné à
nous en son Fils. Alors nous pouvons vraiment dire : "Bienheureux
ceux qui pleurent car ils seront consolés". McCabe
écrit : "Cest l'un des grands plaisirs de l'enseignement
dans notre studium que d'observer le moment, qui arrive tôt
ou tard pour chaque étudiant, ce moment de conversion
si l'on peut dire, où il réalise que ... Dieu n'est
rien moins que la source de tous mes actes libres, et la raison
pour laquelle ils sont miens" 13.
La discipline de notre étude a pour ultime finalité
de nous amener à ce moment de conversion où sont
détruites nos fausses images de Dieu, pour que nous puissions
approcher du mystère. Mais penser ne suffit pas. La théologie
dominicaine a commencé avec Dominique abandonnant son
cheval pour devenir un pauvre prêcheur. La pauvreté
intellectuelle de Thomas devant le mystère de Dieu est
inséparable de son choix d'un ordre de pauvres prêcheurs.
Le théologien doit être un mendiant qui sait comment
accueillir les dons gratuits du Seigneur.
Quant à nous, écouter la Parole requiert que
nous nous libérions des fausses idéologies de notre
époque. Qui sont nos faux dieux ? L'idolâtrie de
l'État, dont les autels ont vu sacrifier des milliers
de vies innocentes, en fait sûrement partie ; le culte
du marché, et la poursuite de la richesse. J'ai assez
écrit sur les dangers du mythe du consumérisme.
Notre monde tout entier a été séduit par
une mythologie : que tout s'achète et se vend. Tout a
été transformé en marchandises, tout a un
prix. Le monde de la nature, la fertilité de la terre,
la fragile écologie des forêts, tout cela est à
vendre. Et même nous-mêmes, les fils et les filles
du Très-Haut, nous sommes à acheter et à
vendre sur la marché du travail. La Révolution
Industrielle a vu déraciner des communautés entières,
arrachées à leur terre et réduites en esclavage
dans les villes nouvelles. Cette migration de masse continue
aujourd'hui. L'exemple le plus poignant et le plus scandaleux
est celui de l'esclavage de millions de nos frères et
soeurs d'Afrique, transformés en articles à marchander
pour le profit et l'exportation. Comme on l'a écrit au
Chapitre de Caleruega : "Les hommes et les femmes ne peuvent
être traités comme des marchandises, pas plus que
leur vie et leur travail, leur culture et leurs ressources pour
s'epanouir dans la société ne sauraient servir
de monnaies d'échange au jeu des pertes et profits"
(20,5).
Nos centres d'études doivent être les lieux où
nous sommes libérés de cette vision réductrice
du monde, et où nous réapprenons à nous
émerveiller de gratitude devant les généreux
dons de Dieu. C'est par l'étude, en cherchant à
comprendre les choses et nous comprendre les uns les autres,
que nous recouvrons un sens d'émerveillement face au miracle
de la création. Simon Tugwell, o.p., écrit : "Quand
nous allons au fond des choses, atteignons leur véritable
essence par nos esprits, ce que nous trouvons est l'impénétrable
mystère de la création divine ... En fait, connaitre,
c'est nous voir basculer tête la première dans une
merveille qui dépasse de bien loin la simple curiosité"
14.
C'est bien la vérité qui nous libère. La
libération intellectuelle va de pair avec la véritable
liberté de la pauvreté. Comme Dominique et Thomas,
nous devons devenir des mendiants qui reçoivent les dons
généreux de Dieu. Le voeu de pauvreté et
la proximité des pauvres sont le juste contexte dominicain
pour étudier.
Dans notre lutte pour nous libérer de cette perception
du monde, nous trouvons une aide dans le fait d'étre un
Ordre véritablement universel. Nombreuses sont les cultures
dont la vision de la réalité ne se basent pas sur
la domination et la maitrise. Nos frères et soeurs d'Afrique
peuvent nous aider vers une théologie qui se base davantage
sur la réciprocité et l'harmonie. Les traditions
religieuses asiatiques peuvent aussi nous aider vers une théologie
plus contemplative. Nous devons être présents dans
ces autres cultures, pas seulement pour pouvoir y inculturer
l'Évangile, mais pour qu'elles puissent nous aider à
comprendre le mystère de la création et de Dieu,
donateur de toutes bonnes choses.
Naissance de la communauté
Et l'ange lui dit : "Sois sans crainte, Marie ; car tu
as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que
tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils, et tu l'appelleras
du nom de Jésus" (Luc 1,30).
Le propos de nos études n'est pas simplement de transmettre
de l'information, mais de faire naître le Christ dans notre
monde. Pour évaluer nos études, il ne s'agit pas
tant de savoir si elles font de nous des gens bien informés,
mais si elles nous rendent féconds. Chaque nouveau-né
est une surprise, même pour ses parents. II ne peuvent
connaître d'avance la personne qu'ils font venir au monde.
Il en est de même pour notre étude, qui doit nous
préparer à être surpris. Le Christ vient
parmi nous à chaque génération par des voies
que nous n'aurions jamais pu anticiper, mais pouvons seulement,
petit à petit, reconnaître comme authentiques, tout
comme cela prit du temps à l'Église d'accepter
la nouvelle et choquante théologie de saint Thomas. Dans
les montagnes du Guatemala, les frères et les soeurs de
notre centre de réflexion sur l'inculturation AK' KUTAN
de Coban, tentent d'aider l'Ordre à naître avec
la richesse de la culture indigène. A Takamori, derrière
le Mont Fuji, notre frère Oshida cherche à donner
naissance au Christ dans le monde du Japon, ou bien il y a notre
frère Michael Shirres, en Nouvelle Wande, qui se bat depuis
vingt ans pour unir les fertiles semences de la spiritualité
Maori à la foi chrétienne. Cela peut se passer
de toutes sortes de façons non académiques. En
Croatie, un de nos frères dirige un groupe de rock appe1é
"Les Messagers de l'espoir". Au Japon, j'ai vu les
tableaux magnifiques de nos frères Petit et Carpentier.
Ou encore ce peut être la naissance miraculeuse d'une communauté
dans un village d'Haïti. Comment notre prédication
peut-elle faire naître le Christ chez les drogués
de New York ou dans les taudis de Londres ? Comment le Verbe
peut-il se faire chair dans les mots d'aujourd'hui, prendre corps
dans le langage de la philosophie et de la psychologie, à
travers notre prière et notre étude ? C'est pour
cette incarnation du Verbe de Dieu dans chaque culture que l'établissement
de maisons d'études, d'excellence théologique,
doit être une priorité de l'Ordre dans tous les
continents.
Je voudrais montrer qu'une vie d'étude construit la
communauté et prépare de la sorte un foyer pour
que le Christ puisse habiter parmi nous. II n'y a pas d'expérience
de désespoir plus cruelle que celle de la solitude absolue
de la personne renfermée sur elle-même. Si notre
société est si souvent tentée par le désespoir,
c'est peut-être parce que telle est l'image dominante de
l'être humain dans notre monde, l'individu solitaire à
la poursuite de ses propres désirs et de possessions privées.
L'individualisme radical de notre époque prend l'apparence
d'une libération mais peut nous plonger dans un désespoir
total et solitaire. La communauté nous offre une "écologie
de l'espoir" 15.
Il n'y a qu'ensemble que nous pourrons oser espérer en
un monde renouvelé.
Le chercheur paraît être le parfait exemple de
la figure du solitaire, seul avec ses livres ou son écran
d'ordinateur, avec sur la porte un panneau demandant de "ne
pas déranger". Et c'est vrai que l'étude nous
impose souvent d'être seuls et de nous mesurer à
des questions abstraites. Mais c'est là un service que
nous offrons à nos frères et soeurs. Le fruit de
ce travail solitaire est la construction de la communauté
grâce à l'ouverture des mystères de la Parole
de Dieu. Nous apprenons par l'étude à appartenir
les uns aux autres et ainsi, à espérer.
a) La transformation de l'esprit et
du coeur
Même l'image extrême de l'être totalement
seul, de l'individu isolé, est récusée.
Car la doctrine de la création nous montre que notre Créateur
nous est plus intimement proche qu'aucun être ne le pourrait,
puisqu'il est la source toujours présente de notre existence.
Nous ne pouvons pas être seuls, parce que, seuls, nous
ne pourrions même pas exister !
Il y a dans la culture occidentale une obsession de la connaissance
de soi. Mais comment puis-je me connaître séparément
de celui qui me porte dans mon être même ? Sainte
Catherine était profondément moderne lorsqu'elle
invitait les frères à entrer dans la "cellule
de la connaissance de soi," mais cette connaissance de soi
était inséparable d'une connaissance de Dieu. "Nous
ne pouvons voir ni notre dignité ni les défauts
qui souillent la beauté de notre âme, à moins
de nous considérer dans l'océan paisible de l'être
divine à l'image duquel nous sommes conçus"
16.
Même ces moments de désolation la plus totale, de
nuit ténébreuse de l'âme, lorsqu'il nous
semble être complètement abandonnés, peuvent
être transfigurés en moments de rencontre : "La
nuit qui réunit le bien-aimé et sa bien-aimée,
la nuit transfigurant le bien-aimé, en la vie même
de sa bien-aimée" 17.
L'étude ne peut jamais se réduire à un
exercice de l'esprit ; c'est la transformation du coeur humain.
"Et je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous
un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le coeur de
pierre et je vous donnerai un coeur de chair" (Ez 36:26).
Le premier Chapitre Général de l'Ordre, à
Bologne, disait que l'on doit enseigner aux novices "comment
ils doivent être absorbés par l'étude, de
sorte que jour ou nuit, chez soi ou en voyage, ils doivent toujours
être en train de lire ou réfléchir à
quelque chose ; de toute la force de leurs moyens, ils doivent
essayer d'en imprégner leur mémoire" 18. Nous laissons sans cesse nos coeurs
être formés, par la lecture de journaux et de romans,
par la vision de films et de la télévision. Tout
ce que nous lisons et voyons forme notre coeur. Lui donnons-nous
de bonnes choses pour le nourrir ? Ou le façonnons-nous
de violence et de banalité, nous dotant d'un coeur de
pierre ?
Sainte Catherine de Sienne dit de Thomas que "Avec l'oeil
de son esprit, il a contemp1é, ma Vérité
avec une infinie tendresse et là il a accédé,
à la lumière surnaturelle" 19. L'étude nous enseigne donc
la tendresse et même Thomas était un grand théologien
parce qu'il avait le coeur tendre. Le fr. Yves Congar a écrit
un jour que sa maladie et sa paralysie croissante l'avaient conduit
à devenir de plus en plus dépendant de ses frères.
Il ne pouvait plus rien faire du tout sans leur aide. Il a dit
: "J'ai surtout compris depuis ma maladie, et ayant toujours
besoin du service de mes frères, ... que ce que nous pouvons
raconter et dire, aussi sublime soit-il, ne vaut pas cher si
cela n'est pas accompagné d'une praxis, d'une action réelle,
concrète, de service, d'amour. Je pense que j'ai un peu
manqué à cela dans ma vie, j'ai été
un peu trop intellectuel" 20.
Quand Savonarole parle de la compréhension des Écritures
par saint Dominique, il dit qu'elle se fondait sur la "carità",
la charité. Puisque c'était l'amour de Dieu qui
avait inspiré les Écritures, seule une personne
aimante pouvait les comprendre : "Et vous, frères,
qui voulez apprendre les Écritures, qui voulez prêcher
: apprenez la charité, et elle vous instruira . En vivant
la charité, vous la comprendrez" 21.
L'étude transforme le coeur humain par sa discipline.
C'est "une forme d'ascèse dans sa persévérance
même et sa difficulté" (LCO 83) qui fait partie
de notre croissance dans la sainteté. Elle nous offre
la rude discipline de rester dans nos chambres en silence, luttant
pour comprendre, alors que nous n'aspirons qu'à nous échapper.
L'une des innovations de l'Ordre a justement consisté
à offrir à ceux qui étaient particulièrement
doués pour l'étude, la solitude d'une cellule individuelle,
mais une solitude qui peut être ascèse. Lorsque
nous sommes seuls, nous débattant avec un texte, nous
pensons alors à cent raisons valables de nous arrêter
pour aller voir quelqu'un, lui parler. Nous nous convaincrons
bien vite que nous devons absolument le faire et que continuer
à étudier serait trahir notre vocation et un devoir
chrétien ! Et pourtant, à moins de supporter cette
solitude et ce silence, nous n'aurons rien de bon à offrir.
Dans la "Lettre au Frère Jean", on nous dit
: "Aime ta cellule, sers t'en sans cesse, si tu veux être
admis dans la cave à vin" 22, c'est-à-dire, de toute évidence,
l'idée du paradis pour les novices du XIIIème siècle
! Une longue étude est en effet inévitablement
fastidieuse. Apprendre à lire l'Hébreu ou le Grec
est une chose difficile et un travail pénible. Souvent
nous nous demanderons même s'il en vaut la peine. C'est
justement un acte d'espérance, l'espérance que
ce travail portera des fruits tels que nous ne pouvons encore
les imaginer.
b) L'étude et la construction
de la communauté dans l'Ordre
Étudier ne doit pas seulement ouvrir nos coeurs aux
autres, mais nous introduire à une communauté.
Étudier, c'est entrer dans une conversation, avec ses
frères et ses soeurs et avec les autres êtres humains,
dans notre recherche de la vérité qui nous libérera
tous. Albert le Grand décrit le plaisir de rechercher
ensemble la vérité : "in dulcedine societatis
quaerens veritatem" 23.
Les universitaires reflètent souvent les valeurs de
notre société. Une grande part de la vie académique
est basée sur la production et la compétition,
comme si nous fabriquions des voitures au lieu de chercher à
atteindre la sagesse. Les Universités peuvent être
comme des usines. Des articles doivent sortir en masse de la
ligne de production, et les rivaux et les ennemis doivent être
exterminés. Cependant, nous ne pourrons jamais dire de
parole lumineuse sur Dieu si nous ne faisons pas une théologie
différente, sans compétition et avec respect. On
ne peut faire de théologie seul. Pas seulement parce que
personne aujourd'hui ne serait capable de maîtriser toutes
les disciplines, mais parce que la compréhension de la
Parole de Dieu est inséparable de la construction d'une
communauté. Une large partie de la préparation
du Concile Vatican II fut menée par une communauté
de frères au Saulchoir, en particulier Congar, Chenu et
Feret, qui travaillèrent ensemble et partagèrent
leurs découvertes.
On raconte que Thomas, un jour qu'il mangeait avec le Roi
de France, frappa du poing sur la table en s'écriant :
"Voilà qui fait taire les Manichéens !"
Cela peut suggérer qu'il n'accordait guére d'attention
aux autres invités, mais montre aussi que la théologie
peut être un combat. Nous ne pouvons construire de communauté
si nous n'osons débattre les uns avec les autres. Je dois
souligner, comme bien souvent, l'importance du débat,
de la discussion, de l'effort pour comprendre. Mais on se bat
avec son contradicteur, comme Jacob lutte avec l'ange, pour réclamer
une bénédiction. On discute avec son contradicteur
parce qu'on espère en recevoir ce qu'il ou elle peut apporter.
On lutte afin que la vérité puisse triompher. C'est
par une sorte d'humilité que nous devons discuter. L'autre
a toujours quelque chose à nous apprendre et nous l'affrontons
pour recevoir ce don.
L'un des souvenirs les plus forts de mon année à
Paris est celui du fr. Marie-Dominique Chenu, le maître
toujours avide d'apprendre de tous ceux qu'il rencontrait, même
d'un ignorant jeune dominicain anglais ! Souvent, tard dans la
soirée, il rentrait d'une réunion avec des évêques,
des étudiants, des syndicalistes, des artistes, heureux
de vous raconter ce qu'il avait appris et de vous demander ce
que vous aviez appris ce jour là. Le véritable
enseignant est toujours humble. Jourdain de Saxe disait que Dominique
comprenait tout, "humili cordis intelligentia" 24, grâce
à l'humble intelligence de son coeur. Le coeur de chair
est humble, mais le coeur de pierre est impénétrable.
La théologie n'est pas uniquement ce qui se fait dans
les centres d'étude. C'est le moment de l'illumination,
de la nouvelle vision, où la Parole de Dieu rencontre
notre expérience ordinaire, quotidienne, de tentative
d'être humain, de péché et d'échec,
d'essai de construire une communauté humaine et de faire
un monde juste. Tout le monde de l'étude, les experts
de la Bible, les érudits en patristique, les philosophes
et les psychologues viennent aider à rendre cette conversation
fertile et vraie. La bonne théologie existe quand, par
exemple, le spécialiste des Écritures aide le frère
engagé dans un travail pastoral à comprendre son
experience, et quand le frère qui a une expérience
pastorale aide le spécialiste à comprendre la Parole
de Dieu. La reprise de notre tradition théologique exige
non seulement que nous formions davantage de frères dans
les diverses disciplines, mais que nous faisions la théologie
ensemble. A moins de bâtir nos Provinces comme des communautés
théologiques, notre étude risque de devenir stérile
et notre travail pastoral superficiel. Une grande part du travail
de Thomas consistait à répondre aux questions des
frères, même aux questions un peu folles du Maître
de l'Ordre !
Où faisons-nous de la théologie ? Nous avons
besoin des grandes facultés de théologie et des
bibliothèques. Mais nous avons aussi besoin de centres
où la théologie est faite dans d'autres contextes,
avec ceux qui se battent pour la justice, dans le dialogue avec
les autres religions, dans les quartiers déshérités
et les hôpitaux. Tout particulièrement à
ce moment de la vie de l'Église, une véritable
étude implique la construction d'une communauté
entre les hommes et les femmes. Une théologie naissant
uniquement de l'expérience masculine claudiquerait sur
une jambe, ne respirerait qu'avec un poumon. C'est pour cette
raison qu'aujourd'hui nous devons faire une théologie
avec la Famille dominicaine, en écoutant nos idées
les uns les autres, en bâtissant une théologie véritablement
humaine. Comme Dieu le dit à sainte Catherine de Sienne
"J'aurais bien pu créer les êtres humains de
façon que chacun ait tout, mais j'ai préféré
accorder des dons différents à des personnes différentes,
afin que tous aient besoin les uns des autres" 25.
Toutes les communautés humaines sont vulnérables,
susceptibles de se dissoudre et demandent constamment à
être consolidées et entretenues. L'une des voies
que nous utilisons pour faire et refaire la communauté
ensemble passe par les mots que nous nous disons les uns aux
autres. Comme serviteurs de Dieu, nous devrions être profondément
conscients du pouvoir de nos mots, pouvoir de guérir ou
de blesser, de construire ou de détruire. Dieu a dit une
parole, et le monde a existé, et maintenant Dieu dit la
Parole qui est Son Fils, et nous sommes rachetés. Nos
propres paroles partagent ce pouvoir. Au coeur de toute notre
éducation et notre étude doit se trouver un profond
respect pour le langage, une sensibilité aux mots que
nous offrons à nos frères et soeurs. Par nos paroles,
nous pouvons apporter la résurrection ou la crucifixion,
et les mots que nous prononçons sont souvent gardés
dans la mémoire, dans le coeur de nos frères, y
sont réfléchis, retournés, pour le bien
ou pour le mal, pendant des années. Un mot peut tuer.
Notre étude doit nous éduquer dans la responsabilité,
la responsabilité des mots que nous utilisons. Responsabilité
dans le sens où ce que nous disons répond à
la vérité, correspond à la réalité.
Mais aussi, nous avons la responsabilité de dire les mots
qui construisent une communauté, qui nourrissent les autres,
qui guérissent les blessures et offrent la vie. Saint
Paul, en prison, écrivit aux Philippiens : "Enfin,
frères, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste,
de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de
bon dans la vertu et la louange humaines, voilà ce qui
doit vous préoccuper" (4,8).
c) L'étude et la construction
d'un monde juste
Notre monde a vu triompher un système économique
unique. Il est devenu difficile de lui imaginer une alternative.
La tentation de notre génération pourrait consister
à nous résigner aux souffrances et aux injustice
de notre temps et à cesser d'aspirer à un monde
reconstruit sur du neuf. Mais nous, prêcheurs, devons être
les gardiens de l'espérance. On nous a promis la liberté
des enfants de Dieu, et Dieu sera fidèle à sa Parole.
A San Sisto, il y a un portrait de St Dominique à l'étude,
un chien à ses pieds tenant une bougie. A l'arrière
plan, un autre dominicain chasse un chien avec un bâton.
L'inscription nous dit que Dominique ne s'opposait pas au diable
par la violence mais par l'étude ! Notre étude
nous prépare à prononcer une parole libératrice.
Et elle le fait en nous enseignant la miséricorde, en
nous montrant que Dieu est présent même au milieu
des souffrances et c'est là que nous devons forger notre
théologie. Elle nous propose une discipline intellectuelle
qui prépare nos oreille à l'écoute de Dieu
qui nous appelle à la liberté.
Felicissimo Martinez a décrit un jour la spiritualité
dominicaine comme ayant "les yeux ouverts". Et lors
du Chapitre Général de Caleruega, Chrys McVey a
commenté : "Dominique était ému aux
larmes -et poussé à agir- par la famine à
Palencia, par 1'aubergiste à Toulouse, par l'état
de certaines femmes à Fanjeaux. Mais cela ne suffit pas
et expliquer ses larmes. Elles coulaient de la discipline d'une
spiritualité aux yeux ouverts qui ne laissait rien passer.
Vérité est la devise de l'Ordre - non pas sa défense
(ainsi qu'on le comprend souvent), mais plutôt sa perception.
Et garder les yeux ou verts pour ne rien laisser passer, cela
peut rendre les yeux très vifs". Notre étude
doit être une discipline d'authenticité qui ouvre
les yeux. Comme le dit saint Paul, "Rendez-vous à
l'évidence" (2 Cor 10:7).
C'est douloureux de regarder ce qui se passe sous nos yeux.
Il est plus facile d'avoir un coeur de pierre. Assez souvent,
je suis allé en des endroits que j'aurais aimé
oublier, des salles d'hôpital remplies de jeunes Rwandais
aux membres amputés, les rues de Calcutta pleines de mendiants.
Comment peut-on supporter de voir tant de misère ? Et
pourtant nous devons obéir au commandement de Paul de
nous rendre à l'évidence et de voir un monde torturé.
Les livres que nous lisons doivent forcer nos coeurs à
s'ouvrir. Franz Kafka écrivait : "Je pense que nous
ne devrions lire que le type de livres qui nous blessent et nous
déchirent... nous avons besoin des livres qui nous atteignent
comme une catastrophe, qui nous affligent profondément,
comme la mort de quelqu'un que nous aimons plus que nous-mêmes,
comme d'être exilés dans les forêts loin de
tous, comme un suicide. Un livre doit être la hache brisant
la mer de glace au fond de nous" 26.
Mais il ne suffit pas encore de regarder ces lieux de la souffrance
humaine, et de nous contenter d'être les touristes de la
crucifixion du monde. Car ce sont là les lieux où
doit être faite la théologie. C'est en ces lieux
de calvaire que l'on peut rencontrer Dieu et découvrir
un nouveau monde d 'espérance. Que l'on songe, de
la plus grande théologie, combien fut écrite en
prison, depuis l'êpitre de St Paul aux Philippiens, les
poèmes de St Jean de la Croix, jusqu'aux lettres de Dietrich
Bonhoeffer dans un camp de concentration nazi. Nous sommes, dit
St Jean de la Croix, comme des dauphins qui plongent au sein
des sombres ténébres de la mer avant d'émerger
à l'éclat de la lumière. Un camp de réfugiés
à Goma ou un lit dans un pavillon de cancéreux
: voici où l'on peut découvrir la théologie
qui fait naître l'espérance.
Ce n'est pas seulement dans les situations d'inquiétude
extrême que l'on peut rencontrer Dieu. Vincent de Couesnongle
a écrit : "Il ne peut y avoir aucune espérance
sans air frais, sans oxygène ou sans un regard nouveau.
Il ne peut y avoir aucune espérance dans une atmosphére
confinée" 27.
Notre théologie est depuis ses débuts une théologie
de la cité et des places de marché. Saint Dominique
envoya ses frères dans les villes, lieux des idées
nouvelles, des nouvelles expériences sur l'organisation
de l'économie et la démocratie, mais aussi lieux
où s'entassaient les nouveaux pauvres. Osons-nous nous
laisser déranger par les questions de la ville moderne
? Quelle parole d'espoir peut-on partager avec les jeunes confrontés
au chômage pour le reste de leurs vies ? Comment découvrir
Dieu dans la souffrance d'une mère célibataire
ou d'un immigrant terrorisé ? Il sont eux aussi des lieux
de réflexion théologique. Qu'avons-nous à
dire à un monde en passe de se stériliser dans
sa pollution ? Nous laisserons-nous interpeller par les questions
des jeunes et pénétrer dans les terrains minés
des problèmes moraux comme par exemple l'éthique
sexuelle, ou préférons-nous rester en sécurité
?
Dès lors, nous devons oser voir ce qui est sous nos
yeux ; nous devons croire que c'est lorsque Dieu semble le plus
loin et quand les êtres humains sont tentés par
le désespoir que la théologie doit intervenir.
Mais, bien sûr, en tant que dominicains, nous devons poser
une troisième exigence. Nos paroles d'espérance
n'auront d'autorité que si elles se fondent dans une étude
sérieuse de la Parole de Dieu et dans une analyse de notre
société actuelle. En 1511, Montesinos prêcha
son fameux sermon contre l'oppression des Indiens et posa la
question : "Ne sont-ils pas des êtres humains ? N'ont-ils
pas une âme raisonnable ? N'êtes-vous pas obligés
de les aimer comme vous vous aimez vous-mêmes ? Ne comprenez-vous
pas cela ? Ne saisissez-vous pas cela ? Montesino invitait ainsi
ses contemporains à ouvrir les yeux, et à voir
alors le monde différemment. Pour faire la clarté,
la compassion ne suffit pas. Il a fallu une étude rigoureuse
pour voir à travers les fausses mythologies des conquistadors,
et c'est elle qui fut la source de la position prophétique
de Las Casas.
Chenu commentait : "II est extrêmement suggestif
de constater la rencontre de la doctrine spéculative de
ce premier grand maître du droit international (à
l'heure où naissent les nations hors du mythe du Saint
Empire) avec l'évangélisme de Las Casas. Le théologien
en Vittoria couvre le prophète" 28. Il ne suffit pas de s'indigner
des injustices de ce monde. Nos paroles n'auront d'autorité
que si elles se fondent dans une sérieuse analyse économique
et politique des causes de l'injustice. St Antoine s'est colleté
aux problèmes d'un nouvel ordre économique dans
la Florence de la Renaissance, et dans notre siècle, Lebret
a analysé les problèmes de la nouvelle économie.
Si nous voulons résister à la tentation des clichés
faciles, alors nous avons besoin de frères et de soeurs
formés à l'analyse scientifique, sociale, politique
et économique.
La construction d'une société juste ne requiert
pas seulement une distribution équitable des richesses.
Il nous faut bâtir une société dans laquelle
nous puissions tous nous épanouir comme êtres humains.
Notre monde se voit réduit à un désert culturel
par le triomphe du consumérisme. La pauvreté culturelle
de cette perception dominante de la personne humaine ravage le
monde entier, et "le peuple périt faute de vision"
(Pr 29:18) 29.
Il n'y a pas qu'un appétit de nourriture, mais de sens.
Comme le disait le Chapitre d'Oakland, "c'est faire acte
de justice que d'intervenir pour dire la vérité"(109).
St Basile le Grand dit que si nous avons des vêtements
en trop, ils appartiennent aux pauvres. L'un des trésors
que nous possédons et que devraient protéger et
faire partager nos centres d'étude, c'est la poésie,
l'histoire des gens, la musique, la sagesse populaire. Tout cela
est une richesse pour la construction d'un monde humain.
Être un prophète n'est pas une raison de ne pas
étudier les Écritures. Nous méditons la
Parole de Dieu, pour chercher à connaître Sa volonté
et non pour trouver des preuves que Dieu est de notre côté.
II est facile d'utiliser les Écritures comme livre source
de slogans faciles, mais l'étude de la Parole de Dieu
est la recherche d'une libération plus profonde que nous
ne saurions l'imaginer. Par la discipline de l'étude,
nous cherchons a saisir l'écho d'une voix qui nous appelle
à une liberté ineffable, la liberté même
de Dieu. Lorsque Lagrange affrontait les problèmes posés
par la critique historique, il cita les mots de saint Jérôme
: "Sciens et prudens, manum misi in ignem" 30. (C'est en toute connaissance de
cause que j'ai plongé, la main dans le brasier). Conscient
que cela pouvait lui coûter souffrance et douleur, il a
plongé sa main dans le feu. L'engagement de Lagrange dans
les nouvelles disciplines intellectuelles de son temps était
un véritable signe de confiance que la Parole de Dieu
apparaîtrait avec évidence comme une parole libératrice,
et que nous n'avions pas à craindre de passer par le doute
et le questionnement. Il soumit la Parole de Dieu à une
analyse rigoureuse parce qu'il croyait qu'elle se montrerait
impossible à dominer. Osons-nous partager son courage
? Osons-nous plonger nos mains dans le feu, ou préférons-nous
ne pas être dérangés ?
Le don d'un Avenir
"Il sera grand, et sera appe1é Fils du Très-Haut.
Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père
; il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles
et son règne n'aura pas de fin." Mais Marie dit à
l'ange : "Mais comment cela sera-t-il, puisque je ne connais
pas d'homme?"
Comment cela se peut-il ? Comment une vierge peut-elle donner
le jour à un enfant ? Comment une femme de cette petite
colonie sans importance de l'Empire Romain peut-elle donner naissance
au Sauveur du monde ? Qui eût pu deviner que l'histoire
de ce peuple portait la semence d'un pareil avenir ? Il y a deux
mille ans, il semblait que la lignée de David allait s'éteindre,
mais contre toute attente, il lui fut donné un fils pour
s'asseoir sur son trône.
La plupart de nos études concernent le passé.
Nous étudions l'histoire du peuple d'Israël, l'évolution
de la Bible, l'histoire de l'Église, de l'Ordre, et même
de la philosophie. Nous apprenons sur le passé. Au coeur
de l'étude se trouve l'acquisition d'une mémoire.
Mais ce n'est pas pour que nous puissions accumuler les connaissances.
Nous étudions le passé pour y découvrir
les semences d'un inimaginable avenir. Exactement comme une femme
vierge ou stérile devient enceinte d'un enfant, de même
notre monde apparemment stérile se découvre porteur
de possibilités dont il n'avait jamais rêvé,
celles du Royaume de Dieu.
"L'Histoire fait plus qu'aucune autre discipline pour
libérer l'esprit de la tyrannie de l'opinion actuelle"
31.
L'histoire nous montre que les choses n'ont aucune nécessité
d'être ce qu'elles sont, et que l'histoire peut déboucher
sur un avenir inattendu. Nous découvrons, dans les paroles
de Congar, qu'il n'y a pas uniquement la Tradition, mais une
multitude de traditions qui révèlent des richesses
que nous n'avions jamais rêvées. Le Concile Vatican
II fut le moment d'un nouveau départ parce qu'il racontait
à nouveau le passé. Nous avons été
ramenés avant les divisions de la Réforme, avant
le Moyen-Âge, pour redécouvrir un sens de Église
antérieur aux divisions entre l'est et l'ouest. Ce fut
donc un souvenir qui nous rendit libres pour de nouvelles choses.
L'Histoire nous fait pénétrer dans une communauté
qui s'étend au delà de ceux seuls qui se trouvent
être vivants aujourd'hui. Nous découvrons que nous
sommes membres de la communauté des saints et de la communauté
de nos ancêtres. Il ont eux aussi voix à nos délibérations.
Nous mesurons nos idées à l'aune de leur témoignage,
et ils nous invitent à une vision plus large que celle
que nous pourrions apercevoir dans les étroites limites
de notre propre temps.
Redire à nouveau l'histoire ne nous libère pas
uniquement de l'opinion actuelle, mais des "princes de ce
monde" (1 Cor 2:8). L'histoire est normalement racontée
du point de vue du vainqueur, du fort, de ceux qui construisent
les empires, et l'histoire qu'ils racontent les confirment en
leur pouvoir. Nous devons apprendre à dire l'histoire
d'un autre point de vue, du côté du petit et de
l'oublié, et c'est une histoire qui nous libère.
C'est pour cela que se souvenir est un acte religieux, l'acte
religieux primordial de la tradition judéo-chrétienne.
Lorsque nous nous rassemblons pour prier Dieu, nous "(nous
rappelons) quelles merveilles Il a faites " (Psaume
105:5).
En fin de compte, nous sommes ramenés au souvenir d'un
peuple petit et apparemment insignifiant, le peuple d'Israël.
Nous racontons l'histoire, non pas du point de vue des grands
empires, des Égyptiens ou des Assyriens, des Persans,
des Grecs ou des Romains, mais d'un petit peuple dont l'histoire
était à peine mentionnée dans les livres
des grands et des puissants, dont l'histoire, pourtant, portait
en elle la naissance du Fils du Très-Haut. Et l'histoire
dans laquelle nous nous découvrons, est finalement celle
d'une vierge qui entend le message de l'ange et celle d'un homme
qui a été cloué sur une croix, dans une
infinité de croix, un homme dont l'histoire fut celle
de l'échec. Voilà quelle histoire nous rappelons
à chaque Eucharistie. Dans cette histoire, nous apprenons
à raconter l'histoire de l'humanité et c'est une
histoire qui ne s'achève pas sur la croix.
Osons-nous raconter l'histoire de l'Église, et même
celle de l'Ordre avec ce courage ? Osons-nous raconter une histoire
de l'Église qui soit libérée de tout triomphalisme
et arrogance, et qui reconnaisse les moments de division et de
péché ? Sûrement, la Bonne Nouvelle, le fondement
de notre espérance, c'est que Dieu a accepté comme
Son peuple, précisément un peuple si faillible,
si querelleur. Si souvent, lorsque nous apprenons l'histoire
dominicaine, on nous parle des gloires du passé. Osons-nous
raconter les échecs, les conflits ? Le précédent
archivists de l'Ordre, Emilio Panella, o.p., a écrit une
étude 32
sur ce que les chroniques ne racontent pas, ce qu'elles ont omis.
Cette histoire nous donne en fin de compte davantage d'espoir
et de confiance puisqu'elle montre que Dieu travaille toujours
avec "des vases d'argile, pour que cet excès de puissance
soit de Dieu et ne vienne pas de nous" (2 Cor 4,7). Il peut
même accomplir quelque chose à travers nous. Au
Chapitre Général de Mexico, nous avons osé
nous souvenir du 5ème centenaire de notre arrivée
aux Amériques. Nous nous sommes souvenu non seulement
des hauts faits de nos frères, de Las Casas et Montesino,
mais aussi des silences et des défaites d'autres. Mais
ils sont tous nos frères. Avant tout, nous nous sommes
souvenus de ceux qui furent réduits au silence ou voués
à la disparition. Nous nous sommes souvenus pour espérer
en un monde plus juste.
Il y a des souvenirs difficile à supporter, Dachau,
Auschwitz, Hiroshima et le bombardement de Dresde. Il y a des
actes si terribles que nous préférerions les oublier.
Quelle histoire raconter qui puisse soutenir toute cette souffrance
? Et pourtant, à Auschwitz, le monument aux morts dit
: "Ô terre, ne recouvre pas leur sang". Peut-être
pouvons-nous oser nous souvenir et raconter le passé en
vérité, si nous nous souvenons de Celui qui a embrassé
sa mort, qui s'est offert a ceux qui l'avaient trahi, qui a fait
de sa passion un don et une communion. En ce souvenir, nous osons
espérer. Nous pouvons comprendre que "l'histoire
n'est pas en fin de compte aux mains du tueur. Le mort peut être
nommé ; le passé doit être connu. En nommant,
en connaissant, c'est à la rencontre de Dieu que l'on
va, et en Dieu réside la possibilité pour nous
d'un monde différent, une libération du pouvoir,
une voix pour le muet" 33. "Car le pauvre n'est pas oublié
jusqu'à la fin, l'espoir des malheureux ne périt
pas à jamais." (Psaume 9,19).
Saint Dominique allait en chantant par les campagnes, ce n'était
pas seulement parce qu'il était courageux, et qu'il avait
un tempérament joyeux. Des années d'étude
lui avaient donné un coeur formé à espérer.
Étudions afin de partager sa joie.
"History says, Don't hope
On this side of the grave :
But then, once in a lifetime
The longed-for tidal wave
Of justice can rise up,
And hope and history rhyme.
So hope for a great sea-change
On the far side of revenge.
Believe that a further shore
Is reachable from here." 34
(L'histoire dit, N'espère rien
De ce côté-ci de la tombe:
Mais, une fois au cours d'une vie
Le raz-de-marée si ardemment désiré
De la justice peut s'élever,
Et l'espoir rimer avec l'histoire.
Alors espère en un grand retour des eaux
De l'autre côte de la vengeance.
Crois qu'un autre rivage
Est encore à ta portée.)
Fr. Timothy Radcliffe op
Maître de l'Ordre
Fête de la Présentation de Notre Dame
21 novembre 1995
1 Cecilia
Miracula B. Dominici, 15 Archivium Fratrum Praedicatorum
XXXVII, Rome 1967, pp. 5 ff.
2 Procès
de Canonisation n° 29
3 Simone Weil,
Attente de Dieu, éditions du Vieux Colombier, Paris
1950, p. 114
4 B. Montagnes,
Le Père Lagrange, Cerf, Paris 1995, p. 57
5 Thomas de
Chantrimpé
6 Cornelius
Ernst op, Multiple Echo, ed. Fergus Kerr op and Timothy
Radcliffe op, London 1979 p. 1
7 Dante, Inferno,
Canto 1, 40
8 Simone Weil,
op. cit., p. II 8
9 Métaphysique
III, lec. 3
10 Bernard
Montagnes, Le Père Lagrange, Cerf, Paris, 1995,
p. 54
11 Somme
Théologique I a 12 xiii ad 1. cf Caleruega 32. Ce
texte a provoqué l'un des débats les plus passionnants
du Chapitre. Comme c'était bon de voir les frères
débattre de théologie !
12 Confessions
III 6
13 God
Matters, London, 1987, p. 241
14 Reflections
on the Beatitudes, London, 1979, p. 100
15 Jonathan
Sachs, Faith in the Future, London, 1995, p. 5
16 Lettre
226, Catherine of Siena, Passion for truth, Compassion for
Humanity, ed. Mary O'Driscoll op, New York, 1993, p. 26
17 Saint
Jean de la Croix, Canciones de Alma 5
18 Constitutions
Primitives 1 13
19 Mary O'Driscoll
op, ibid. p. 127
20 Allocution
du fr. Congar, en remerciement à la Remise du Prix de
l'Unité Chrétienne, le 24 novembre 1984
21 Dalle
Prediche di fra Gerolamo Savonarola, ed. L. Ferretti, in Memorie
Domenicane XXVII 1910
22 De
Modo Studenti
23 In Libr.
viii Politicorum
24 Libellus
7
25 Dialogue
7
26 Lettre
à Oskar Pollak, 27 janvier 1904
27 Vincent
de Couesnongle, Le Courage du Futur, ch. 8
28 M-D Chenu,
"Prophètes et Théologiens dans l'Église,
Parole de Dieu" in La Parole de Dieu 11, Paris, 1964,
p. 211
29 cf. le
Jamaican National Anthem
30 Ibid.,
p. 85
31 Owen Chadwick,
Origins, 1985, p. 85
32 "Quel
che la Cronica Conventuale non dice" in Memorie Domenicane
18, 1987, 227-235
33 Rowan
Williams, Open Judgement, London, 1994, p. 242
34 Seamus
Heaney, The Cure at Troy : Version of Sophocleses' Philocpetes,
London, 1990 |