17. Après une pause de deux ans le 'projet Lacordaire' est maintenant repris. De quoi s'agit-il?
L'homme qui a restauré l'ordre des frères prêcheurs en France, Henri-Dominique Lacordaire ( 1861), a laissé une vaste correspondance. 8000 lettres environ nous sont parvenues, dont le plus grand nombre est de sa main. Lacordaire avait l'habitude de détruire presque toutes les lettres reçues après avoir envoyé sa réponse. Ses correspondants à l'inverse sans doute les gardaient et même les collectionnaient bientôt, car ses contemporains le prenaient déjà pour une personnalité d'importance historique. La simple chiffre de 8000 lettres ne dit donc pas tout sur l'étendue réelle de la correspondance, d'autant qu'on en retrouve périodiquement. Lacordaire ne se range pas d'ailleurs parmi les épistoliers les plus féconds du XIXe siècle. La correspondance de George Sand par exemple comporte à peu près 19000 lettres. L'édition de celle de Lamennais comprend douze gros volumes.
Peu après la mort de Lacordaire des parties de sa correspondance furent rendues accessibles au grand public. Ainsi furent publiées sa correspondance avec Mme Swetchine ou les Lettres à des jeunes gens et rencontrèrent un vif intérêt. Cependant les diverses éditions ne suffisent pas toujours aux exigences critiques de l'historien. Trop souvent les éditeurs, surtout ceux du XIXe siècle, se sentirent autorisés de tronquer ou de supprimer certains passages. De plus les archives de la province dominicaine de France disposent d'un nombre considérable de lettres entièrement inédites, sans compter la copie ou photocopie d'un certain nombre de lettres jusqu'à aujourd'hui cachées dans des archives privées. Par conséquent aucun chercheur qui travaille sur le P.Lacordaire ne peut se contenter des éditions disponibles. Toute recherche sérieuse exige un séjour aux archives installées au couvent Saint-Jacques à Paris par les soins des PP.Nobles et Baron, mais surtout par le P.André Duval, qui est actuellement le meilleur connaisseur de la biographie de Lacordaire.
L'intérêt de la connaissance de Lacordaire ne se limite pas seulement à l'histoire de l'ordre. Il est d'importance également pour l'histoire de l'Église en France et en Europe, comme pour l'histoire littéraire et d'autres domaines de la recherche historique. Le 'projet Lacordaire' se propose de rendre plus facile l'accès à cette source importante qu'est la correspondance, sans laquelle une biographie critique, qui manque encore, ne peut être écrite.
Fallait-il envisager une édition critique de la correspondance complète? Dans l'histoire des Archives Lacordaire ce projet ambitieux a connu ses défenseurs. La question se posa de nouveau quand, il y a environ cinq ans, le P.Guy Bedouelle lança le présent projet. Cependant des raisons graves s'opposent à une édition de la totalité des lettres: le petit nombre de frères capables, prêts à affronter la difficulté d'éditer un ouvrage si volumineux, enfin le fait que toutes les lettres de Lacordaire n'ont pas le même intérêt et ne justifient pas l'effort d'une édition critique et complète.
On s'est donc tourné vers un compromis que la recherche historique connait depuis longtemps déjà. On sait que la plupart des institutions qui éditent les documents des nonciatures du Saint-Siège ont décidé de ne plus publier les rapports in extenso comme on a fait au début après l'ouverture des archives romaines, mais sous forme de regestes: un résumé plus ou moins bref du contenu permet au chercheur de juger si un examen plus approfondi est necessaire. Cette technique économise de l'espace et évite dans la mesure du possible une perte de temps si l'on n'a pas besoin de recherches plus détaillées.
Le P.Duval a un rôle clef dans ce projet, car il n'a jamais cessé d'augmenter la collection des lettres de Lacordaire, de les mettre dans un ordre cohérent, de publier les lettres les plus intéressantes et d'étudier le contexte historique de cette correspondance. Le P.Christoph Martin, de la province de Germanie supérieure et d'Autriche, dès l'origine associé au projet, a commencé à l'éxécuter avec le P.Bedouelle, maître d'oeuvre. Dans la première phase, ils ont bénéficié de la collaboration du P.Franz Müller de la province suisse. Très vite les collaborateurs se rendaient compte qu'il fallait se servir des moyens de la technique moderne. Peu expérimentés en informatique, ils s'adressaient au P.Philippe-André Holzer, actuel régent de la province d'Autriche, alors étudiant à l'Albertinum. Après avoir établi un catalogue de toutes les demandes et problèmes éventuels du projet, celui-ci construisait un programme d'ordinateur adapté aux besoins du projet.
Le répertoire commence avec la première lettre qui nous est survenue, datée de 1816. Pour chaque lettre le procédé est le même: sont notés le correspondant, la date, les lieux, les archives où se trouve l'original, la publication éventuelle et sa qualité. Le bon état des Archives Lacordaire à Paris nous facilite beaucoup le travail. Par le soin infatigable du P.Duval les lettres sont classées selon différents critères et pour la plupart dactylographiées, ce qui épargne le déchiffrement de l'autographe. Si jamais un problème se pose, la connaissance excellente du P.Duval et sa disponibilité fraternelle nous aident dans toutes les questions ultérieures.
Après avoir enregistré les données extérieures de la lettre c'est le contenu qu'il faut saisir. Il fut décidé de le rédiger dans un français lisible et non pas en style télégraphique comme le fait par exemple l'édition de la correspondance de Thomas Mann. Ainsi la lecture des quatre ou cinq grands volumes des regestes sera moins austère.
Dans un troisième moment l'attention va aux divers Index. Chaque personne mentionnée et chaque lieu sont enregistrés, même si pour le contenu de la lettre ils n'ont pas d'importance, et ainsi pèsent pour la forme et la longueur du résumé. L'index des personnes regroupe un milieu entier du catholicisme et sera pour les historiens un précieux instrument de travail. On y trouve les relations internes du milieu catholique français de la première moitié du XIXe siècle et avec d'autres pays. Il permettra de se rendre compte de connexions jusqu'ici passées inaperçues et d'identifier des inconnus.
L'index des lieux sera une aide pour l'histoire d'une ville ou pour l'histoire d'un diocèse. Des sous-distinctions nombreuses faciliteront le travail de l'historien, ainsi quand l'index ne mentionne pas seulement 'Paris' mais 'Paris, Marais' ou 'Paris, Palais Royal'.
L'index des sujets a été une question discutée. Jusqu'ici, à notre connaissance, personne n'a entrepris d'établir un tel index pour une correspondance aussi vaste. Mais ne fallait-il pas profiter des avantages de l'ordinateur? On a décidé d'enregistrer tous les ouvrages mentionnés, livres, pièces de théâtre, journaux, oeuvres de toute sorte de Lacordaire etc.; en plus les mots et les idées qui ont été importants dans la pensée de Lacordaire ou de son époque; par exemple, toute mention de quelque importance, fut-elle explicite ou indirecte, des notions comme 'liberté', 'amitié', 'illusion' et 'imagination' ou 'Église' est classée. Puisqu'un tel index a la tendance naturelle à s'agrandir outre mesure, on a décidé de n'enregistrer que ce qui nous apprend quelque chose d'important sur telle ou telle notion. Cela fut une décision contre une méthode plus 'statistique', collectionnant toute notion, soit-elle banale ou pas. Nous avons beaucoup parlé avec le P.Duval de cela et nous avons décidé de ne pas trop retarder la fin de cette édition et de faire en sorte que cet index reste utilisable en n'étant pas démesuré. Avec l'index des sujets le chercheur trouve un accès plus facile à la pensée de Lacordaire comme à celle du XIXe siècle. Un théologien qui se propose d'étudier l'idée lacordairienne de l'Église, ou un historien de la littérature qui voudrait savoir comment le terme 'imagination' a été utilisé à l'époque profiteront de cet index.
Afin de pouvoir établir les divers index il faut tout un travail préparatoire. Ici une pièce de théâtre est mentionnée mais sans indication de l'auteur qui devrait pourtant paraître dans l'index des personnes; là figure un correspondant dont on ne connaît que le nom; à une autre occasion Lacordaire parle du 'palais des ducs', mais on ne sait pas en quelle ville il se trouve; or il faut qu'elle soit notée dans l'index des lieux. Des encyclopédies de toute sorte, le recours à la presse contemporaine et aux mémoires du temps sont des moyens indispensables de recherche. Souvent il faut un travail de plusieurs heures pour trouver un seul nom - ou pour reconnaître que Lacordaire lui-même a dû se tromper! Quelques explications indispensables sont fournies parfois sous forme de notes au résumé.
Le programme d'ordinateur peut accueillir encore d'autres informations. Ainsi nous retenons tel événement sous telle date. Ceci permettra d'établir une chronologie très précise de la vie de Lacordaire, tout en la mettant en relation avec le contexte historique. Grâce à l'ordinateur nous pouvons facilement collectionner des informations sur les personnes mentionnées, surtout sur les correspondants. De cette manière est établit un dossier qui servira au 'dictionnaire des correspondants' prévu pour l'annexe de l'édition.
Dès le début il faut prévoir le développement du répertoire. Voilà pourquoi nous prenons note des 'lettres perdues' et même des 'lettres supposées'. Il y a des lettres qui sont mentionnées explicitement ou d'autres auxquelles l'on fait allusion, mais qui, du moins pour le moment, sont perdues. Leur enregistrement ne permet pas seulement de saisir d'une manière plus précise l'étendue de la correspondance, mais elle tient aussi compte des lettres qui paraissent de temps en temps sur le marché des autographes et que l'on intégrera au fur et à mesure.
Nous notons aussi des personnes 'anonymes'. Quelque part, par exemple, on parle 'd'un jésuite'. Ce religieux inconnu arrive dans un index particulier, avec l'espoir de le pouvoir identifier plus tard, par exemple quand une autre lettre révèle son nom. Ainsi nous espérons pouvoir éclaircir des rapports importants.
Le premier volume du répertoire contient les années 1816 à 1832, c'est-à-dire 700 lettres environ. Il a été financé par le Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique. Actuellement l'équipe de travail a bien d'autres charges et préoccupations; le financement n'est pas encore assuré et le nombre des lettres qui restent à traiter est apte à décourager le chercheur. Néanmoins le 'projet de la correspondance de Lacordaire' continue avec les encouragements et l'aide du P.Duval dont nous espérons qu'il verra l'accomplissement.
Guy Bedouelle OP & Christoph Martin OP
