Approchons du trône de Dieu

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Homélie de Frère Augustin LAFFAY
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Approchons du trône de Dieu
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Dans une homélie mémorable du temps de l’Avent, il y a quelques années le frère Henry avait comparé l’Église à un avion qui attendait sur le tarmac la fin d’un interminable embarquement des passagers pour décoller enfin. Il nous exhortait ainsi à la patience : la grande tentation serait de quitter la cabine alors que l’avion s’apprête à partir. Le mystère de la vie du Christ que nous célébrons aujourd’hui a quelque chose à voir avec cette image. Non pas parce que Jésus décolle, malgré les lois de la pesanteur, et disparaît aux yeux des siens mais parce que le mystère de l’Ascension donne l’assurance à notre foi qu’il y a un pilote dans l’avion-Église. Il n’y a même qu’un pilote capable de faire décoller l’Église. Mais l’Écriture va encore plus loin ; elle affirme que ce pilote, le Christ, est déjà arrivé à destination : « Il est entré dans le ciel lui-même, afin de paraître maintenant devant la face de Dieu en notre faveur » (He 9, 24). Comme nous le proclamons chaque dimanche avec le symbole de Nicée-Constantinople : « Il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. » Oui, Jésus ressuscité est transporté au ciel : « Sous leurs regards, écrit saint Luc, il s’éleva et une nuée le déroba à leurs yeux » (Ac 1, 9).

Appartenir à une aventure aérienne où le pilote – un pilote en chair et en os – est au ciel tandis que les passagers – c’est-à-dire nous – attendent ici-bas dans l’avion, cela pourrait inquiéter. La fête de l’Ascension nous apporte pourtant deux très bonnes nouvelles :

- La première bonne nouvelle, c’est que le Christ règne et que ce règne ne peut qu’être source de bienfaits. Quoi qu’en pensent Arte ou Télérama, Jésus de Nazareth, le Christ, siège mystérieusement auprès du Père et montre ainsi qu’il n’est qu’Un avec son Père (Jn 10, 30). Il monte au ciel devant ses disciples, mais ne se trouve pas en apesanteur dans la stratosphère ou dans les espaces intergalactiques. Non ! Il est élevé auprès de son Père pour siéger à sa droite et régner avec lui. En possession du Royaume dont il est le Seigneur, le Fils siège « bien au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu, Seigneurie, et de tout autre nom qui se pourra nommer, non seulement dans ce siècle-ci, mais encore dans le siècle à venir » (Ep 1, 21). C’est un mystère immense : le Verbe de Dieu annoncé par les prophètes, adoré à la crèche, questionné, humilié, torturé par ses bourreaux juifs et romains, mis à mort, ressuscité le troisième jour, ce Jésus partage la gloire de son Père. Après avoir vécu notre condition il s’assied « corporellement » au-dessus de toutes les créatures. Là, l’Engendré de toute éternité, le Verbe qui était dès le commencement avec Dieu (cf. Jn 1, 2) est ce qu’il est depuis toujours. Si le Fils retourne vers son Père, il n’a jamais été séparé de lui.

Au cours de cette Ascension, le Christ emporte avec lui deux trophées : le premier, c’est son humanité ; le deuxième, c’est notre existence. Dans un texte du IVe siècle, un chrétien de Syrie a placé ces paroles dans la bouche de Jésus :
« Les anges m’attendent, que je monte aux cieux en emmenant avec moi la brebis égarée que ma venue a permis de retrouver. Le ciel m’attend, que je sois élevé en emportant avec moi le corps terrestre, lequel, par la grâce est devenu Dieu. Le trône m’attend, que je monte aux cieux en m’asseyant sur lui et en laissant s’asseoir sur lui Adam humilié qui, à présent, se trouve exhaussé » (Cyrillonas, IVe s.).

Au jour de l’Ascension, le corps du Christ comme notre corps participent donc de la glorification promise par Dieu. Au cours de la Passion, Jésus a confessé devant Pilate que son Royaume, le royaume dont il nous ouvre les portes, n’était pas de ce monde ; il n’en est pas moins une réalité actuelle. C’est la première bonne nouvelle.

- La deuxième bonne nouvelle, c’est que notre aventure céleste a déjà commencé. Nous sommes des terriens, mais pas seulement, car notre cité se trouve dans les cieux (Ph 3, 20). L’Église n’est donc pas une « institution » dont le centre mondial se trouverait au Vatican. L’Église « est là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu » (Col 3, 1). Aussi les chrétiens doivent-ils désirer de tout leur être la contemplation définitive et le face à face avec le Christ, dans les cieux : « J’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ », dit saint Paul (Ph 1, 23). Vouloir rejoindre ainsi le Christ, c’est répondre à une vocation. « Je vais vous préparer une place, disait Jésus à ses disciples – et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez » (Jn 14, 2-3). Toute l’attente de l’Église s’appuie sur cette promesse ; c’est le lieu de son espérance. « Réjouissez-vous, dit le Seigneur, de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux » (Lc 10, 20).

Il y a seize siècles, saint Augustin expliquait cela dans un sermon admirable qui peut nous aider à comprendre ce qu’est l’Église dans les temps troublés que nous vivons :

« Où est la tête, disait-il, les autres membres doivent être aussi ; et déjà ici-bas nous sommes ses membres. […] Voyez, frères, de quel amour est animée notre tête : elle est dans le ciel mais elle souffre sur la terre, tant que souffre l’Église. Sur terre le Christ a faim, sur terre il a soif, il est nu, il est voyageur, malade, prisonnier. Tout ce qui met son corps à l’épreuve, il déclare en être affecté lui-même » (S. Augustin, Sermo 137, 1-2).

Vous savez quelle tempête agite l’Église en France autour des questions de pédophilie, avec la mise en cause de prêtres. Ce que le mystère de l’Ascension révèle sur la nature de l’Église peut éclairer notre regard de chrétiens : Jésus-Christ siège à la droite du Père où il nous a préparé une place ; tous ceux que le Seigneur appelle dans sa maison et qui forment son corps sont en chemin. Sur ce chemin, les épreuves abondent : le péché ralentit l’Ascension du corps ecclésial. Des actes mauvais blessent, égarent, tuent parfois ceux que le Seigneur appelle et attend. Le péché est particulièrement grave quand il est le fait de pasteurs qui devraient conduire leurs frères, les entraîner vers le haut. Il faut combattre ce péché et soigner les victimes. Ce combat passe, bien sûr, par la justice des hommes, mais il ne doit pas nous faire oublier la foi en la sainteté de l’Église telle que nous la proclamons dans le Credo : les fautes et les péchés des membres de l’Église, en particulier ceux des ministres de l’Église, ne sont pas les péchés de l’Église. Comme le dit saint Augustin, ces fautes et ces péchés blessent le Christ en son corps ; ils sont en contradiction avec l’Évangile. S’il faut des anges pour disperser le groupe des apôtres et le renvoyer au travail à la fin de la scène de l’Ascension, c’est parce que les apôtres savent que le temps du combat est arrivé : combat du monde contre l’Église mais aussi et d’abord combat personnel pour mener sa vie à hauteur des Béatitudes. C’est toujours le cas.

Dans quelques minutes, je vais, avec les prêtres, monter les marches de cet autel. D’une certaine manière nous allons mimer l’Ascension. Vous serez là non seulement parce que vous nous regarderez, comme les disciples, mais parce que vous êtes posés sur nos épaules. Après la consécration, au moment de l’Élévation, je présenterai à notre adoration le Corps le Sang du Christ. C’est par le Corps et le Sang du Christ, c’est revêtus de la grâce des sacrements, que nous pourrons entrer au Ciel : « C’est avec pleine assurance que nous pouvons entrer au sanctuaire du ciel grâce au sang de Jésus : nous avons là une voie nouvelle et vivante qu’il a inaugurée […] et nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui est établi sur la maison de Dieu » (He 10, 19-21). Alors approchons-nous de la Jérusalem céleste, approchons-nous du trône de Dieu par cette voie que le Christ a inaugurée pour nous au jour de son Ascension.

 

(10 mai 2016)