Aujourd’hui, tout est accompli!

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fr Hervé Ponsot, op
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Frères et sœurs, alors que je venais d’arriver en Haïti il y a un peu plus de dix ans, je fis connaissance de la prédication locale : comme c’est l’usage là-bas, trois quarts d’heure en créole, une langue que je ne connaissais évidemment pas. Mais quand j’entends la première lecture, qui évoque la proclamation et le commentaire de la Loi par Esdras devant tout le peuple, « du lever du jour jusqu’à midi »,je me dis que mes amis haïtiens faisaient comparativement dans la dentelle. En revanche Jésus, selon l’évangile d’aujourd’hui, va lui au-delà de nos normes habituelles : il ouvre le livre d’Isaïe, en lit quelques versets, referme le livre et assure qu’aujourd’hui l’Écriture est accomplie !

En bonne logique, je devrais donc maintenant aller me rassoir. Si je ne le fais pas, c’est parce que je me demande ce qui est essentiel : ce qui est dit ou la manière dont cela est dit ? La manière peut être maladroite, longue, ennuyeuse, cela arrive avec les prédicateurs, mais l’important reste bien sûr ce qui est dit : « aujourd’hui l’Écriture est accomplie ». Une affirmation qui qualifie toute la vie de Jésus puisque, selon l’évangéliste Jean, il l’étendra et la redira sur la croix (19,30) : « tout est accompli ». Elle doit donc mériter qu’on s’y arrête. D’autant plus que tous les prédicateurs  de toutes les époques ne font en fait que la redire, avec peut-être une petite addition parce que ce n’est plus Jésus qui parle : « tout est accompli aujourd’hui… en Jésus-Christ ».

Accomplir, ce n’est pas seulement venir à bout, finir, c’est porter à son sommet, et donc récapituler ce qui a précédé et qu’ensuite il détaille : annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres, libération des captifs et des opprimés,  vue rendue aux aveugles. En somme, la vraie liberté pour tous, non seulement les personnes que Jésus évoque, mais aussi le monde entier depuis que le monde est monde, et donc nous-mêmes puisqu’en définitive « tout est accompli ». Oui,  Jésus dit à chacun qu’il trouvera en lui la liberté profonde qu’il souhaite  et qu’il ne la trouvera qu’en lui. Cette affirmation, Jésus la reprendra toute sa vie de plusieurs manières : par exemple, « mon joug est aisé et mon fardeau léger » (Mt 11,30).

En Jésus, tout est accompli. À l’image d’un saint Augustin, dont le cœur fut sans repos avant qu’il ne repose en Jésus, nous avons bien du mal à nous en convaincre, et nous passons notre temps à chercher ailleurs qu’en Jésus cette liberté. Vous me direz qu’à regarder autour de vous, vous constatez que des oppressions multiples assaillent les hommes d’aujourd’hui, et que leur libération paraît hors de portée même de ceux qui se confient à Jésus… Voilà pourquoi il faut ajouter deux points : en premier lieu, ces réalités ne sont perceptibles et vraies qu’en Jésus, mais pas tant dans le doux Jésus de la crèche que dans le Jésus de la croix, autrement dit dans le Messie crucifié. La vraie liberté se trouve sur la croix, et elle exige pour être trouvée et accueillie un profond renversement de perspective, dont Jésus avise d’ailleurs ses disciples au tout début de sa vie publique avec les Béatitudes.  .

Et le deuxième point est que l’aujourd’hui dont parle Jésus nous est offert, mais qu’il nous faut le faire advenir : oui, pour que demain devienne aujourd’hui, Jésus a besoin de nous, de tous ses disciples. Ah ! Comme nous aimerions parfois, dans des situations douloureuses ou difficiles, que Jésus fasse un coup de force et résolve nos problèmes : mais pourrait-on encore parler de liberté, de celle qu’apporte Jésus ? Non, Jésus demande que nous participions à l’accomplissement qu’il nous offre.

Frères et sœurs, aujourd’hui même encore, je ne peux que vous redire qu’en Jésus, tout est accompli : mais allez-vous, pour ces paroles, comme le firent les gens de la synagogue de Nazareth avec Jésus dans cette suite de l’évangile que nous n’avons pas lu, me chasser de votre rassemblement ? Alors, s’il vous plaît, laissez-moi encore quelques jours, puisque je dois quitter Lille pour Montpellier à la fin de la semaine…

Homélie du frère Hervé Ponsot pour le 3e dimanche du temps ordinaire, sur Ne 8, 2-4a.5-6.8-10 ; 1 Co 12, 12-30 ; Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21.

 

(01 fevrier 2016)