Aux origines du Rosaire: des fondations au XIIIe s.

Sous-titre: 
par fr Tyvaert op, Directeur de l'Hospitalité du Pèlerinage du Rosaire
Image: 
Corps: 

Vouloir définir ce qu’est le Rosaire est aussi difficile que de décrire un visage. Bien entendu on peut dessiner la bouche, les oreilles ou les yeux de quelqu’un mais le dessin ne rend pas pour autant facilement l’expression vivante du visage, l’esprit qui se dégage de la personne elle-même. Il en va de même pour le Rosaire. Car bien plus qu’une pratique, il s’agit d’une réalité multiple et vivante dont le cœur est le Christ Jésus, en compagnie de Marie sa Mère. Il s’agit d’une réalité héritée de l’histoire de l’Eglise, de la spiritualité propre des générations qui l’ont reçue, façonnée et transmise. Ceci pour dire qu’il est inutile de chercher une définition positive et unique du Rosaire, une tradition unique qui serait la seule et la vraie. Au contraire, il faut accepter que se trouve en lui plusieurs traditions, plusieurs courants, qui sont autant d’expressions de l’Esprit en nos cœurs et qui font que le Rosaire est une dévotion d’une très grande richesse spirituelle.

Au cours de cet entretien, je suivrai trois pistes, trois traditions qui sont très anciennes, qui se rencontrent et s’entremêlent pour enrichir à chaque fois la dévotion du Rosaire. La première sera la tradition mariale. La seconde la tradition de la méditation des mystères de la vie de Jésus. Et la troisième sera celle de la prière liturgique de l’Eglise. Au cours de l’histoire ces trois traditions se rencontreront à plusieurs reprise. Nous marquerons un arrêt au VIème siècle puis au IXème, au XIème et au XIIIème, et enfin au XVIème siècle, où l’on peut dire que le Rosaire a trouvé sa pleine maturité spirituelle.

 

Du Ier au VIème siècle : les fondations

 

Il est juste de faire remonter l’origine du Rosaire aux paroles de l’ange Gabriel à Marie, lors de l’Annonciation. Dans son Evangile Luc nous a relaté cette rencontre : « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1,28) puis plus tard : « Bénie es-tu parmi les femmes et béni est le fruit de ton sein » (Lc 1,42). Voilà des paroles que l’Eglise a conservé précieusement comme un trésor et qui vont l’accompagner au cours des siècles. On les retrouve pour la première fois en dehors de l’Evangile de Luc au VIème siècle, dans un cadre liturgique. Elles formaient à l’époque les paroles d’une hymne de procession d’offertoire pour la messe du IVème dimanche de l’Avent et d’une antienne destinée à orner et à introduire le chant des psaumes.

 Il convient ici de faire deux remarques. La première est que la première expression de prière de l’Eglise est la liturgie : la célébration eucharistique et le chant des paumes. C’est saint Luc qui en est encore pour nous la référence dans le livre des Actes des Apôtres : « Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2,42) et encore : « Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun.[…] Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité de cœur » (Ac 2,44.46). Quand Luc parle de la « fraction du pain » il veut dire l’eucharistie. Et quand il parle des prières, il s’agit de la prière des psaumes dont le modèle se trouve dans la liturgie du Temple de Jésusalem. Là, comme dans nos monastères d’aujourd’hui, Israël chantait les psaumes plusieurs fois par jour (à neuf heure du matin, à midi et à quinze heure) et même la nuit le jour du Shabbat. Chez les premiers chrétiens, la Vigile chrétienne héritée du shabbat durait toute la nuit jusqu’à l’aurore et s’achevait sur la célébration eucharistique. C’est ce qui est devenu dans nos monastères l’« office de nuit », mais c’est aussi l’origine de la Vigile pascale ou de la messe de la nuit de Noël.

Ainsi donc, la première fois que l’on entend « Ave Maria » en dehors de la lecture de l’Evangile, c’est au cours d’une célébration soit de la messe soit de la prière issue directement de la liturgie du Temple, lors d’un office.

La seconde remarque, est qu’il n’est pas anormal de trouver au cours d’un office destiné à la louange de Dieu une référence mariale. Nous sommes au Vème siècle et déjà l’Eglise universelle a précisé et développé le sens de sa vénération à Marie. C’est au concile œcuménique d’Ephèse, en 431, que l’Eglise l’a proclamée « Mère de Dieu » puisqu’elle est mère de Jésus vrai homme et vrai Dieu. Dans la mouvance de ce grand concile, se sont développées les grandes fêtes du Christ où Marie est particulièrement présente : l’Annonciation, la Nativité, la Conception et la Présentation. Mais déjà bien avant Ephèse, les chrétiens vénéraient Marie et s’adressaient à elle pour solliciter son intercession. La première prière connue adressée à Marie est le Suub Tuum, qui remonte au milieu du IIIème siècle.

Sous ta miséricorde Nous cherchons refuge, Sainte mère de Dieu, Ecoute nos prières, Quand nous crions vers toi. Mais délivre-nous de tout danger, Toi Marie, toujours Vierge, glorieuse et bénie.

Au VIème siècle un chrétien peut donc entendre et prier l’Ave Maria sous la forme de citation des versets évangélique de Luc, dans le cadre d’une célébration liturgique, soit au cours de la messe, soit au cours de la prière des psaumes. Il sait aussi s’adresser particulièrement à elle, à travers des prières composées spécialement. Mais nous sommes encore loin du Rosaire que nous connaissons.

De manière tout à fait indépendante de ce que nous venons de dire concernant les origines de la dévotion à Marie, il nous faut aussi déjà prendre en compte une autre tradition spirituelle – je devrait dire la véritable tradition spirituelle – qui est celle de la foi de l’Eglise en Jésus Christ. Celle-ci n’est autre que la lecture, la méditation, la contemplation des Mystères de la vie de Jésus. Les Evangiles, et après eux les Actes des Apôtres sont déjà et avant tout une méditation de notre rédemption à la lumière des écrits de l’Ancien Testament. Dans ce travail inauguré par les Apôtres, continué par saint Paul et bien d’autres pères apostoliques, nous trouvons un personnage inconnu pour vous peut-être mais immense en ce qui concerne l’histoire de l’Eglise. Je veux parler d’un prêtre d’Alexandrie dénommé Origène. Cet homme, mort en 254, a consacré toute sa vie à méditer les Ecritures et à enseigner la Parole de Dieu. De son 3 enseignement sont nées les grandes traditions théologiques d’Orient et d’Occident. Il fut le maître des saints Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée, ainsi que de saint Ambroise et à travers ce dernier saint Augustin. Or Origène, est emblématique de ces chrétiens qui consacraient leur vie à méditer la vie de Jésus Christ. Tous ceux qui, à travers les âges, ont lu ses œuvres ont été féconds pour l’Eglise de leur temps. Ce n’est pas moi qui le dit mais le Cardinal de Lubac ! Non pas qu’Origène était lui-même exceptionnel – il n’est même pas saint – mais la puissance de sa méditation de la vie de Jésus à la lumière des Ecritures est telle que tous sont entraînés à sa suite dans la contemplation des Mystères. Et les Mystères modèlent en bien ceux qui les méditent, car la Parole de Dieu est vivante.

Prière mariale, liturgie de l’Eglise, et méditation des Mystères, vous voyez que les racines du Rosaire sont déjà présentes mais elles ne se sont pas encore vraiment développées ni rencontrées. La maturation sera lente : il faut attendre le IXème siècle pour passer à une seconde étape.

 

Au IXème siècle : Gaude Dei Genitrix

 

Comme souvent dans l’Eglise, les nouveautés viennent de l’Orient. Au IXème siècle, il s’agit de l’Hymne acathiste – c’est à dire l’hymne « qui se chante debout ». L’hymne acathiste est dédiée à la Mère de Dieu : il commence par « Réjouis-toi… ». En occident il a donné une prière bien connue, le Gaude Dei Genitrix :

Réjouis-toi, Mère de Dieu, Vierge immaculée, Réjouis-toi, qui as reçu l’Ange de la joie, Réjouis-toi, qui as engendré de l’éternelle lumière la clarté, Réjouis-toi, Mère, Réjouis-toi, sainte Mère de Dieu et Vierge ! Toi seule est mère, quoique sans époux. Toute créature se réjouit en toi, Mère de la Lumière. Sois pour nous, nous t’en supplions, une perpétuelle avocate.

Nous voyons apparaître à travers cette hymne une nouveauté qui fera florès : la piété mariale célèbre les joies de la Vierge. Ces joies sont à cette époque au nombre de cinq : l’Annonciation, la Visitation, Noël, la Purification et la Présentation. Elles correspondent aussi à des fêtes liturgiques maintenant bien installées dans l’année. Nous commençons à voir apparaître les Mystères joyeux.

Pour autant, le « Je vous salue Marie » en tant que prière n’en est encore qu’à ses balbutiement. Nous en étions resté, il y a quelques siècles à l’idée que l’on pouvait employer des versets de la salutation angélique comme antiennes. Mais petit à petit, certains ont commencé à prendre l’habitude de réciter l’antienne en dehors de la récitation des psaumes. Et elle devient une prière d’imploration.

 

Au XIème – XIIème siècles : Ave Maria prière de pénitence

 

L’une des premières mentions de cette transformation nous est rapportée par saint Pierre Damien à la moitié du XIème siècle. Il racontait comment un prêtre débauché voulait se repentir : « Chaque jour il s’approchait de l’autel de la Mère de Dieu et, inclinant respectueusement la tête, il chantait ce verset angélique et évangélique : Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum ; benedicta tu in mulieribus »

L’exemple de saint Pierre Damien est intéressant d’une part parce que la salutation à Marie est une prière de pénitent et d’autre part parce que cette prière est dite souvent, de manière répétitive. Elle est la prière des pécheurs et pour les pécheurs. 4 En effet, c’est ce que l’on trouve très rapidement au XIème siècle : les exemples fourmillent. Hermann de Tournai raconte une histoire entendue dans son enfance, vers 1090 : un ermite ne comprenait pas pourquoi le mari de Dama Ada, quoique ayant brûlé deux monastères, n’était pas châtié. Marie lui est apparue et lui a expliqué : « chaque jour elle [Dame Ada] me répète soixante fois la salutation angélique qui a été sur terre le commencement de ma joie ; vingt fois en se prosternant, vingt fois en s’agenouillant et vingt fois en se tenant debout, à l’église ou dans sa chambre ou en quelque lieu secret. Elle me rappelle : Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum ; benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui ».

Un autre ermite, vivant vers la même époque, pratiquait de même « chaque jour cent génuflexions et cinquante prostrations en s’appuyant sur les doigts de la main et des pieds en disant à chaque flexion : Ave Maria…. Ventris tui ».

Il est clair qu’au XIème – XIIème siècle la salutation angélique est devenue une prière pratiquée couramment dans l’Eglise, une prière d’intercession d’autant plus efficace qu’elle rappelle à Marie l’événement de sa plus grande joie. Guibert de Nogent, au début du XIIème siècle rapporte un miracle où Marie dit d’une épouse adultère : « Je ne peux rien contre elle, car avec une assiduité quotidienne, elle me rappelle cette joie telle que je ne peux rien entendre de plus agréable d’aucune créature ». Et Gautier de Compiègne, vingt-cinq ans plus tard, racontera une histoire tout à fait identique.

Si les vivants peuvent prier pour eux-mêmes, notons que la prière est aussi efficace pour les défunts. Vers le milieu du XIIème siècle, un office pour les défunts est composé de trois fois cinquante AVE ; c’est à dire que les AVE correspondent déjà aux 150 psaumes du psautier et ont même valeur spirituelle.

La popularité de cette prière est donc devenue telle au XIIème siècle que l’évêque de Paris, Eudes de Sully, demande dans les constitutions synodales de son diocèse, en 1198, que « les prêtres exhortent sans cesse le peuple à dire l’oraison dominicale et le credo, et la salutation de la bienheureuse vierge ». Voilà l’Ave Maria entré officiellement parmi les prières traditionnelles de l’Eglise. Mais il ne s’agit pas encore d’une prière structurée comme le chapelet que nous connaissons aujourd’hui. Il n’est pas question non plus de la méditation des mystères en lien avec la récitation des AVE.

Si on récapitule, on a donc de manière éparse : la prière des pénitents répétée des centaines de fois avec des prostrations, la contemplation de la vie de Jésus à travers l’activité spirituelle habituelle de l’Eglise méditant les Ecritures, le début de la méditation des Joies de Notre Dame première ébauche des Mystères joyeux, et puis bien entendu la prière des psaumes qui se perpétue quotidiennement dans les églises et les monastères. Et c’est là que va se jouer l’étape suivante.