Aux origines du Rosaire à partir du XIIIe s.

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par fr Tyvaert op, Directeur de l'Hospitalité du Pèlerinage du Rosaire
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XIIIème siècle : du Psautier de Notre Dame au Rosarium

 

Dans la foulée de la dévotion mariale importante des cisterciens, se développe le « Psautier de la Vierge » ou le « Psautier de Notre Dame ». Nous y avons déjà fait allusion tout l’heure. Il s’agit de remplacer les 150 psaumes par 150 AVE en les distinguant par groupes de 50, comme on le fait avec le Psautier depuis l’époque de notre ami Origène. Avec les Psaumes la prière s’adresse au Père, avec les AVE, la prière est adressée à Marie. Et la pratique de ce psautier s’institutionnalise : chez les Béguines de Gand, vers 1242, il est demandé de réciter un psautier de Notre Dame quotidiennement.

Il faut savoir que cette pratique très ancienne perdure encore aujourd’hui dans certains de nos monastères, non pas seulement avec la récitation d’un rosaire complet quotidien mais tout simplement par la récitation d’un « petit office de Notre Dame », qui double chacune des heures de l’office monastique. Les chartreux récitent encore aujourd’hui le « petit office de Notre Dame ».

Au cours de ce XIIIème siècle, nous voyons aussi apparaître les premiers patenôtres. Les patenôtres sont des colliers comportant 50 nœuds ou 50 grains, que l’on utilise pour réciter 3 fois 50 Notre Père – Pater Noster – ou 3 fois 50 AVE. Ce moyen pratique permettait aux moines convers qui ne savaient pas lire de s’acquitter de leur office par substitution d’un psaume par un Notre Père. En 1251, nous savons que le Bienheureux André de Galleranis priait quotidiennement 500 Pater et Ave au moyen d’un patenôtre.

On voit que depuis le IXème siècle la prière de l’AVE est devenue la grande prière populaire de la chrétienté. Tout le monde depuis l’évêque de Paris, les monastères, les béguinages, le prêtres de paroisses, jusqu’aux ermitages,… tout le monde pratique cette dévotion. Elle est un peu régulée dans les institutions religieuses et elle prend chair au moyen du patenôtre. Mais la dérive serait de prier davantage Marie que le Seigneur lui-même. C’est pourquoi – afin de recentrer la prière sur Dieu qui en est le véritable destinataire – le pape Urbain IV décide en 1263 de placer le nom de Jésus dans la salutation angélique. On dira donc désormais : « Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum ; benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui, JESUS. » 6 La fin de ce XIIIème siècle et le début du suivant seront déterminants pour notre sujet. Nous allons faire un détour du côté de la Mode. Premier accessoire : les chapeaux !

En effet, il est à la mode en ce siècle de couronner Marie, la Reine des cieux. On connaît tel cistercien, qui, à l’époque voulait offrir un collier – un patenôtre de 50 AVE – à Marie, en guise de couronne. Et de même – comme il était courant et très bien vu d’offrir et de porter des chapeaux de fleurs, on souhaitait offrir des chapeaux de roses à Marie. En 1270, Etienne Boileau dans son Livre des Métiers, rapporte qu’à son époque à Paris on fabriquait des chapeaux de roses et en 1343, nos amies les béguines de Gand, offraient chaque jour 3 chapeaux à Marie, c’est à dire 3 fois 50 AVE.

Deuxième accessoire de la mode du XIIIème siècle : le Rosarium. Le Rosarium est un jardin poétique : c’est un recueil de poèmes pas forcément religieux mais généralement inspiré des Ecritures car c’est tout simplement la culture de l’époque. Par extension pieuse, bien entendu, le recueil de poèmes va se muer en recueil de méditations et de prières adressé à Marie et on va y insérer des couronnes, des colliers, des chapeaux… En fait le Rosarium ressemble à un livre d’heures composés de méditations, de prières et de poèmes dédiés à la Reine des Cieux. Et c’est ainsi que la prière offerte à Marie par le moyen du Rosarium devient petit à petit elle-même « le Rosarium ». Et il s’agit alors de l’équivalent d’un collier – c’est à dire de 50 AVE.

 

Nous sommes vers 1300 : par un raccourci de langage, la couronne de 50 AVE qu’on offrait à Marie Reine des Cieux, enchâssée dans une belle méditation poétique, est devenu un Rosaire.

Pendant ce temps, que devient la méditation de la vie de Jésus et la méditation des cinq ou sept joies de Notre Dame ? Hé bien, la maturation continue.

Dans la veine cistercienne, la tradition de la méditation de la vie de Jésus perdure. En 1299 Mechtilde de Hackerborn a une vision : de l’autel de la chapelle, elle voit pousser un arbre dont chacune des feuilles est un événement de la vie de Jésus. L’autel étant lui-même le Christ source de vie, on comprend que chaque feuille de l’arbre ou chaque événement de la vie de Jésus est un remède ou une nourriture vivifiante. Toujours chez les cisterciennes, on constate chez les moniales de Saint Thomas sur Kyll, que l’on récitait vers 1300, 150 AVE en méditant sur les bienfaits de l’Incarnation. Nous aurions donc ici une sorte de proto-rosaire naissant où commencent à se mêler méditation de la vie de Jésus et récitation des AVE. Mais l’ordre cistercien n’ira pas plus loin dans la gestation du Rosaire. En effet, laminé dans ses effectifs par la grande peste noire de 1348-1350, il ne sera ensuite plus que l’ombre de lui-même.

Le flambeau passe donc à une autre famille religieuse : les chartreux. Et c’est chez eux que l’on va répondre à la question : « que sont devenues les joies de Notre Dame » ? En réalité, si vers 1270 saint Bonaventure méditait encore sur les 8 joies de la Vierge (il avait ajouté la Visitation aux 7 joies traditionnelles qu’étaient donc : l’Annonciation, la Nativité, l’Epiphanie, la Résurrection, l’Ascension, la Pentecôte et l’Assomption), on commençait aussi à cette époque à méditer sur les « douleurs de Notre Dame ». Dans cette période plus doloriste ou douloureuse, certains on fait un lien entre les sept heures de l’office monastique et les sept étapes de la Passion. En 1324 le chartreux – ex-dominicain- Ludolphe de Saxe, médite sur les 7 tristesses de la Vierge en référence aux 7 stations de la Passion. Ludolphe de Saxe est néanmoins très connu encore aujourd’hui, pour avoir écrit une « Vie de Jésus-Christ ». On voit que la source vive des origines, par Origène puis les cisterciens est maintenant passée chez les chartreux.

Comment donc caractériser le Rosaire à l’époque que nous venons de vivre. L’objet et le mot sont apparus : le patenôtre et le Rosarium. Mais le lien entre les deux est encore très mince. La prière des AVE s’est structurée en colliers de 50 AVE. Prière d’intercession toute simple au départ, elle est 7 maintenant plus intégrée à la méditation de thèmes spirituels, notamment à travers le Rosarium : l’Incarnation et la vie du Christ, la Passion, les tristesses ou les Douleurs de la Vierge – grande nouveauté de cette époque – et puis toujours les Joies de Notre Dame. Le Rosarium lui-même, par simplification de langage, devient petit à petit le collier de 50 AVE médité.

 

XIVème siècle : les chartreux inventent le Rosaire…

 

Dans le secret de sa cellule monastique, Dom Dominique de Prusse, novice à la chartreuse de Trêves, est en plein combat spirituel. Sans doute la solitude lui pèse et les tentations de partir sont fortes. Son maître des Novices, Dom Adolf d’Essen, qui est un homme lettré – n’avait-il pas écrit sur le modèle de la Vie de Jésus de Ludolf une Vie de Notre Seigneur et de sa Bienheureuse Mère ? – suggère à Dom Dominique de composer un Rosarium, c’est à dire une méditation de la vie de Jésus structurée par les 50 AVE traditionnels. Un an auparavant, un autre chartreux, Dom Henri de Kalkar, avait proposé une nouveauté dans la récitation des 50 AVE : les grouper par dizaine et introduire entre chaque dizaine un Notre-Père. On peut donc supposer que Dom Dominique avait aussi eu connaissance de cette curieuse manière de faire. Par ailleurs, sur la table de chevet du novice se trouve le livre des visions de Mechtilde de Hackerborn. Souvenons-nous que chaque feuille de l’arbre enraciné dans l’autel était autant un événement de la vie de Jésus qu’une nourriture ou un remède pour la vie spirituelle.

Les ingrédients étant pratiquement tous rassemblés, la grâce du Seigneur fait le reste : Dom Dominique invente le principe de la prière traditionnelle du rosaire :

Il compose un Rosarium de 50 courts versets méditatifs à insérer dans la récitation des 50 AVE, à la fin de chaque AVE. Ces versets sont en réalité, en quelques mots à chaque foi, une méditation suivie des événements majeurs de la vie de Jésus Christ et de la Bienheureuse Vierge Marie. Ils comprennent l’Enfance, la Vie Publique et la Passion du Seigneur. Les versets méditatifs ont un nom technique encore employé aujourd’hui : les clausules. (les « petites clauses », les « petites fins »).

L’idée de Dom Dominique suscite de l’enthousiasme puisque sa manière de faire se répand dans les milieux monastiques. En 1420, un Rosarium est devenu habituellement un collier de 50 AVE prolongés par 50 clausules. Et bientôt on trouvera le grand Rosarium de 150 clausules correspondant au Psautier de Notre Dame avec ses 150 psaumes.

L’apport des chartreux s’arrêtera là et les dominicains se chargeront dès lors de faire connaître la nouvelle manière de prier les AVE dans toute la chrétienté.

 

XVème : …Alain de la Roche le diffuse

 

Le Bienheureux Alain de la Roche, dominicain, est né en 1428. En 1462 nous le retrouvons à Lille puis en 1464 à Douai. Et c’est là qu’il se convertit et qu’il crée le « Nouveau psautier de la Vierge ». Frère Alain refusait d’employer le mot « Rosarium » parce qu’il avait pour lui des relents encore trop mondains. Souvenons-nous que le Rosarium était d’abord un recueil de poèmes pas nécessairement religieux. Le Nouveau Psautier de la Vierge est composé de 150 AVE à réciter quotidiennement, comprenant des séquence de la vie de Jésus à méditer. Alain de la Roche explique : « La première [cinquantaine] en souvenir de ta bienheureuse incarnation et à la louange de ta Mère auprès de toi ; la seconde, en souvenir de ta cruelle passion et de la cruelle compassion de ta Mère auprès de toi ; la troisième cinquantaine, je la dirai en prière à la gloire de tous les saints pour la destruction 8 des péchés et l’acquisition des vertus opposées, comme il a plu à ta très tendre Mère d’en faire la douce révélation à une personne dévote ».

Mais la nouveauté ne se trouve pas tellement dans le fait de structurer la méditation de cette manière. D’autres l’avaient déjà fait plus ou moins avant lui. La véritable nouveauté se situe dans le fait que ce psautier est dit non pas individuellement mais avec d’autres, en commun. Alain de la Roche crée la première « confrérie de la Vierge et de saint Dominique ». Jusqu’à sa mort, en 1475, Alain prêche pour la constitution d’une confrérie universelle. Il meurt le 7 septembre et le lendemain naît la confrérie du Rosaire de Cologne. L’année suivante celle-ci comprendra 5.000 membres et l’année d’après – en 1577 – 10.000 membres. En réalité, à Douai comme à Cologne, le Nouveau Psautier de la Vierge d’Alain de la Roche rencontre un réel enthousiasme. Il faut dire que de 150 AVE a dire quotidiennement, on est passé à 150 AVE par semaine, et que l’on médite plus volontiers les joie et les douleurs de Notre Dame plus que la mort et la résurrection du Christ.

Mais l’élan est donné, les fondations ont été posées. Les confréries se répandent partout dans l’Eglise. En 1479 le pape Sixte IV approuve la récitation du Nouveau Psautier de Notre Dame en confrérie. Il y lie l’obtention d’une indulgence de 30 jours pour ceux qui terminent la récitation de l’AVE par « Jesus-Christus. Amen »

 

1480 : l’apparition des Mystères

 

Jusqu’à présent on avait médité sur des événements de la vie de Jésus et de Marie, mais leur choix exact n’était pas clairement déterminé. En quelque sorte les Mystères n’étaient pas définis. D’ailleurs on ne les appelait pas ainsi. La première fois qu’on parle de Mystères, c’est en 1480, sur une gravure. Il y est questions des Mystères Joyeux, Douloureux et Glorieux. Trois années plus tard, on pouvait se procurer à Ulm un livre sur le Rosaire illustré de trois feuillets comprenant chacun cinq gravures : les 5 joies de la Vierge durant l’enfance de Jésus ; les 5 versements de larmes de la Vierge durant la Passion de Jésus et les 5 joies de la Vierge durant la glorification de Jésus et son exaltation. Dans ce livre, il est recommandé de réciter pour chaque Mystère 10 AVE en regardant l’image correspondante. On voit que nous sommes maintenant très proches du Rosaire que nous connaissons. Mais c’est seulement en 1488, sur une gravure sur bois espagnole, que l’on pourra trouver la représentation exacte des Mystères traditionnels. A cette époque la confrérie du Rosaire de Colmar compte 6.500 membres. On peut dire maintenant que le Rosaire est né. En France, sans doute parce-que la Confrérie se réunit dans une chapelle dédiée à Notre Dame du Rosaire, on l’appellera plus couramment le Chapelet.

 

Conclusion et réflexions

 

Bien évidemment l’histoire ne s’arrête pas là : vous savez que le Rosaire des confréries s’est mué en Rosaire Vivant avec Pauline Jaricot. Puis le Père Eyquem avec Colette Couvreur l’on fait sortir des chapelles pour l’orienter davantage dans la méditation de la Vie de Jésus. Enfin le saint Père Jean-Paul II a complété la série des Mystères avec la proposition des Mystères Lumineux. Mais nous sommes là dans le développement continu d’une pratique qui se renouvelle sans cesse et appelle sans cesse un renouveau. Pour trouver un nouveau souffle il était bon de se replonger dans « l’album de famille ».