Avance au large !

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Homélie du fr. B. Ente op
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Couvent de Strasbourg le 10 février 2013 (Évangile selon saint Luc, chapitre 5, versets 1 à 11)

Peut-être certains d'entre vous ont vu le film Terraferma ? Si vous ne l'avez pas vu et que vous avez l'occasion de le voir, je vous le conseille. Vous y découvrirez le portrait d'un pêcheur traditionnel de l'île de Lampedusa en Méditerrané. Dans une des scènes du film, il y a une réunion de vieux pêcheurs qui se plaignent qu'il n'y a plus autant de poissons qu'avant. Et si certains d'entre vous sont allés au Sénégal, ils ont pu constater que la situation des pêcheurs sénégalais est encore plus grave presque dramatique pour ces hommes dont la survie dépend de la pêche. Et pourquoi n'y a-t-il plus de poissons en mer ? C'est très simple, à cause de bateaux-usine qui pratiquent une pêche intensive et qui alimentent nos assiettes à coût réduit. Or cette surexploitation des ressources de poisson est révélatrice d'une attitude générale de notre société face à tout type de ressources. Surexploitation et donc appauvrissement de la mer, des terres agricoles, des minerais. La situation s'aggrave quand il s'agit du pétrole et autres énergies fossiles, car cela nous conduit droit vers un réchauffement climatique et ses conséquences désastreuses. Que faisons-nous pour réagir ? Oh les initiatives ne manquent pas : grands rassemblements de toutes les nations, traités, promesses. Mais rien ne change réellement. La machine de l'hyperconsommation semble impossible à stopper. Et le pire, c'est que nous sommes tous un peu complice. Force est de constater, frères et sœurs que depuis 20 ans, nous sommes face à un échec à la fois individuel et collectif. Et bien cela tombe bien, car c'est exactement dans cette situation que se trouve Simon. Il a passé toute la nuit à pêcher et il n'a rien pris. Or c'est à ce moment précisément que Jésus vient le trouver.

1. L’Écoute

Quand Jésus le trouve, il n'aborde pas la pêche ratée de la nuit. Jésus demande à Simon un service, modeste mais réel : remettre à l'eau la barque au goût amer pour lui permettre d'instruire la foule nombreuse. Simon accepte la demande du maître. Il consent à un ultime effort après la nuit de veille. Ainsi, la barque, l'instrument même de l'échec change d'usage : de bateau de pêche, elle devient tribune pour Jésus et lieu d'Écoute pour Simon car il est aux premières loges.

Certainement Simon a-t-il remarqué la sagesse de l'enseignement de Jésus. De cet enseignement nous n'avons aucun détail. En revanche, nous savons que pour la première fois dans l’Évangile de Luc, Jésus enseigne en dehors de la synagogue. Ce détail n'a pas pu échapper à Simon : voilà un maître de sagesse qui ouvre les portes de la synagogue, qui s'adresse à tous, y compris ceux qui ne mettent pas les pieds dans la synagogue. Voilà un maître qui enseigne tous les jours et pas seulement le jour du Sabbat. Voilà un maître qui fait de mon bateau et de la plage comme une synagogue, un lieu saint. Voilà un homme qui fait de toute sa vie une mission et qui transforme tout ce qu'il touche. Cela Simon le voit, l'entend et le comprend.

Tout en l'écoutant, une transformation s'opère en Simon. Ou plutôt appelons là une maturation : Simon est saisi par la sagesse qui sort de la bouche de Jésus et par la parfaite unité entre ses paroles et sa manière d'agir. Peu à peu, Jésus prend de plus en plus d'importance dans l'esprit du pêcheur. Son estime et son admiration grandit. Au point qu'il est prêt à accepter une demande qui semble absurde : Avance au large, et jetez les filets pour prendre du poisson.

2. Un nouvel élan

Simon accepte, mais sur le bout des lèvres. Il le fait par obéissance, par estime pour Jésus. Il n’espère rien et il ne croit pas prendre un seul poisson. Car pour lui, Jésus, aussi exceptionnel soit-il n'est encore qu'un maître de sagesse, certes très grand, mais un maître seulement qui en plus prétend mieux connaître la pêche que lui. « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ton ordre, je vais jeter les filets. »

La parole de Jésus pousse donc Simon à affronter une nouvelle fois son échec. Son geste de repartir au large à une grande portée symbolique. Simon ose aller au-delà de son bon sens de pécheur acquis par une longue pratique. Si vous êtes pêcheurs, frère et sœurs, sous savez certainement que le poisson est plus abondant la nuit que le jour. Donc s'il n'y avait pas eu de poisson la nuit, vraisemblablement, il n'y aura pas non plus de poisson le jour. En partant au large, Simon pose un geste qui s'appuie non plus d'abord sur un raisonnement logique mais d'abord sur une relation, la relation qui l'associe à Jésus. Déjà, à ce moment du récit, une confiance existe entre Simon et la personne de Jésus au point que Simon prend le risque de se fatiguer une nouvelle fois pour rien. Le plus grand risque que prend Simon, ce n'est pas d'être ridicule en revenant bredouille, mais c'est d'être renversé intérieurement si la pêche est abondante.

N'avez-vous pas frères et sœurs déjà posé un geste par obéissance à la Parole de Dieu sans vraiment attendre de résultat. Et ensuite le résultat au-delà de vos attentes vous a surpris, tellement qu'il a reposé de façon abrupt la question de la foi.

3. La Conversion

La confiance de Simon sera payante. L'abondance de la pêche ouvre ses yeux. Simon comprend quelque chose de Jésus et de lui-même. Tout de suite, il appelle Jésus Seigneur et se prosterne devant lui. C'est la deuxième fois dans l’Évangile de Luc qu'un être humain confesse Jésus comme Seigneur. Rappelez-vous, avant la naissance de Jésus, il y avait eu Elisabeth, celle qu'on appelait la femme stérile. Maintenant il y a Simon le pêcheur sans poisson.

Dans cette conversion, Simon fait une double découverte. La première le concerne lui. Il se découvre petit et pécheur. C'est-à-dire il voit en vérité le peu de foi qui l'anime, le désespoir auquel il s'abandonne si facilement et la dureté de son cœur qui se laisse difficilement touché par la grâce. En même temps, il découvre en Jésus un visage compatissant, attentif au besoin des hommes, à l'écoute de leurs échecs. Un homme qui dispose d'un grand pouvoir, mais ce pouvoir il le met entièrement au service de ceux qui écoutent sa Parole pour les instruire, les relever, pour leur redonner confiance.

La transformation de Simon atteint la profondeur de son âme au point que nous pouvons parler de refondation. Désormais sa vie se fonde sur un roc, le roc de la foi en Jésus. C'est d'ailleurs à partir de ce moment que l'évangéliste Luc commence à l'appeler Simon-Pierre. Cette transformation touche la vie entière du disciple, elle la réoriente radicalement. Jésus n'a même pas besoin de demander à Simon-Pierre de le suivre. Dans sa parole, il n'y a pas de commandement, mais juste un mot pour aider Simon-Pierre à réaliser le désir de son cœur : marcher à la suite de Jésus. Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras.

Conclusion

Les échecs et les tribulations, personne ne les souhaitent. Pourtant elles font partie de nos vies. Si nous ne pouvons faire autrement, alors par la grâce de Dieu, ce Dieu qui a traversé l'épreuve de la croix, le plus grand des échecs pour nos yeux humains, par la grâce de ce Dieu, les échecs peuvent devenir une occasion de conversion en profondeur de notre cœur, une occasion de croissance dans le foi au Fils de l'homme. Mais pour cela, il nous faut d'abord comme Simon-Pierre nous mettre à l'écoute de Sa Parole.

Au début je vous parlais de notre échec face au défi écologique. Je fais le vœux frères et sœurs que cet échec soit l'occasion pour nous et pour le monde, de se remettre à l'écoute de la Parole de Dieu, d'y puiser un nouvel élan pour affronter le défi écologique, de relever ce défi par la grâce de Dieu et alors de nous convertir pleinement en ce Dieu d'Amour et de pardon. Amen.