Bienheureux Pierre Claverie et ses compagnes et compagnons

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Dès l’annonce de la décision du Pape François d’autoriser la béatification des dix-neuf membres de notre Église assassinés entre 1994 et 1996, les demandes d’interviews se sont enchaînées. Invariablement la première question était : « Comment réagissez-vous à l’annonce de cette nouvelle ?» Bien sûr que ce « vous», c’était un peu « moi», mais c’était surtout « nous ». Dès lors, répondre à cette première question qui se voulait une entrée en matière était déjà une gageure. Spontanément, ma réponse a été que j’avais accueilli cette nouvelle avec une joie profonde, et c’était vraiment le sentiment qui m’a animé ce samedi 27 janvier. Mais cette joie n’avait rien de démonstrative et bruyante, comme celle qui envahit le cœur de supporters au coup de sifflet final d’un match victorieux. Cette joie, qui m’habite toujours, avait quelque chose de grave. J’ai en effet immédiatement perçu et endossé le poids pour notre Église de ces béatifications que j’appelais par ailleurs de mes vœux, même si je n’ai eu aucune part à l’engagement du processus qui a conduit à cette décision du Pape François.

J’avais aussi à l’esprit les réticences, légitimes, d’un certain nombre d’entre nous. Oui, ces béatifications arrivent très tôt, bien avant que le recul du temps les ait recouvertes du voile de l’histoire d’où on les exhumerait. Cette période, que beaucoup d’entre nous ont vécue, appartient encore au présent de l’Église et de l’Algérie. Que pèsent dix-neuf personnes tuées face aux dizaines et dizaines de milliers d’Algériens morts parfois en héros, dont une centaine d’imams ? Ne risque-t-on pas de donner l’impression de se mettre en avant et de se départir de la discrétion qui est la nôtre depuis l’indépendance du pays, pas d’abord par calcul ou nécessité, mais bien par choix évangélique ? Ces PRÊCHEURS—NO 215 AVRIL2018 6 réserves ont été entendues et doivent guider la façon dont nous allons vivre ces béatifications. Paradoxalement, elles en soulignent aussi la valeur et le caractère singulier.

C’est vrai que la spécificité de ces béatifications est qu’elles s’inscrivent dans la continuité du témoignage des bienheureux, sans rupture de temps. C’est un même mouvement qui se poursuit, avec la même possible fécondité, et aussi les mêmes possibles risques. Les paroles de Pierre Claverie ne résonnent pas moins fort aujourd’hui qu’il y a vingt ans, elles n’apparaissent que plus prophétiques. L’engagement discret mais sans repentance aux côtés de personnes de religion différente pour dire une solidarité qui dépasse les bornes au point de se faire communion, des vies librement données qui disent un pardon plus fort que la haine, restent la réponse la plus pertinente à la folie meurtrière qui s’est aujourd’hui mondialisée des DAECH, EI, et autre acronymes. Alors pourquoi attendre demain pour faire entendre une parole dont on a besoin aujourd’hui ? Bien sûr que nos dix-neuf bienheureux ne peuvent pas faire oublier les milliers et milliers de victimes de ces années de braise, et spécialement celles qui étaient engagées dans la lutte contre le terrorisme et y ont donné leur vie. Gageons que la parole que suscitent ces béatifications permettra au contraire de rendre témoignage à cette foule de héros du quotidien qui ont, eux d’abord, risqué leur vie au nom de leur foi musulmane et qui ont enrayé le cycle de la violence et rétabli un climat de paix au prix d’une vraie résilience. À ce jour, nous ne savons ni le lieu ni la date de la célébration des béatifications. Nous souhaitons qu’elle puisse avoir lieu en Algérie, à Oran, ville de la vie et de la mort de Monseigneur Pierre Claverie qui donne son nom au témoignage des dix-neuf et de l’Église de cette période. Mais que cette célébration ait lieu en Algérie ou ailleurs, la gageure sera de réussir à mettre en lumière la discrétion d’une présence d’Église en Algérie sans que la lumière dénature cette discrétion.

C’est possible parce que la discrétion n’est pas d’abord une question d’ombre mais de respect. Cette mise en lumière ne devra pas éblouir mais rayonner paisiblement.

Avec humilité. + fr. Jean-Paul Vesco op