Bonté divine

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24 heures au couvent des dominicains
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Je me suis infiltrée à force de pots de confitures à la rhubarbe et de visites inopinées au fil des ans. J’avais émis le souhait d’y séjourner une semaine comme écrivaine en résidence ; ils m’ont accordé 24 heures, un miracle. Ou du moins une première dans leur histoire. Qu’une femme dorme entre les murs du couvent des frères dominicains Saint-Albert-le-Grand, c’est un peu comme faire entrer le loup dans la bergerie ou la bergère dans l’aumônerie.

Mais il en faudrait davantage pour démonter ces 34 frères de 30 à 97 ans, qui vivent en communauté depuis 1873 au Canada et depuis 1960 sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine à Montréal.

Le père Benoît Lacroix, mon vieil ami nonagénaire, supervisait mon séjour d’un point de vue moral. Grand apôtre de la liberté et de la pensée pluraliste, le patriarche des dominicains s’amusait d’avance à l’idée de voir une athée confirmée partager leur quotidien et rencontrer ses frères de l’ordre prêcheur (o. p.).

En 24 heures, pas un qui ait tenté de me convertir, même pas au vin de messe. Au XXIe siècle, on prêche par l’exemple, il faut croire. « La foi intelligente, c’est une foi qui réfléchit, qui doute, qui interroge, me glisse le père Lacroix. C’est pour ça qu’on rejoint encore les gens aujourd’hui. »

En effet, l’ordre attire les nouvelles recrues, dont quatre dans la vingtaine qui étudient au collège des dominicains à Ottawa. Christian, un frère colombien, vit parmi eux à Montréal depuis cinq ans et n’a que 30 ans : « Ici, je suis jeune mais lorsque je retourne au couvent en Colombie, je suis le vieux père missionnaire qui vit avec les Esquimaux ! », rigole le frère. Christian a d’abord choisi la vie en communauté avec des hommes qui pourraient être ses grands-pères. « Ce sont des hommes qui ont bien vieilli, en paix, pas du tout angoissés », dit-il. Il faut partager leur vie, entre repas au réfectoire et prières à l’église, pour constater à quel point la franche camaraderie et les taquineries bon enfant tiennent toute la communauté sur le pied d’alerte, chacun se piquant gentiment au passage avant de s’éclipser sur un sourire complice. »

« Pour être dominicain, il faut aimer étudier, prier, parler et… rire », résume le frère Rick.

24 heures du religieux

Ils ont fait voeu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, mais ils n’ont pas fait voeu de silence. Ni reclus, ni austères, les frères dominicains vaquent toute la journée après la messe matinale publique (7 h 30), les chants et l’adoration du Seigneur. Entre laudes et vêpres, leurs occupations les séparent temporairement, portés vers l’enseignement, la pastorale, les visites aux paroisses, l’assistance aux malades et au chevet des mourants, le soutien de cercles de prières d’hommes d’affaires à Longueuil ou de handicapés à Laval, les conférences, baptêmes, mariages et funérailles, sans compter le petit jogging pour tenir la forme.

Les frères offrent également une écoute généreuse à qui le demande et en éprouve le besoin. Leur ruche déborde d’activités et leur travail est aussi anonyme qu’invisible, jamais publicisé. Il faut les voir s’enfarger dans l’humilité lorsqu’on braque l’attention sur eux. Les dominicains n’ont pas l’habitude des éclairages violents ni d’être singularisés. Leur altruisme communautaire détonne dans une société devenue profondément individualiste.

Même si plusieurs frères ont pris leur retraite de l’enseignement (la Faculté de théologie est à deux pas), nombreux sont ceux qui continuent à faire du bénévolat. Dominique, le frère buandier, passe deux jours par semaine à la Maison du Père et les autres à laver et repasser des tuniques blan ches en compagnie de ses sept canaris en cage. Plus humble que cet homme au sourire d’une douceur angélique, tu te réincarnes en lampion d’église.

Les dominicains s’affairent en retrait de la société mais y collaborent activement. Et ils vivent en communauté tout en préservant leur solitude et le recueillement, en prière ou en lecture dans leur chambre. « Je vis ici depuis 17 ans, souligne le frère Rick, 40 ans, et je n’ai jamais visité plusieurs des chambres de mes frères. » Leur chambre demeure un lieu secret où loge leur intimité, où sont enfermées leurs uniques possessions. Même pas une salle de bain privée à eux, qu’un lavabo et un miroir où se toiletter. Le mobilier est resté intact, le décor vintage également. Micheline Lanctôt y a tourné une partie de son film Pour l’amour de Dieu sans avoir à investir de budget dans la reconstitution historique sixties.

Bénie des dieux

« Les clés du paradis », m’a annoncé Clyde, le frère portier, en me tendant les clés du cloître à mon arrivée. Il avait mille fois raison. Une fois la porte passée, on accède à une tout autre réalité.

Trente-quatre vieux garçons érudits retirés d’un monde agité, ça peut créer une dépendance. Je m’en confesse, j’ai songé à une demande d’asile politique dans la quiétude d’un couvent à l’architecture magnifique, bénie des dieux.

À mon aise, j’ai pu confesser quelques frères (c’est mon métier, à moi aussi), j’ai eu un accès privilégié à leurs histoires personnelles. Celle d’Yvon Pomerleau, 72 ans, n’est pas banale. Collectionneur de bédés sur l’image du Noir dans l’imaginaire européen (il en possède 1328), Yvon a vécu 25 ans au Rwanda.

« On renonce à la dimension du couple en devenant dominicain. Mais je n’ai pas tout à fait renoncé à la paternité », me confie cet homme à la bouille sympathique, qui a adopté le garçon d’un ami décédé et qui est aujourd’hui le fier grand-père de deux petits-enfants rwandais. « Ça, ce n’est possible qu’en Afrique. Ici, non… », se désole le frère en me parlant de la méfiance développée à l’endroit de tous les religieux en raison des nombreux scandales sexuels liés à l’Église.

Très pudiques, les frères se laissent rarement aller à de tels épanchements, même entre eux. Leur vie est d’abord axée vers l’autre. « On redonne ce qu’on reçoit, m’explique Benoît Lacroix. Et ce qui distingue les dominicains, c’est l’amour des études. Donc, on redonne beaucoup aux étudiants. » Le centre étudiant (café et WiFi gratuits) porte d’ailleurs le nom de cette figure emblématique et médiatique du couvent.

La bibliothèque du couvent - une des plus importantes collections privées du genre : 100 000 livres sur tous les sujets, même les dysfonctions sexuelles ! - est également pourvue d’une salle d’études au silence pieux chargé par l’odeur de vieux livres. Le père Lacroix, du haut de ses 97 ans et à titre d’ancien directeur de l’Institut d’études médiévales, est certainement le client le plus assidu, m’a confié le bibliothécaire Patrick, 35 ans, un archange aux cheveux longs qui régule les entrées et sorties, les dons et les achats. Si j’avais su que les chevaliers pouvaient surgir d’alcôves poussiéreuses portées sur le latin, j’aurais fait un doctorat en histoire médiévale avec le père Lacroix comme directeur de thèse (et Patrick comme pusher de livres).

En revanche, je m’estime privilégiée d’avoir pu côtoyer ces hommes de paix, d’humour et de lenteur, figures oubliées de notre patrimoine vivant. Au-delà des murs hospitaliers, j’ai engrangé en 24 heures plus de douceur et d’innocence que je n’en rencontre en une année. En ressortant du couvent, j’ai eu la gorge serrée tout l’avant-midi, incapable de me faire à l’idée que je quittais cet univers suintant la bonté pour renfiler une armure lourde à porter. J’ai songé aux moines de Tibhirines…

Ovila, Yvon, Henri, Rick, Bruno, Dominique, Jean-Louis, Christian, Clyde, Benoît, tous autant que vous êtes, et au risque de vous faire rougir : « Amor patitur moras ». L’amour est patient. J’attendrai le paradis.

Josée Blanchette