« C’est bien beau de porter la bonne parole à l’extérieur, mais... »

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Rencontre avec Mireille Martin membre de la fraternité Fra Angelico
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Tu es depuis peu à la retraite après une carrière d’enseignant-chercheur en biologie au sein de l’Université, c’est bien ça ?

C’est bien cela ! J’ai beaucoup aimé cette vie grandement occupée par la recherche fondamentale sur le métabolisme rénal ou sur certains médicaments. C’était vraiment passionnant, mais j’avais quand même souvent le sentiment d’être dichotomisée, amputée d’une partie de moi-même. Ce travail scientifique sur l’infiniment petit – les nanolitres, les nanogrammes – gênait mon rapport à l’infiniment grand. Pour le dire autrement, j’avais beaucoup de mal à unifier ma vie rationnelle et ma vie spirituelle. Dans ce domaine, j’ai parfois regretté une certaine forme d’étroitesse d’esprit chez les scientifiques...

En tant que chrétienne et biologiste, tu étais nécessairement au coeur des questions d’éthique, non ?

Bien sûr ! Avec les étudiants, c’était passionnant, essentiel d’échanger sur l’homme de demain que la science d’aujourd’hui « fabrique ». A titre personnel, il m’a bien sûr toujours été impossible de considérer que les lois éthiques étaient l’un des domaines réservés aux scientifiques. Une question comme celle de la fin de vie, par exemple, va bien au-delà des enjeux scientifiques. Il y est également question de philosophie, de métaphysique, etc.

Est-ce ce type de questionnement qui t’a amené à rejoindre l’Ordre des Dominicains ?

Oui, dans une certaine mesure cela explique mon parcours. Chez les Dominicains, on cherche toujours à utiliser sa raison pour appréhender les différentes dimensions de la vie humaine. C’est donc avec beaucoup de curiosité que j’ai assisté à une session sur l’éthique animée par le frère Bruno Cadoré, actuel Maître général de l’Ordre des Dominicains. En tant que médecin éthicien chrétien, il parvenait à présenter une vision de l’homme aux antipodes du pessimisme ambiant. Il est à mes yeux un bel exemple de dialogue entre foi et raison au même titre que des figures comme Michel Henry. Grâce à une éthique chrétienne, ils appréhendent l’homme dans sa singularité et non au sens générique comme la plupart des scientifiques. Cela crée une différence fondamentale. L’homme générique est identique aux autres, susceptible d’être remplacé par un même, d’être cloné. L’homme singulier, lui, porte une forme de sacré puisqu’il est unique.

En 2005, tes soeurs et frères laïcs dominicains t’ont confié des responsabilités régionales. Quels souvenirs conserves-tu de cette expérience ?

L’un des gros chantiers de mon mandat a consisté à retravailler le Directoire des fraternités. Autrement dit, à redéfinir le laïcat dominicain avec précision. Comme toutes les communautés, nous avons besoin de lois. Elles ne suffisent pas certes, mais elles sont néanmoins nécessaires pour que nous vivions mieux ensemble. La vie dominicaine étant basée sur la démocratie, il nous fallait donc clarifier les fondements de notre vie démocratique. Pendant plusieurs années, nous avons également beaucoup travaillé sur la question de l’engagement. Rétrospectivement, je comprends que l’on se pose des questions à ce sujet, mais s’engager me semble personnellement très signifiant. Quand on s’engage, on fait véritablement corps, partie d’une famille. Sans engagement, on ne partage pas véritablement les mêmes choses. Sans engagement, on ne s’expose donc pas à être élu responsable notamment. Or la charge d’un responsable consiste à se mettre au service des autres... Sinon, j’ai eu la joie d’accompagner la création de fraternités à Grenoble, Lyon et Clermont-Ferrand, autant de signes que les fraternités laïques dominicaines peuvent être pertinentes pour le monde contemporain... Ce qui ne m’étonne pas car je suis persuadée que les Dominicains ont un éclairage particulier à apporter à notre monde.

Pour conclure, quel regard portes-tu sur les fraternités laïques dominicaines ?

Vivre une relation suivie avec des gens que nous ne choisissons pas est parfois très difficile, notamment quand une fraternité rencontre des difficultés. Dans ces cas-là, nous pensons tous : « Qu’est-ce que je fais là ? Ces gens ne sont pas mes amis... Je peux donc m’en aller... Mais je me suis engagée à faire fraternité... » Il s’agit d’une forme d’épreuve qui m’a obligée à creuser ma foi. Au lieu de toujours mettre les autres en question, en fraternité nous sommes invités à changer notre propre regard. Parfois, les limites de l’autre sont tellement pénibles, incompréhensibles que l’on a vraiment envie de fuir, mais traverser ce type d’épreuves a du sens. C’est alors qu’on commence peut-être à vivre les Evangiles. C’est bien beau de porter la bonne parole à l’extérieur, mais si nous ne commençons pas à la vivre entre nous...