Comment la mémoire des minorités irakiennes a échappé au désastre

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P. Najeeb Michaeel
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Créé en 1990 par les dominicains de Mossoul, le Centre numérique des manuscrits orientaux a contribué au sauvetage d’environ 8000 documents, principalement syriaques, chaldéens et arméniens.

Vers 22 h 30, le samedi 6 août, lorsqu’ils ont compris que les peshmergas kurdes censés les défendre contre l’avancée de l’État islamique s’étaient repliés sans même les prévenir, les habitants de Qaraqosh n’ont eu que quelques minutes pour réveiller enfants et vieillards et s’enfuir. Avant de s’engouffrer dans leurs voitures, ou plus souvent celles de leurs proches, la plupart ont glissé dans leurs poches un peu d’argent liquide, quelques bijoux, et, lorsqu’ils en ont eu la présence d’esprit, leurs papiers d’identité.

Dans la débâcle, le P. Najeeb Michaeel, dominicain irakien, appartenant au couvent de Mossoul, réfugié depuis quelques années à Qaraqosh et désormais à Ankawa, lui, a glissé dans son coffre quelques précieux manuscrits. « Dès la fin juillet, j’avais déjà commencé à faire des allers-retours vers Ankawa, au Kurdistan irakien, pour mettre à l’abri certaines collections – celles des pères dominicains, du Patriarcat chaldéen ou encore celle du monastère syrien-orthodoxe de Mar Mata –, que je n’avais pas encore numérisée. Je ne sais pas comment j’ai senti le danger : j’ai le flair pour cela. Sans doute l’expérience du passé », avance-t-il.

Un cadeau pour les générations à venir

C’est une étrange histoire que conte « Abouna Najeeb » – P. Najeeb –, comme tout le monde l’appelle (1), dans une des salles de classe du séminaire patriarcal d’Erbil en cette fin août. Alors que, depuis plusieurs semaines, des dizaines de milliers de familles de chrétiens, yézidis, kakaïs, chabaks – qu’il visite chaque jour – luttent pour leur survie, alors que plusieurs de ces religions anté-islamiques sont menacées de disparition sur la terre même qui les a vus naître, il fait le récit d’un sauvetage : celui d’une partie de l’héritage syriaque, chaldéen et arménien d’Irak. « Depuis une quinzaine d’années, nous essayons de sauver la mémoire des Églises d’Orient, non pas seulement pour la conserver, mais aussi pour la faire connaître, comme un cadeau pour les générations à venir. Car c’est aussi la mémoire de l’humanité. »

C’est en 1989, deux ans après la fin de ses études en France et son retour en Irak, que le jeune dominicain, alors âgé de 34 ans, s’est attelé à cette tâche titanesque : numériser « les archives et documents importants » de son ordre.

Un patrimoine d’une immense richesse

Présents au nord de la Mésopotamie depuis 1750, les dominicains – italiens puis français – ont en effet engrangé au fil des siècles un patrimoine d’une immense richesse, d’autant que nombre de frères sont devenus de véritables érudits, parfois les meilleurs spécialistes, des Églises présentes en Irak, mais aussi de la mosaïque d’autres minorités qui le composent. Au XVIIIe  siècle, le F. Maurizio Garzoni est ainsi le premier à se plonger dans la culture kurde, publiant grammaires, dictionnaires. Quelques décennies plus tard, le F. Thomas Bois « donne lui aussi sa vie pour cette culture kurde », jusqu’à devenir « le plus grand kurdologue de l’histoire »…

Le P. Najeeb est intarissable sur ces « pionniers » du séminaire Saint-Jean, fondé à Mossoul en 1879, qui a formé plus de 700 prêtres, plusieurs évêques, des patriarches comme l’actuel patriarche des Chaldéens, Louis Raphaël Sako, et même le premier cardinal de l’Églisepd’Orient, Ignace Tapouni… « Ce sont eux qui ont installé en Irak la toute première imprimerie lithographique en 1857, puis une autre plus moderne trois ans plus tard, publiant plus de 500 titres jusqu’en 1914 », rappelle-t-il. Leurs 10 000 tirages photographiques offrent un témoignage unique sur la vie dans les villages chrétiens du milieu du XIXe  au début du XXe  siècle. « Tout cela est numérisé », s’enthousiasme le dominicain, qui est aussi « tombé par hasard » sur des copies de deux des livres fondateurs du yézidisme – Mushaf Rash, « Le livre noir », et Kitab Al-Jalwa, « Le livre de la Révélation ».

Cette religion très ancienne, sans doute celle pratiquée par les Akkadiens (IIIe  millénaire avant J.-C.), est aujourd’hui particulièrement visée par l’État islamique. Il possède des copies rédigées en syriaque, mais aussi en arabe, signe sans doute que « des moines syriens ont mis par écrit la religion yézidie »… « Dès leur arrivée, les dominicains ont essayé de mettre en évidence ces religions vouées à la disparition à cause des violences », constate leur lointain héritier.

Plus de 10 000 manuscrits détruits

Une fois l’ensemble de ce patrimoine préservé, le P. Najeeb s’est décidé à proposer ses services aux Églises elles-mêmes. « En Orient, des manuscrits disparaissent régulièrement : les Églises ne sont pas conscientes de leur valeur, les prêtent et ne les récupèrent pas. » Leur sensibilisation à la protection de leur patrimoine fait d’ailleurs partie intégrante de la mission du Centre numérique des manuscrits orientaux (CNMO). Rien qu’en Irak, le dominicain évalue à « plus de 10 000 » le nombre des manuscrits détruits ou disparus ces deux derniers siècles dans les innombrables conflits qui ont émaillé la région…

Actuellement, deux studios se promènent discrètement hors d’Irak, pour sauver ce qui n’a pas été brûlé ou détruit lors du génocide des Arméniens et Assyriens. Chaque fois, une approche patiente est nécessaire pour que l’équipe – deux prêtres et huit laïcs – gagne la confiance du curé ou de ceux et celles qui savent où les documents ont été cachés. Après les avoir restaurés, numérisés, puis « catalogués », elle les rend à leur propriétaire, dûment stockés dans des boîtes spéciales qui les protégeront « de la poussière et des rats ».

Un travail titanesque, fourni gratuitement grâce à des dons et à l’aide technique et financière d’un monastère de bénédictins du Minnesota (États-Unis), détenteur lui-même d’une prestigieuse bibliothèque de plus de 120 000 manuscrits couvrant jusqu’à l’Éthiopie et l’Inde. Aujourd’hui, « plus de 8 000 manuscrits sont sauvés » par le CNMO, affirme le P. Najeeb, qui tient secrets les lieux où sont conservées leurs copies.

Quelques heures avant l’entrée de l’État islamique à Qaraqosh, il achevait la numérisation de la précieuse collection du Patriarcat chaldéen, auquel Sa Béatitude Louis Raphaël Sako, patriarche des Chaldéens, lui avait donné accès il y a un peu plus d’un an…

Des collections perdues à jamais

Mais le dominicain s’inquiète, bien sûr, du sort que réservera l’État islamique aux manuscrits rendus à leurs propriétaires et restées à Mossoul ou dans la plaine de Ninive. Pire, quelques collections que leurs détenteurs n’ont pas souhaité lui confier – « peut-être parce qu’ils ne souhaitaient pas leur donner un accès libre et gratuit » – risquent d’être perdues à jamais… Quant à son projet d’ouvrir un centre de recherches pour faciliter la consultation de ces manuscrits, le plus souvent non publiés et inconnus en Occident, il est aujourd’hui compromis. « Il aurait été ouvert aussi au patrimoine des yézidis, des mandéens (ou sabéens), les adeptes de saint Jean Baptiste qui ont encore une communauté très vivante à Bagdad », soupire-t-il. « Il nous faut un lieu sûr. Pour le moment, tout est perturbé ».

 

(11 septembre 2014)