Egypte : l'avenir incertain des Coptes

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Témoignage du fr Jean Jacques Pérennès
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Jean-Jacques Pérennès
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Début 2011, les Egyptiens ont tourné en dix-huit jours la page de trente années du régime de Hosni Moubarak, mais il est encore difficile de mesurer la portée de ce changement qui ébranle la société égyptienne. La situation des Coptes fait partie de ce bouleversement, mais on ne sait pas encore s’ils en tireront bénéfice.

Rappelons d’abord que les Coptes représentent environ 10 % de la population totale, soit environ 8 millions d’Égyptiens, ce qui fait d’eux et de loin le plus gros groupe des chrétiens d’Orient. Ils sont ici chez eux, depuis toujours et ne manquent pas de le rappeler aux musulmans extrémistes qui voudraient les faire revenir au statut de dhimmi (citoyen de seconde zone) qui leur fut imposé au cours des siècles passés.

Leur influence a, néanmoins, beaucoup diminué dans la société, depuis l’époque de Nasser dont l’idéologie socialiste et panarabe a poussé à l’émigration une partie de l’élite chrétienne, celle-là même qui avait contribué à la renaissance culturelle arabe du XIXe siècle, la Nahda. Ils sont restés les plus pauvres de Haute-Égypte et des quartiers populaires du Caire. Trente ans d’islamisation du quotidien ont ensuite aggravé leur marginalisation : accès difficile aux emplois de haut niveau, tracasseries continuelles, vexations parfois. Dire que les Coptes sont « persécutés » est excessif ; il est indéniable qu’ils sont discriminés et vivent dans une ambiance pesante. La tromperie des décennies écoulées consistait à faire croire que le régime policier en place les protégeait. Ce mensonge est apparu dans toute son ampleur lorsqu’une implication de certains services du ministère de l’Intérieur a été évoquée dans l’attentat meurtrier contre l’église d’Alexandrie qui fit 21 morts et 79 blessés la nuit du Nouvel An 2011.

Inquiétudes légitimesPuis vint l’euphorie de la place Tahrir, le coude à coude où l’on se mit à rêver de relations apaisées. Fait remarquable : il n’y a eu aucun incident interconfessionnel pendant cette période. Ils ont vite réapparu hélas, partant souvent d’incidents de vie quotidienne : une querelle au sujet d’un terrain, d’un mariage, d’une construction d’église non autorisée dégénère et cela fait la une de la presse : une église incendiée à Sol, au sud du Caire, en mars 2011, puis deux autres églises incendiées à Imbaba en mai. Dans les deux cas, les salafistes ont été pointés du doigt. Le laxisme du régime déchu vis-à-vis des extrémistes révèle ici ses fruits amers. Il y a urgence à redresser la situation, dès l’enfance, dans les programmes éducatifs, dans les médias publics, dans une éducation au respect de l’autre. Quels seront les choix en la matière de la majorité islamiste que les Égyptiens ont portée au Parlement ? Les inquiétudes des chrétiens sur ce point sont légitimes.

Cela dit, l’année écoulée a vu aussi des prises de position courageuses qui augurent d’un meilleur équilibre. La prestigieuse institution d’al-Azhar, référence majeure pour l’islam sunnite, a publié, deux textes importants : en juin 2011, le grand imam Dr Ahmed al-Tayyeb a rendu public et fait adopter par les principaux partis politiques égyptiens un texte se déclarant favorable à « la création d’un État national constitutionnel démocratique et moderne, basé sur une Constitution approuvée par la nation, qui assure la séparation des pouvoirs et des différentes institutions dirigeantes ». La charia reste, certes, le référent religieux des musulmans, mais on peut imaginer dans la pratique un statut personnel propre aux chrétiens. En janvier 2012, la même instance a publié une déclaration sur les libertés fondamentales, destinée à mettre des limites à ceux qui voudraient faire de l’Égypte un État religieux islamique. L’imam est également intervenu, en lien avec les Églises chrétiennes, pour qu’une loi acceptable par tous soit adoptée concernant la construction des églises et lieux de culte chrétiens. Rien n’est gagné.

Il sera difficile de faire rapporter la concession faite aux islamistes par Sadate, faisant de la charia « LA source principale du droit » et non plus une des sources (article 2 de la Constitution). Mais on peut espérer que, sous la forte contrainte des réalités économiques et sociales, la majorité islamiste maintenant au pouvoir en Égypte soit obligée de modérer la surenchère idéologique au profit d’un certain réalisme qui permette à tout Égyptien de vivre selon ses convictions. On retrouvera là l’Égypte de Taha Hussein et de Naguib Mahfouz. La révolution de Tahrir a rouvert un débat trop longtemps fermé.


fr. Jean-Jacques Pérennès, OP