En lisant le nouveau livre du père Olivier-Thomas Venard...

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Commentaire de Patrice de Plunkett
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Agrégé de lettres et docteur en théologie, le dominicain Olivier-Thomas Venard vit en Israël où il enseigne à la célèbre Ecole biblique et archéologique de Jérusalem [1]. Il est déjà l'auteur de sept ouvrages [2]. Voici le huitième, qui fait notamment écho, souligne-t-il, "aux interrogations des membres du petit groupe biblique que j'ai eu la joie d'accompagner toutes ces années. Journalistes, juristes, séminaristes, religieux, diplomates, chercheurs dans des instituts scientifiques israéliens, volontaires internationaux..." De la vie quotidienne dans Jérusalem à la réflexion politique et à la méditation théologique, Terre de Dieu et des hommes est un recueil de choses vues et d'analyses – très vivantes – qui sondent tous les aspects de la question d'Israël : la politique israélienne et le problème palestinien (c'est notre note d'aujourd'hui), les relations judéo-chrétiennes (ce sera la note 2), la place de la Terre Sainte dans la théologie catholique (note 3)...

 1. Une terre pour deux peuples

Jeune dominicain à Jérusalem, le P. Venard fut proche d'un octogénaire hors du commun : Marcel-Jacques Dubois. Dominicain, citoyen israélien, prix d'Israël, ancien chef du département de philosophie à l'université hébraïque, le P. Dubois (qui allait mourir en 2007) était "praticien et théologien de la rencontre inter-religieuse et principalement judéo-chrétienne": apportant "une contribution décisive au progrès des relations judéo-chrétiennes par ses publications, ses conférences, ses émissions de radio et de télévision", il insistait "sur deux grande réalités théologiques : l'élection d'Israël et la vocation d'Israël à l'exemplarité morale". "Il souligna d'emblée, magistralement, les paradoxes que le peuple juif doit résoudre dès lors qu'il se dote d'un Etat, et ne cessa d'appeler les commentateurs de son histoire contemporaine à la plus grande bienveillance et délicatesse face à ces équilibres instables..." Mais avec la seconde Intifada, le P. Dubois constate "la dégradation morale de l'élite politique et militaire" à la source de "la violence croissante d'Israël dans les Territoires". Il s'inquiète de l'injustice faite aux Palestiniens, de l'étranglement spatial et économique des Territoires, et de l'évolution d'un sionisme religieux "où le culte moderne de la force rejoint une certaine sacralisation de la terre" : "équation territoire-Bible-nationalisme" qui justifie la colonisation violente [3]. En 2006, toujours admirateur du judaïsme, le P. Dubois (86 ans) publie un livre retentissant : intitulé Nostalgie d'Israël, il y redit son amour pour ce pays devenu le sien – mais un amour déçu par la politique israélienne qui fait de la Terre Sainte le "théâtre d'un terrible conflit des justices". Et il constate, non sans euphémisme, que si l'establishment politique israélien a accepté son soutien de religieux chrétien, "il n'est pas sûr qu'il ait été intéressé par les positions théologiques qui le motivaient"...[4]

Avec sa très fine compréhension – et son empathie – envers le judaïsme moderne, le P. Venard précise et développe ce constat. Respectueux de ses partenaires intellectuels israéliens, qu'il nomme "les juifs réels" (par contraste avec les juifs imaginaires que s'inventent les chrétiens), il est également proche des chrétiens palestiniens. Il invite ses lecteurs "à la solidarité avec tous les habitants de Terre Sainte  pour qu'y rayonne l'espérance"... Dans ce pays, en effet, l'espérance surnaturelle est le refuge du réaliste : elle vient à son secours, face à une situation qui pousse à "abandonner (dit le P. Venard) les espoirs humains trop limités".

Ces espoirs, dit-il, se heurtent à trois idoles qui ont pris pied en Israël : le culte occidental du matérialisme, le culte de la force, et le culte du territoire avec la politique d'occupation ; le total de ces trois facteurs aboutissant à mépriser comme "misérabilisme" le simple souci de justice envers les Palestiniens.

Les catholiques n'ont pas de leçons à donner, mais ils doivent – en tant que chrétiens – se mettre au clair vis-à-vis de ce problème. Autant est évident le droit à l'existence d'Israël (après soixante ans et avec près de huit millions de citoyens), autant le chrétien a le droit, souligne le P. Venard, d'éprouver un malaise devant des groupes qui s'affichent eux aussi comme chrétiens et qui collectent des fonds pour "soutenir l'entreprise de colonisation comme une oeuvre divinement inspirée" ; et un malaise encore plus grand devant le fantasme du "combat d'Armageddon" que dénonçait, il y a quelques jours, le géopolitologue Yves Lacoste à France Culture : fantasme construit par des protestants américains, selon lesquels le retour du Christ dépendrait de la réalisation territoriale du Grand Israël, suivie d'une bataille ultime d'Israël contre tous ses voisins. Non seulement cette eschatologie a été fabriquée sans fondements bibliques (ineptie de la part de "fondamentalistes" !), mais elle contredit les évangiles (ineptie de la part de chrétiens [5] !). "Certains responsables juifs influents croient devoir accepter (pour des raisons tactiques ?) le soutien de chrétiens fondamentalistes sionistes, et entretenir leurs espérances, en dépit de l'eschatologie que ceux-ci professent (horrifiante, puisque pour les juifs tout s'y termine dans le massacre ou la conversion) et de l'anti-catholicisme souvent virulent qui les caractérise", écrit le P. Venard.

Des intellectuels israéliens mettent en garde contre ce super-sionisme de chrétiens : ainsi Avshalom Vilan dans Ha'aretz, 23 février 2005 : "A Pernicious, Dangerous Alliance". Ou le philosophe Yossi Schwarz : si "toute critique de la politique israélienne risque d'être prise pour une critique du judaïsme", écrit celui-ci, "le grand danger est qu'on finit alors par exiger du chrétien qu'il accepte sans aucune condition la position sioniste. C'est cette grave ambiguïté que recouvre aujourd'hui l'alliance politique entre Israël et certains courants politiques occidentaux se prétendant d'inspiration chrétienne, surtout aux Etats-Unis. La position du P. Dubois échappe à ce piège. Tout entière, elle jaillit de l'intimité du regard, d'un regard aimant qui n'a rien d'extérieur sur le plan humain et qui, sur le plan religieux, sauvegarde l'unicité théologique du regard chrétien sur le judaïsme."

Ce regard lucide parce qu'aimant [6], est aussi celui du P. Venard : "La réalité sociale que vous découvrez dans l'Israël d'aujourd'hui, avec ses restrictions administratives larvées – plus ou moins programmées par tel parti juif intégriste – contre la présence chrétienne dans le pays, et l'apartheid de fait sinon de droit imposé aux Palestiniens, est un démenti formel aux paroles de Lévinas" [qui voyait Israël comme '' un chef d'oeuvre de justice'' dans l'abstrait], constate-t-il. D'où son appel à l'espérance...

En étudiant le livre du P. Venard qui raconte si bien la vie à Jérusalem, je repensais à mon séjour là-bas au printemps dernier. Le moment était paisible, sans alertes militaires : ni missiles du Hamas, ni check-points fermés, ni price tags arabophobes ni tags christophobes de l'ultra-droite ; gamins et gamines de Tsahal, très peu martiaux, flânant sur le mont des Oliviers ; à Nazareth ou Bethléem, pas ou peu de crispation islamique... Aucune tension sauf dans Hébron. Mais six mois plus tard c'était la nouvelle crise de Gaza. Et le 22 janvier 2013, les élections législatives israéliennes se disputeront entre la droite (alliée à l'extrême droite "laïque" d'Avigdor Lieberman), et d'autre part l'extrême droite "religieuse" des colons (Naftali Bennett) dont le programme est d'annexer les territoires palestiniens déjà sous contrôle israélien. Israël est-il condamné à être gouverné par la droite et l'extrême droite ? C'est le sujet de la conférence que l'historien Ze'ev Sternhell vient faire à Paris ce 8 janvier 2013.

Demain, deuxième note sur le livre du P. Venard :

 2/3 – Terre Sainte : judaïsme et christianisme

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[1]  le plus ancien centre de recherche biblique et archéologique de Terre Sainte, fondée en 1890 par le P. Marie-Joseph Lagrange (1855-1938), sur le terrain du couvent dominicain de St-Étienne à Jérusalem. S'inspirant du nom de la récente École pratique des hautes-études (Paris, 1868), le P. Lagrange l'appela « École Pratique d'Études Bibliques », afin d'en souligner la spécificité méthodologique : étudier la Bible dans le contexte physique et culturel où elle a été écrite (« l'union du monument et du document », disait le P. Lagrange : l'archéologie et l'exégèse des textes). On modifia son nom en 1920, lorsque l'Académie des Belles-Lettres (Paris) reconnut l'École biblique comme École archéologique française de Jérusalem, en raison de la qualité de ses réalisations dans ce domaine. Elle est la seule école archéologique nationale à Jérusalem qui propose un programme de cours, et décerne un doctorat en sciences bibliques.

[2] dont : La Bible en ses Traditions, définitions suivies de douze études, dir., Revue biblique 2010) ; Le sens littéral de l'Ecriture, dir., Cerf 2009 ; Thomas d'Aquin poète théologien, 3 tomes, Ad Solem-Cerf 2009 ; Radical Orthodoxy : pour une révolution théologique, Ad Solem 2005...

[3] « Rouleaux de la Tora, ornements liturgiques et prières rituelles ont été instrumentalisés par les tenants d'une cause pour le moins douteuse aux yeux de la conscience mondiale. Devant l'espèce de régression ethnique des symboles les plus vénérables du judaïsme à laquelle on a pu assister en direct, nombre de juifs pieux ouverts aux valeurs universelles, se sont sentis désemparés. Si profonde est la crise qu'elle atteint même chez certains le sentiment de l'élection. Avraham Burg, par exemple, va jusqu'à écrire : ''Même le choix du peuple juif par Dieu n'est pas garanti s'il ne s'accompagne pas d'un engagement moral et d'un effort constant pour s'améliorer et se comporter humainement ''... »

[4] Les chrétiens hyper-sionistes auraient intérêt à lire le livre du P. Venard et celui du P. Dubois, qui leur ouvriraient les yeux.

[5] ...fort méprisants envers les autres confessions, qui plus est.

[6] « L'expérience et une certaine connaturalité née de la sympathie et même de l'amour, permettent de voir plus clair. » (Patrick de Laubier, à propos du livre du P. Dubois et de celui de Jimmy Carter, Palestine : Peace, not Apartheid).