Entre France et Finlande, une collaboration artistique au service de la liturgie dominicaine

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Entre France et Finlande, une collaboration artistique au service de la liturgie dominicaine
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Au printemps 2014, mon prieur provincial m'annonce mon assignation en Finlande pour mon année diaconale. Après l'ordination, me voilà arrivant début septembre à Helsinki, où le vicariat de Dacie (vicariat de la Province de France dans les pays nordiques) a une petite implantation : nous passerons l'année à 3 frères au "Studium Catholicum", nom sous lequel notre maison est connue dans ce pays. La Finlande, c'est un pays grand comme l'Allemagne, où vivent 5.5 millions d'habitants, parmi lesquels 14 000 catholiques d'un unique diocèse gigantesque, répartis sur 8 paroisses desservies par une petite vingtaine de prêtres : autant dire que c'est en quelque sorte un pays de mission ! Le pays, désormais luthérien avec une minorité orthodoxe, fut évangélisé par l'Ordre au XIIIe siècle, ce qui explique une bienveillance et sympathie naturelles pour les dominicains dans cette contrée nordique, au point que l'Église évangélique luthérienne de Finlande a gardé dans sa liturgie quelques traits de l'ancien rite dominicain.

À l'hiver nous fûmes contactés par une musicologue et chanteuse qui travaillait sur la figure de Saint Thomas d'Aquin : Hilkka-Liisa Vuori, membre d'une unité de recherche de l'Université de Turku en études médiévales consacrée aux figures de sainteté, à l'hagiographie, et aux reliques. La figure de Thomas les intéressait beaucoup à cause de la destinée singulière de ses reliques, translatées d'Italie à Toulouse . Ces chercheurs se proposaient donc de réaliser une édition critique de l'office de la fête de la Translation des Reliques de St Thomas, anciennement célébrée le 28 janvier. Mme. Vuori avait déjà de nombreux fac-simile et photos de manuscrits dominicains de toute l'Europe, mais souhaitait se rapprocher de dominicains pour entrer plus avant dans la tradition liturgique de l'Ordre. Lors de cette première réunion, le chanteur que je suis s'est naturellement mis à fredonner les notes sous son nez, et j'étais stupéfait de reconnaître sous certaines antiennes à St Thomas, ici la mélodie d'un "O Lumen", là celle d'un "O spem miram", antiennes à St Dominique bien connues et chantées dans l'Ordre aujourd'hui encore. De fil en aiguille, j'ai travaillé avec Mme Vuori sur cette édition critique pendant plusieurs mois, jaugeant des choix entre variantes d'un même texte en les chantant avec elle.

Rentré en France après mon ordination presbytérale, le provincial me demanda de garder un contact régulier avec la Finlande, afin de ne pas perdre mon finnois, dans l'apprentissage duquel je m'étais beaucoup investi au cours de mon année à Helsinki. En novembre 2015, lors de mon premier passage en Finlande, Mme. Vuori m'annonce que la fondation KONE (entreprise finlandaise fabriquant notamment des ascenseurs et escalators) a octroyé à leur équipe de recherche une bourse pour enregistrer un disque à partir de cet office de la St Thomas. Et elle ajoute : "Naturellement, vous l'enregistrez avec nous ! Vous êtes dominicain, chanteur, frère de St Thomas : vous ne pouvez pas dire non !" Je fis ainsi la connaissance de Johanna Korhonen, deuxième membre du duo formé avec Hilkka-Liisa sous le nom de Vox Silentii, qui a déjà une dizaine de disques (musiques anciennes) à son actif. J'étais honoré de cette proposition, et impressionné, quelques mois plus tard, de me retrouver dans l'église de l'ancien monastère des Brigittines de Naantali, au sud ouest du pays, dans sa nef vide sauf une demi-douzaine de micros, avec ces deux chanteuses professionnelles, pour enregistrer des extraits des matines de la St Thomas d'Aquin. Si j'aime beaucoup le chant et la liturgie, l'enregistrement fut, lui, une expérience aride : répéter jusqu'au dégoût la même pièce sur 8, 12, voire 15 prises fait perdre la spontanéité du chant et la joie de la célébration ! Mais quelle joie d'entendre le résultat final : ici un extrait de l'antienne "Tumor gule" qui narre un miracle de guérison attribué à St Thomas : 

 

 

Le plus beau fut sans doute, au printemps 2016, un concert donné avec Hilkka-Liisa et Johanna dans l'église des Dominicains de Colmar, en Alsace. Dans l'après-midi avant le concert, nous avons pu, dans la bibliothèque municipale située dans notre ancien couvent, compulser les manuscrits sur lesquels nous avions travaillé l'année d'avant sans jamais les voir. Et le soir, dans l'église attenante, sous la galerie de saints de l'Ordre figurant dans les vitraux, nous avons pu chanter ces pièces devant un parterre de 300 personnes, dans le lieu même où nos frères les ont chantées pendant de longs siècles : en cette année du 800e anniversaire de l'Ordre, c'était pour moi une expérience particulièrement forte. La collaboration avec Vox Silentii trouvait enfin tout son sens : pour Hilkka-Liisa et Johanna, il ne s'agit pas de chanter pour le plaisir d'une performance artistique gratifiante. L'attitude de Vox Silentii est profondément spirituelle : au coeur de la démarche se trouve la conviction que ces pièces sont avant tout des prières, des textes à usage liturgique, qui requièrent de la part de l'exécutant humilité et esprit de service. C'est pourquoi, dans l'idéal, on n'applaudit pas à la fin de leurs concerts, qui sont bâtis comme un office liturgique, respectant l'enchaînement des modes grégoriens et la progression des textes des antiennes et répons.

Le CD est enfin là. Sa production nous a demandé pas mal de travail, notamment pour les traductions, pour ma part du latin et du finnois vers le français. Quelques concerts de promotion sont prévus cet automne en Finlande, et sans doute au printemps 2017 en Suède. L'automne 2017 me verra sans doute assigné de nouveau en Finlande... pour de nouveaux disques avec Vox Silentii ? 

 

fr. Marie-Augustin Laurent-Huyghues-Beaufond op

(Pour toute demande de renseignements sur le CD, écrire à : marie-augustin.LHB@studium.fi)