FIGURE : Giorgio La Pira, un chrétien en politique

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Acteur important de la vie politique italienne, Giorgio La Pira (1904-1977) concevait son engagement comme un service
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FIGURE : Giorgio La Pira, un chrétien en politique
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À parcourir la bibliographie proposée en fin de volume, on comprend qu’Agnès Brot vient combler un manque : jusqu’ici, il n’existait pas d’ouvrage en français consacré à Giorgio La Pira (1904-1977), cette figure singulière de la vie politique italienne, considérée comme un saint par certains, comme un naïf, voire même comme un provocateur par d’autres, qui fut député, sous-secrétaire d’État au Travail, maire de Florence, mais aussi un infatigable ambassadeur de la paix.

«Ce modeste ouvrage na pas vocation à être une biographie savante (…) il n’est pas l’œuvre d’une historienne, prévient Agnès Brot, petite-fille d’Edmond Michelet, ministre d’Etat gaulliste, qui fut ami de Giorgio La Pira. Il a pour seul but de permettre au lecteur d’aller à la rencontre d’un homme attachant qui a marqué l’histoire récente.» Le pari est réussi, même si le projet tombe parfois du côté de l’hagiographie. Les rapprochements avec le pape François n’étaient pas non plus utiles pour intéresser le lecteur à la vie de ce chrétien engagé en politique, «connu dans toute la péninsule italienne et bien au-delà, pour son engagement en faveur des pauvres et de la paix».

«Obligé de mengager en politique»

Au fil des pages, l’auteur fait découvrir cet «homme à la fois libre et original qui agissait selon sa conscience, sans se demander l’effet qu’il faisait et si cela servait sa ’carrière’ politique». Pour lui d’ailleurs, la politique n’a jamais été un choix, mais une obligation. «Jai toujours été obligé de mengager en politique: faire le député constitutionnel, le député, le sous-secrétaire, le maire et maintenant, de nouveau, le député, écrit-il en 1959 dans une lettre à Jean XXIII. J’ai toujours été forcé, avec autorité, à entrer sur les listes pour les élections municipales et législatives, c’est-à-dire forcé à accomplir d’une certaine façon une activité contre ma nature.» Une activité, dont ce professeur de droit romain, n’a jamais tiré profit, vivant très sobrement (il n’a jamais eu de maison ou d’appartement, a toujours vécu dans la cellule d’un monastère ou la chambre d’une clinique et a passé les dernières années de sa vie dans la chambre d’un foyer de jeunes), et pratiquant l’aumône sans compter en faveur des pauvres de sa ville de Florence. «Il faut entrer en politique avec deux sous et en sortir avec un seul», disait-il.

Ambassadeur pour la paix

Agnès Brot met aussi en lumière l’investissement de Giorgio La Pira au service de la paix à travers différents événements, rencontres et voyages. Ainsi quelques mois après son élection à la mairie de Florence, il annonce le jour de l’Épiphanie 1952 le premier congrès pour la paix et la civilisation chrétienne. Il avait la conviction que sa ville, à cause de son histoire et de son riche patrimoine artistique, avait vocation à servir l’entente des hommes. «La Pira sappuyait souvent aussi, pour justifier la légitimité de Florence à être vecteur de paix, sur le concile de Florence qui, en 1439, aboutit à lunion éphémère de l’Église dOrient et de l’Église dOccident : si la paix avait été possible au XVesiècle, elle devait l’être au XXe, pensait-il», explique l’auteur.

À la source de l’engagement en politique comme en faveur de la paix, il y a la foi chrétienne d’un homme engagé à la fois – avec une dispense spéciale – comme tertiaire dominicain et franciscain. Agnès Brot souligne l’importance dans la vie de La Pira de la prière qui nourrit son espérance indéfectible. Une espérance qui est à la base de sa conception de l’histoire dans laquelle Dieu agit comme un levain, et de la responsabilité qui incombe à l’homme. «La réalité historique est en même temps œuvre de Dieu et œuvre de lhomme. Dieu est lalpha et loméga de lhistoire, la cause première et la cause ultime : une cause qui, malgré tout, nempêche pas la liberté de lhomme et qui ne l’exonère pas de la responsabilité de collaborer aux desseins de la Providence», déclare ce lecteur de saint Thomas, Maritain, Blondel et Emmanuel Mounier, en annonçant le 5e congrès pour la paix à l’Épiphanie 1956.

Épreuves

Cet homme attachant, dont la cause de béatification est engagée depuis 1986, n’a pas connu que le succès. Sa volonté de dialogue, y compris avec les communistes en URSS ou au Vietnam, sa conviction que l’histoire allait «inévitablement et irrésistiblement vers la paix et l’unité» n’ont pas toujours été comprises et ont pu se retourner contre lui. Après un voyage à Hanoï, il a fait l’objet d’une campagne de presse particulièrement virulente. « Il subit le mépris, l’incompréhension, y compris de certains membres du clergé », écrit Agnès Brot. Mais c’est dans la foi qu’il vécut ces épreuves. «Cest la nuit quil est beau de croire à la lumière ; il faut forcer laurore à naître», aimait-il dire citant Edmond Rostand.

La Pira a-t-il été un prophète dans son domaine ? Oui, selon Agnès Brot, si l’on retient la définition qu’en donne le concile Vatican II  : le prophète n’est pas celui qui prédit l’avenir, mais celui «qui rappelle la fidélité à lalliance, qui explique le sens des événements et, au nom de la Parole de Dieu, refuse l’ordre établi sur l’injustice». Un beau programme pour le chrétien en politique qui ne va pas sans une profonde vie spirituelle.

Giorgio La Pira. Un mystique en politique,
d’Agnès Brot,
Desclée de Brouwer, 224 p.  18 €
 
Dominique Greiner

 

​(4 mai 2017)