Trois concepts : formation initiale, nouvelle évangélisation et postmodernité
Des contenus polymorphes, une problématique équivoque (au sens littéral)
Une problématique à contenu variable, selon les acceptions mis en avant
Ici en 15 minutes, on va utiliser un curseur pour faire percevoir différentes manières de poser la question. Ce sont autant d’hypothèses de recherche, d’axes de réflexion ouverts.
I. Définitions et caracté2ristiques :
POST-MODERNITE
La modernité : Je prendrai comme définition philosophique de la modernité : l’effort pour imposer la raison comme norme transcendante dans la société.
La post modernité
- Origine : A partir des années 70, ce courant va être théorisé par JF Lyotard (la condition post-moderne, rapport sur le savoir en 1979), puis Habermas ( qui n’est pas favorable à ce courant car pour lui La Modernité est un projet inachevé que l’humanité doit sans cesse reprendre, au sens où la raison instrumentale ne doit pas prendre le dessus sur la réflexion sur la finalité, 1981).
Rapport à la raison :
- Définition : se définit donc en sociologie historique comme la disparition de cette transcendance de la raison.
- Trois caractéristiques :
Rapport au temps :
Les pré-modernes insisteraient sur la tradition, les modernes sur l’avenir, et les post-modernes auraient les pieds dans le vide. Ils valoriseraient donc l’ici et maintenant (avec insistance sur le moment, le culte de l’instant, la recherche du bien–être). L’avenir est incertain, le sens de l’histoire comme progrès est mis en question (no future), le thème de la promesse disparaît.
Deux conséquences majeures : la volonté de transmettre s’estompe et celle de changer le monde aussi.
Le témoignage est mis en question cf Lyotard : c’est la fin des « métarécits » et de la crédulité.
Il y a une crise de la transmission ? L’idée aujourd’hui est de comprendre qu’il n’y a plus rien à transmettre, que tout est transmis (cf. Michel Serres)1.
> Identité dite fragmentée : au plan personnel l’individu est compartimenté (banquier le jour, drogué la nuit ; femme d’affaire le jour, maîtresse de maison le soir), au plan social (communautés, clubs, tribus) l’émiettement du collectif est pensé et voulu comme une constellation.
Il y a le refus d’une appartenance unique pour une poly-appartenance ; on a des identités différentes en des moments successifs.
> Des nouvelles régulations de la vie en société : les actes des individus sont dissociés d’un axe commun.
Il n’y a pas d’autre légitimité que l’efficacité, le politique se focalise sur la gestion, et le contrôle remplace la propriété.
NOUVELLE EVANGELISATION
> Une visibilité (en opposition à la sécularisation, au relativisme du fait du mélange des cultures, hédonisme et consumérisme, spiritualisme flou)
> Vise le monde de la jeunesse : transmettre la foi
> Nouvelles technologies « sciences et technologies risquent de devenir les idoles du temps présent2» mais on les utilise au maximum les technologies de la communication
FORMATION INITIALE
> Former un prêcheur (apôtre): études bibliques, philosophiques et dogmatiques, qualité intellectuelle. Quelqu’un qui transmet
> Former un dominicain : tradition et histoire de l’Ordre /créativité
> Former un frère parmi ses frères : insertion dans une communauté qu’il s’agit à son tour d’animer et faire vivre et rayonner
2) Tableau
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POST-MODERNITE
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Nouvelle Evangélisation |
Formation Initiale
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Renoncer à la
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Catéchisme normatif
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Confiance en l’intelligence
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Temps, instant, non transmission
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Transmettre des modèles |
Tradition vivante et modernité => créativité Prêcher : parole et pensée personnelles |
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Identité fragmentée, appartenance multiple
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Visibilité/autoaffirmation Fragmentation entre le modèle et la vie réelle, suivant le temps professionnel et les temps forts (JMJ) |
Périodes de vie suivant les assignations Nécessité de l’amitié pour être unifié
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Société éclatée Tolérance indifférence |
Unité catholique centralisée Modèle patriarcal de monarchie absolue Communication contrôlée |
Une manière de s’organiser qui est évangélisée Régulation, gouvernance, bien commun, Démocratie, fraternité, universalité et décentralisation
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3) Quatre modèles
Les modèles ci-dessous ne sont caricaturaux que s’ils sont considérés comme exclusifs des autres. L’idéal serait peut-être, en chaque centre de formation initiale de présenter une composante de chacun. Formation initiale- Formation complémentaire- Formation spécialisée
Modèle 1 : Formation initiale très longue modèle « Musée » Post-moderne
CONFLIT – RUPTURE avec le monde et son évolution. Repli entre hommes et dans un musée de l’époque médiévale ou renaissance, intellectuel, rituel, organisationnel. L’âge d’or est dans le passé.
La finalité = la reproduction. Transmission de la tradition mais à l’identique, d’où des querelles sur la fidélité à celle-ci, sans idée de progrès. Une université qui n’aurait pas de recherche. « La théologie est déjà faite ».
Nouvelle évangélisation en rupture : espace communautaire, liturgique, culturel et rituel.
On peut utiliser les nouvelles technologies mais c’est pour se mettre en scène communautairement, institutionnellement, et celles-ci ne produisent pas de changement dans le contenu.
Inconvénient : moule qui s’impose à tous, difficulté pour certains à s’y adapter, crise pour les autres lorsqu’il faut le quitter. Risque de la pensée unique et du conformisme.
Modèle 2 : Moderne : confiance dans la raison et dans l’histoire.
Formation initiale courte, on valorise la formation antérieure à l’entrée dans l’Ordre. La formation professionnelle dispenserait des bases philo et même théo. On fait confiance à l’étudiant pour combler ses lacunes. Insistance sur l’avenir et donc sur la formation complémentaire : master.
La transmission de la tradition op est limitée, on privilégie l’adaptation à une activité, un ministère, la performance, éventuellement l’apostolat aux frontières
L’utilisation des technologies se fait pour des petits réseaux d’amitié et de réflexion.
Inconvénient : Sans même en être conscient, on ignore la tradition dominicaine intellectuelle. Faibles racines, liturgiques, institutionnelles, Peu de ressources pour changer d’activité lorsque la vie le demandera. L’avenir, que l’on veut privilégier, en sera paradoxalement fragilisé.
Modèle 3 : Pas de formation initiale
Soit on se contente de très peu, pour un ministère traditionnel peu exigeant.
Soit on entre avec déjà une longue formation et l’on saute directement à la recherche universitaire ou au travail spécialisé
Identité : excellence dans la spécialité. L’instant suffit : pas besoin de se former à l’avenir. On y est déjà. La niche écologique est trouvée.
On serait ici dans la postmodernité : pas de relation à la tradition reçue, (elle peut avoir été apprise individuellement et livresquement mais pas sous forme d’initiation)
- Nouvelle évangélisation : on offre son témoignage mais modèle quasiment non-reproductible. Bonne communication qui vise à susciter l’admiration.
Inconvénients : pas de racines du tout ni de rapport fécond à la tradition, qui reste une référence extérieure. Superficialité et carriérisme : avoir un poste à l’université, au barreau, ou dans une activité professionnelle reconnue (médecin en exercice, chercheur, sociologue, communicant…). Aucune disponibilité aux charges.
Modèle 4 : Panaché :
Une vie communautaire intense où se transmet la tradition liturgique, culturelle, institutionnelle, les rites, l’histoire de l’entité.
Au même moment, bénéficiant d’un tutorat dominicain qui lui permet d’assimiler la tradition dominicaine, l’étudiant suit un parcours à l’université (complet ou partiel) pour la philosophie et la théologie où il acquiert une autre tradition, une culture, facilitant ensuite dialogue et collaboration. Les frères qui le peuvent et le souhaitent vont jusqu’au doctorat.
Nouvelles technologies : usage à la fois institutionnel et personnel.
Nouvelle évangélisation : Verbo et exemplo, de manière dominicaine c’est à dire organisée évangéliquement, donnant place aux charismes variés, présents dans l’ensemble de la famille dominicaine, collaboration avec sœurs et laïcs.
Inconvénients : trouver l’équilibre d’ensemble et s’adapter à chacun
NB1 Les frères en formation de mon couvent (4 provinces différentes lors de ma consultation) souhaitent ce modèle-là.
NB2 En ce qui concerne la nouvelle évangélisation, je remarque que les dominicains ont une bonne visibilité dans la culture. Il serait intéressant de nous demander la raison de cette affinité des intellectuels pour notre Ordre.
Après le livre de Régis Debray, Dieu, un itinéraire, où les dominicains sont présentés de manière élogieuse, deux livres récents présentent un dominicain comme le personnage le plus sympathique :
Le prix Nobel de littérature Vargas Llosa présente un dominicain irlandais aumônier de prison El sueño del celta (es), 2010, (Le rêve du Celte, 2011) inspiré par la vie de Roger Casement.
et Eric-Emmanuel Schmitt présente un dominicain de Bruges qui tente de défendre une mystique du bûcher dans La femme au miroir (2011).
[1] A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes ! Mais ce n’est pas facile d’être soi-même.
Michel Serres (http://fr-fr.facebook.com/note.php?note_id=249121391793464)
2http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20110202_...
by fr. Michel Van Aerde, OP (Vic. Gen. S. Thomas Aquinas in Belgio)

