Frère Bruno Cadoré, «il est urgent que l’Eglise aille à la rencontre du monde dans l’humilité et la compassion»

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«L’Eglise ne doit pas avoir peur du monde» Dialogue en marge d’une conférence à l’ONU à Genève sur l’héritage du juriste dominicain Francisco de Vitoria.
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Frère Bruno Cadoré, «il est urgent que l’Eglise aille à la rencontre du monde dans l’humilité et la compassion»
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Le jubilé des 800 ans de l’Ordre dominicain vient de prendre fin. Qu’a-t-il signifié pour vous? Bruno Cadoré: – J’ai en tête l’image du Sankofa. Dans la sagesse africaine, cet oiseau mythique s’élance vers l’horizon en tenant dans son bec un oeuf qui symbolise le futur; il a la tête tournée vers l’arrière, car pour s’envoler il doit regarder derrière lui. Ainsi l’Ordre dominicain: il plonge dans ses raciness pour s’élancer vers le futur, emportant avec lui la fécondité de la tradition. C’est un retour aux sources pour mieux envisager l’avenir.

Célébrer 800 ans d’histoire c’est, pour quelque 6000 frères, 3000 moniales, 25’000 religieuses et des milliers de laïcs présents dans 100 pays, célébrer le bonheur d’être une famille donnée à l’Eglise où tous les états de vie témoignent ensemble de l’intuition du fondateur, saint Dominique, au 13e siècle.

Quelle intuition?

– Dominique a regardé comment vivait Jésus: c’est de cette contemplation qu’est né l’Ordre et sa mission, suivre le Christ et prêcher. Il a senti que la prédication, l’annonce de l’Evangile, construit l’Eglise, qu’elle en est un aspect fondamental. Et il en a fait un pilier de l’Ordre avec l’étude, la vie fraternelle et la prière. Les dominicains ont pour mission de servir la conversation que Dieu veut établir avec les hommes pour élargir la tente de son amitié avec eux.

La prédication prend aujourd’hui des visages très divers...

– Sans aucun doute. La predication nous constitue ensemble, nous dominicains: il y a une unité de l’appel dans la diversité des formes. Et ells sont multiples, à l’image de nos engagements: en paroisse, mais aussi dans l’enseignement, les moyens de communication sociale, les organisations internationales ou des projets d’entraide et de solidarité. Dans les nouveaux contextes culturels et scientifiques du monde d’aujourd’hui, autant de terres sacrées à fouler sans crainte pour y contempler le travail de la Parole de Dieu et de la grâce et découvrir des chemins nouveaux vers la vérité. Qui n’est pas un concept, mais Quelqu’un.

Prêcher est d’abord une expérience, dites-vous...

– Oui. C’est prioritaire. Car la predication confronte le prêcheur à des situations où l’homme souffre, est blesse et malmené. Et cela doit l’inciter à mettre toujours plus les sans-voix au coeur de ses engagements, à prendre leur défense par tous les moyens à sa disposition – d’où la présence à l’ONU depuis 1998 de Dominicans for justice and peace (Dominicains pour la justice et la paix), qui leur donne voix dans le concert des nations.

Comment rejoindre nos contemporains?

– Il importe de dialoguer et de marcher avec eux, car le monde est le lieu où Dieu converse avec l’homme. Et l’Evangile s’adresse à chacun là où il est. L’annoncer, c’est nous lier à celles et ceux à qui nous sommes envoyés, être attentifs à ce qui abîme l’homme: pas de prédication sans compassion. Notre fondateur est souvent représenté en prière au pied de la croix: là il apprenait du Christ la compassion par laquelle il donnait vie au monde et entendait son peuple. A son tour, il fait rejaillir la compassion divine sur ses interlocuteurs. La compassion, nous la vivons concrètement dans notre chair: parmi les familles qui fuient aujourd’hui les combats en République centrafricaine, en Irak et en bien d’autres lieux de la planète, il y a des familles d’où sont issus certains de nos frères. Comment, dans ces conditions, rester indifférent? Il m’apparaît urgent de renforcer le lien entre les deux grands axes de notre spiritualité que sont la prédication et l’étude et de les faire dialoguer. Si l’étude rend intelligible un mystère plus grand que l’homme,cette capacité, la prédication doit la prendre au sérieux et la promouvoir pour aider chacun à entrer en conversation avec Dieu.

Quelle évangélisation pour aujourd’hui?

– Nous dominicains voulons server l’Eglise en tant que famille, soulignant sa dimension communautaire. Cela nous oblige à repenser la place des communautés et des laïcs en son sein. Une problématique me tient à coeur: les jeunes. Comment l’Ordre peut-il contribuer à ce que leur voix ait toute sa place dans l’Eglise? Nous devons travailler à ceci: qu’ils soient heureux de découvrir que leur baptême les rend acteurs de l’évangélisation. Croyez-moi, cela changerait bien des choses pour eux et pour l’Eglise! Evangéliser, ce n’est pas construire une Eglise qui fait pour, mais une Eglise qui se pense dans la globalité de sa communion. Elle doit aller en priorité vers ceux qui ne viennent pas à elle, ceux qui ne connaissent pas l’Evangile. Prêcher c’est se désinstaller, c’est, comme Jésus, aller de ville en village brûlé d’un feu intérieur.

Quels défis pour l’Eglise de ce temps?

– J’en vois trois. Premier défi: l’Eglise doit considérer que l’avenir du monde est plus important que le sien. Ainsi, elle doit trouver des moyens pour être plus vulnérable à ce qui se passe aujourd’hui jusqu’à en être blessée. Deuxième défi: la communauté. L’Eglise est d’abord une communauté qui se rassemble régulièrement dans un lieu de culte, mais avec la mobilité qui caractérise notre société, les gens viennent d’horizons très divers: quelle communauté bâtir? Comment faire naître et nourrir un sentiment d’appartenance? Troisième défi: l’Eglise ne doit pas avoir peur du monde, au contraire elle doit s’engager avec confiance dans les nouveaux territoires du savoir, qui dessinent l’avenir de l’humanité, être présente au coeur de ces réalités. Là aussi Dieu dit quelque chose à l’homme.

Recueilli par Geneviève de Simone-Cornet

Echo Magazine - 3 février 2017

 

(23 février 2017)