Frère Jean Jacques Perennes parle de Pierre Claverie

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Par Elena Dini
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  1. Pour Mgr Claverie le dialogue était devenu comme le "maître mot" de sa foi. Pourquoi et comment vivait-il le dialogue ?

 

Pierre Claverie a souvent déclaré, en effet, que « le dialogue est le maître mot de (sa) foi », car il a passé l’essentiel de sa vie dominicaine en pays musulman. Né dans l’Algérie coloniale, dont la culture dominante était française, c’est seulement à l’âge adulte, quand il entre à l’Université puis au noviciat dominicain, qu’il découvre l’autre, musulman, qu’il n’avait encore jamais vraiment rencontré. Revenu en Algérie après son ordination sacerdotale, il va tout faire pour connaître le monde arabe et musulman : il apprend la langue arabe, se fait de nombreux amis et a une véritable passion pour la rencontre. Le « dialogue » pouvant quelques fois en rester à des mots superficiels et trompeurs, il préfère d’ailleurs parler de « rencontre », car l’amitié quand elle est authentique permet de dépasser les obstacles de langue, de culture, de race et même de religion.

 

 

  1. Mgr Claverie a osé beaucoup dans ses déclarations surtout à travers les médias, conscient des risques qu’il courait. D'où lui venait cette grande liberté intérieure? 

 

Pierre Claverie était vraiment un homme de Dieu. Ses formateurs du Saulchoir sont très tôt frappés par la profondeur de sa vie spirituelle. Cela l’a beaucoup aidé à vivre sa foi, minoritaire dans un pays musulman. Sa fidélité à la prière et à l’étude l’ont soutenu lors des difficultés qu’il a eu à affronter lorsque l’islamisme et la répression militaire faisaient des milliers de morts dans son pays. Ses homélies, ses retraites et ses lettres montrent qu’il trouvait dans la prière et la méditation l’énergie intérieure pour être prêt à suivre le Christ dans le mystère pascal. Il aimait alors répéter : «  Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

 

  1. Même si il n’était pas d’abord un théologien mais davantage un pasteur, quelle est la plus intéressante contribution ou intuition théologique que Mgr Claverie nous a laissée?

 

Sa contribution originale est le parler vrai : il ne triche pas, en s’abritant derrière des mots faciles et trompeurs. Il reconnaît que le dialogue interreligieux est difficile, est même souvent une épreuve : « Aussi longtemps que nous n’avons pas mesuré la longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur, toute l’étendue de l’abîme qui nous sépare, nous ne sommes pas prêts à nous reconnaître, à nous connaître, à nous aimer. »  Au sein de la conférence des évêques d’Afrique du Nord et au Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, il a souligné l’exigence de respecter l’altérité. Il n’y a de vrai dialogue que lorsque je reste moi-même dans ma foi, tout en respectant « la vérité des autres ». Car, comme l’a dit  le concile Vatican II dans la Déclaration Nostra Aetate, « L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (n° 2).

 

  1. Dans votre présentation lors des Journées Romaines du mois de septembre 2018, vous nous avez montré comment dans ses discours et ouvrages Mgr Claverie s'appuie à la fois sur les réflexions de savants juifs et musulmans. Qu'est-ce qu'il nous suggère à travers cette démarche?

 

Pierre Claverie tente, en effet, de trouver dans les écrits des croyants des autres traditions religieuses des éléments qui permettent une meilleure compréhension mutuelle. Il est très marqué par le philosophe juif Emmanuel Lévinas qui a fait de l’altérité un de ses grands thèmes. Il cite aussi souvent l’intellectuel tunisien Mohamed Talbi, avec qui il partageait la même exigence du dialogue en vérité : « Non seulement j’admets que l’autre est autre, sujet dans sa différence, libre dans sa conscience, mais j’accepte qu’il peut détenir une part de vérité qui me manque et sans laquelle ma propre quête de vérité ne peut aboutir totalement ». Il y a tant d’obstacles au dialogue qu’il est important de se trouver des partenaires qui permettent de se comprendre et de développer des liens d’amitié. Car lorsque l’on est amis, on peut aborder sans risque les questions difficiles, « l’abîme qui nous sépare ».

 

  1. Vous avez beaucoup de souvenirs de cet homme d'Eglise bientôt béatifié. Est-ce que vous pourriez nous partager de plus personnel à ce sujet, peut-être une image significative de vie quotidienne vécue ensemble?

 

J’ai connu Pierre en 1971 et vécu dans la même communauté dominicaine que lui à partir de 1977. Il était très occupé, mais nous partagions l’eucharistie, quelques repas, la vaisselle, des sorties, des soirées au restaurant. Il travaillait beaucoup mais aimait aussi beaucoup rire. Il a beaucoup conforté ma vocation de jeune frère, encore fragile à cette époque. Quand il a été ordonné évêque, il nous partageait ses soucis et ses projets avec enthousiasme. Il m’a ordonné prêtre en juin 1989 : c’est évidemment pour moi un jour inoubliable. Durant les derniers mois, j’ai tenté de le convaincre de moins s’exposer dans les médias, mais il avait fait son choix d’aller, s’il le fallait, jusqu’au bout du don de sa vie au Christ.

 

  1. Quel est le message de Mgr Claverie pour l'Eglise du XXIème siècle, en particulier à la lumière de l'appel à la prière lancé ce 29 septembre par le Pape François pour l'unité de l'Eglise?

 

Le XXIe siècle commençant est marqué par le phénomène des migrations : beaucoup quittent leur pays en raison de la pauvreté, de la violence, du manque de liberté. Les pays riches (Europe, Amérique du Nord, Australie) sont tentés de se replier sur eux-mêmes, bafouant une longue tradition des droits humains. Pierre Claverie invite à risquer l’aventure de la rencontre de l’autre : ce n’est jamais facile, c’est à mener avec prudence et précaution, mais ce peut être une source de grand enrichissement humain. Le repli sur soi ne conduira qu’à la violence et l’oppression. L’Evangile impose aux chrétiens de montrer un chemin de générosité. Cela a un prix. Pierre parlait d’ « humanité plurielle, non exclusive » et nous a montré par sa vie et sa mort que les disciples du Christ doivent être prêts à cela.

 

 

La Curie remercie Mme Elena Dini pour cette interview.
elenadini@gmail.com