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"Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! "
Cette béatitude - qui vient clore l'évangile de Jean - s'adresse à nous ce matin, comme à toutes les générations de croyants qui se succèdent depuis 2000 ans.
Béatitude de la foi qui semble au premier abord nous distinguer si fortement de cette expérience de Thomas que nous rapporte l'évangile de ce jour. Ne sommes-nous pas - nous - en effet, de cette foule immense de ceux qui croient sans avoir vu ? Ne sommes-nous pas, pour la plupart d'entre nous, chrétiens depuis notre plus tendre enfance ?
J'ai la foi - du moins, je crois la posséder. Je crois savoir qui est Jésus. Je pense connaître les mystères de la foi, peut-être à la manière de ces catéchismes d'autrefois qui répondaient de manière si lumineuse et si simple à des questions aussi fondamentales que : "Qui est Dieu ?" ou "Qu'est-ce que la résurrection ?". Finalement, dans notre vie spirituelle, est-ce que tout - bien souvent - ne serait pas "déjà vu"…
Mais le Christ aujourd'hui nous avertit : "Heureux ceux qui croient sans avoir vu".
Cette béatitude est une invitation à ne pas nous reposer avec paresse sur ce que nous croyons savoir. Elle exige de nous que nous renoncions définitivement à toute tentation d'autosatisfaction spirituelle. Et pour cela, nous sommes invités à revivre - chacun pour notre part - cette expérience de Thomas, l'homme qui croyait savoir mieux que les autres.
Car il savait bien ce qu'il avait vu le soir du Vendredi saint. L'évidence douloureuse s'était imposée à lui : Jésus est mort, son corps est au tombeau et il ne lui restait plus qu'à faire le deuil de cette expérience malheureuse, de cette espérance perdue.
Où donc était Thomas le soir du premier jour, lorsque le Christ apparaissait pour la première fois à ses disciples ? Où était-il, sinon enfermé dans cette conviction sans issue de la victoire de la mort, imperméable à la possibilité d'imaginer que les choses ne puissent être autrement qu'elles ne paraissent. Et quand les autres apôtres lui rapportent cette nouvelle inouïe, il refuse de les croire, il pose ses trois conditions : "Si je ne vois pas… Si je ne mets pas mes doigts… Si je ne mets pas ma main…non, je ne croirai pas".
Et pourtant la situation n'est pas bloquée avec Thomas. Son scepticisme creuse au contraire le chemin de la foi de manière souterraine et silencieuse. Car sa demande n'est peut-être pas à entendre d'abord comme une provocation ironique et cinglante. Plus qu'une preuve d'incrédulité, elle est une légitime exigence de vérité. Plus encore, elle est surtout l'humble et douloureux aveu de la fermeture de son cœur. Sa foi est une foi "sous conditions", imparfaite, douloureuse. Thomas a le mérite d'être honnête avec lui-même, il ne cache pas à ses frères ses doutes et ses difficultés à croire. Il a besoin d'un temps de mûrissement pour consentir à l'inouï de la résurrection.
Nous aussi, derrière nos professions de foi si assurées en apparence, nous avons souvent à renoncer à nos représentations, à notre soif de preuves toujours réfutables, à notre volonté de mainmise pour que la foi soit vraiment reçue comme un don, et non vécue comme une conquête. On ne croit pas simplement parce que ce serait logique, parce que les autres croient ou parce que c'est comme ça dans la famille. La démarche de la foi est toujours personnelle, propre à chacun, aucune ne ressemble à une autre. Il faut pouvoir accueillir chacun avec ses doutes, ses propres questionnements, ses limites. Car c'est très exactement ce que fait le Christ lorsqu'il se rend à nouveau présent à ses disciples. Il prend Thomas au mot et il le conduit à entrer dans la foi à partir de son incrédulité même.
Alors que Thomas voulait toucher, mettre la main sur de la matière, maitriser les choses et les situations, c'est le Christ lui-même qui l'invite maintenant à mettre sa main dans son côté blessé. Jésus l'invite, non pas à constater une preuve, mais à reconnaître que la réalité est tout autre, inimaginable, irréductible à un savoir objectif : la mort vaincue, la Vie plus forte que la mort. Les yeux de Thomas s'ouvrent sur le mystère de la résurrection, et ce qu'il confesse - au creux de cette expérience - va bien au-delà de ce qu'il peut constater de ses yeux : "Mon Seigneur et mon Dieu".
En reconnaissant la divinité du Christ, Thomas prononce la plus belle confession de foi de l’Évangile. Il s’est laissé rejoindre dans ses doutes, et il réalise enfin jusqu'où va l'amour de Dieu pour les hommes.
Nous sommes invités - nous aussi - à prendre conscience des lieux en nous où nous ne sommes pas encore suffisamment habités par la puissance du vie du Ressuscité, car c'est très précisément là qu'Il peut nous rejoindre et nous donner d'accéder à la foi. Comme Thomas, il nous faut devenir croyant à partir des lieux de nos vies où nous sommes incrédules, ces lieux où Dieu n'a pas accès, ces lieux où nous nous laissons séduire par la mort. Tous ces endroits clos où nous nous tenons comme dans des tombeaux, à l'image des apôtres emmurés dans leurs peurs, incapables d'accueillir la vie, impuissants à entrer dans la paix promise, cette paix qui consiste désormais à accueillir dans sa vie la présence vivifiante et toujours actuelle du Ressuscité… Jésus est le Vivant qui peut venir visiter tous nos tombeaux, c'est là qu'Il se tient avec nous pour nous en faire sortir et nous ouvrir à la vie divine.
C'est pour cela que Jésus vient et ne cesse de venir à notre rencontre : il vient et il se tient au milieu de nous, comme il le fit au soir de la Pâque, et huit jours plus tard, et chaque fois désormais que des hommes et des femmes se réunissent en son nom, pour faire mémoire de sa passion et de sa résurrection, et très spécialement lorsque nous célébrons l'Eucharistie. Aux disciples et à Thomas, le Christ montrait ses mains et ses pieds transpercés et son côté ouvert. Ce qui se donne à voir aujourd'hui de la puissance de la résurrection, ce sont nos mains, nos gestes, notre parole de foi et notre témoignage qui doivent le révéler, sous le souffle de l'Esprit.
"Comme le Père m'a envoyé, moi aussi, je vous envoie".
Laissons-le Christ nous rejoindre aujourd'hui dans tous nos lieux de ténèbres et apprenons de lui à devenir les témoins fidèles dont notre monde a besoin.
Fr. Charles Ruetsch

