"Ils ont les yeux fixés sur elle..."

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Homélie du fr. Franck Dubois op
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Ils ont les yeux fixés sur elle et la placent au milieu du cercle pour que tous la regardent. Ils la montrent du doigt. Ce n’est plus une femme, c’est une adultère. Ce n’est plus une personne, et à peine un objet. Objet d’accusation, occasion de faire tomber elle et Jésus dans une même chute. Ils la dévisagent, autant dire : ils la défigurent. Et les accusateurs interpellent Jésus : « Vas-tu la regarder toi aussi, qu’on est venu piéger, comme on l’a piégée, elle ? Vas-tu la regarder, qu’on te prenne en flagrant délit ! : un regard qui jugera – et c’en sera fait de ta réputation de douceur et de pardon – ou, mieux encore, un regard qui aimera un peu trop, qui s’attardera sur les détails d’un corps qui n’est plus que cela, une chair mise à nue, scrutée, violée par nos regards fébriles – Regarde-la, bon sang, pour que tu tombes comme nous sous le coup de la colère et de la condamnation, qui cachent si mal la luxure et la haine. Regarde ! »

Mais non. Il se baisse. Jésus ne regarde pas. C’est le seul à regarder ailleurs, obstinément, par terre. Il trace des traits. Qui sait ? Les traits peut-être de celle que tous regardent, sans voir. Christ Dieu, par qui tout a été fait, trace sur la terre dont il nous a tirés le vrai visage de cette femme qu’il a vu, bien avant tous les autres, sans jamais pourtant l’avoir regardé. Le visage de cette femme, il le connaît de l’intérieur. Un visage doux et pur. Une beauté que rien n’aura violée, ni ses péchés honteux ni les regards soutenus de ses accusateurs. Jésus dessine par terre le vrai visage de cette femme. Elle-même, certainement, ne s’y reconnaîtrait pas.

Car il faudrait pour cela que se retirent ces yeux accusateurs, les masques grossiers qui l’entourent et l’empêchent de se rappeler de ce qu’elle était avant, de ce qu’elle est toujours, de ce qu’elle sera demain et jusqu’au dernier jour : une enfant du Père, reflet de la Beauté du Dieu immaculé, une femme plus grande que son péché. Alors ils partent, un par un. Parce que d’un coup l’homme penché sur le sable leur a donné un miroir. « Regardez-vous bien : n’avez-vous jamais péché ? » Soudain, ce n’est plus la femme qu’ils voient, mais eux-mêmes. Leur violence se retourne contre eux. Ils ne sont pas prêts à recevoir la parole de miséricorde. Allez et suivez vos vues trop courtes. Plus tard, vous comprendrez. La femme, elle, attend.

Son heure est venue de renaître, à l’instant. Ce n’est plus dans un miroir qu’elle va là s’admirer. Ce n’est pas ce fard méchamment bariolé qui coule sous les larmes, et les vêtements arrangés en hâte pour cacher sa nudité qui feront illusion. Qu’importe ! Eve a honte certes, mais non plus peur. Car elle voit devant elle Celui qui a ses yeux pendant bien trop d’année était resté caché. Elle voit l’Amour, à ses pieds qui soudain se redresse. Et de lui elle reçoit la grâce et la beauté qu’elle avait cru jusqu’ici détenir en main propre.

La femme pécheresse, nouvelle Eve repentie se laisse envisager, pour la première fois, par l’Amour. Et l’Amour qui regarde cette femme la voit telle qu’elle est, exactement semblable au visage mystérieux que tout à l’heure il dessinait dans le sable. Et la femme le voit et en lui elle se voit. O admirable échange qui par la sainte Face découvre à tous les hommes ce qu’est l’humanité. « Que veux-tu que je fasse pour toi ? Que tu me bénisses Seigneur ! » Et l’Amour fait chair bénit cette femme puis la laisse aller : « Ne pêche plus. » Comment pourrait pécher un cœur que l’Amour lui-même a béni ?

Mercredi soir, du haut du balcon de la place St Pierre, notre Pape François nous a demandé une chose : de le bénir. Admirable requête que je voudrais faire nôtre. Bénir d’abord, sans d’abord juger, sans d’abord condamner, sans même nous méfier. Bénir, c’est-à-dire dire du Bien, de nos frères pêcheurs, de nos communautés fragiles, de l’Eglise en chemin. Bénir pour en exorciser la peur, y ramener la confiance. Bénir pour appeler la vie sur le monde. Mais bénir, n’aurait aucun sens si nous ne nous rappelons pas que pour Dieu, dire, c’est faire. Et si c’est Dieu lui-même qui, sur nos lèvres, met sa parole de bénédiction, c’est qu’il nous donne aussi cette grâce d’agir : « Va et ne pêche plus. » Ne pêche plus… « N’ignore donc plus le pauvre qui est là, à l’entrée de notre église. Et souviens-toi que ton maître, du haut du ciel s’est avant toi baissé pour lui porter secours. » Frères et sœurs : les avez-vous, les avons-nous seulement regardé ces pauvres, autrement qu’en les jugeant, autrement qu’en les trouvant dérangeant. Ouvrons nos yeux, ouvrons nos bouches, et notre cœur enfin ! Il est temps de bénir : de voir en face la détresse insupportable d’un monde qui croule sous la malédiction de trop de jugements, qui meurt du mépris que l’argent a de l’homme, une terre qui mendie en vain une bénédiction, une parole, un geste que nous, oui nous chrétiens, devant tous, avons le devoir impérieux de donner à nos frères.

Tout à l’heure, il est vrai, au sommet de la messe je m’agenouillerai. Et vous avec moi nous nous abaisserons pour vénérer humblement le corps eucharistique, la présence de Dieu qui voudra nous bénir. Et cela est juste, et bon. Mais ce qui ici commencera à l’autel ne s’accomplira que dehors, lorsqu’en refaisant ce geste nous nous agenouillerons, pour servir les petits. Pour nous laisser bénir par ceux qu’hier encore peut être nous ignorions, ou pire,  méprisions. Les pauvres sauveront l’Eglise quand partout elle croulerait. Ils soutiennent l’Eglise en veillant à ses portes. Grâce à eux, à eux d’abord, elle ne s’écroulera pas. Et demain ils tiendront les portes du Royaume où ils nous précèderont. Si l’Eglise a la garde des pauvres, c’est que notre Seigneur avait déjà compris qu’ils sont les premiers à garder sa Parole. On dira avec raison qu’eux aussi sont pécheurs. On protestera en vain en disant que le mal fait son œuvre aussi chez les petits, que certains trichent, que d’autres volent. Et Dieu, me direz-vous, ne savez pas cela ? Puissions nous nous garder de juger la Parole, puissions nous ne jamais nous croire plus grand que cet Amour qui s’abaissa un jour aux pieds de l’adultère.

Lors d’une messe en prison, j’ai prêché sur ce même Evangile. J’ai demandé aux détenus ce que Jésus pouvait bien dessiner sur le sol. Et l’un m’a répondu : « Il trace des limites. » Puis, vers la fin de l’homélie, du fond de notre petite salle de culte aux vitres grillagées, du fond de son péché d’homme coupable par tout le poids de sa faute odieuse, le détenu fut comme touché par la grâce.  Il s’est ravisé et m’a dit cette phrase que je nous engage tous à méditer ce matin : « Mais Jésus, les limites, Il les franchit. »