«Il est rarissime de donner le nom d’un ecclésiastique à un espace public parisien. Le seul précédent récent est le Pape Jean‐Paul II. Avant le pont Lustiger, la Capitale aura une place du Père Carré» : À la maire de Paris, l’on souligne volontiers l’événement. En saluant la figure de cet homme «de grand sens» que fut le P. Carré, pour paraphraser le titre d’un de ses livres... et le poète Saint‐John Perse (Des heures de grand sens, Paris, Cerf, 1991).
Aussi, les dominicains français sont-ils particulièrement heureux de voir la société civile honorer la mémoire d’un des leurs. Et d’abord parce qu’il fut un homme profondément évangélique.
La mémoire collective catholique se souvient volontiers du prédicateur de Notre-Dame et de l’académicien. Par sa parole ‐conférences, homélies‐ et ses livres‐, il contribua à médiatiser Vatican II et ses fruits grâce à une théologie thomiste des plus classiques toute empreinte d’humanisme...et d’humanité. Quitte à prêcher dans les cinémas et les casinos !
Or ces aspects de la personnalité du Père Carré occultent un peu d’autres pans de sa vie. Ils enrichissent pourtant considérablement l’image de cet homme d’aspect frêle et discret. Les plus anciens se souviendront qu’il créa, avec d’autres, l’Union catholique du théâtre et de la musique (U.C.T.M.) et contribua ainsi à relier le monde des artistes et l’Église. Ou encore qu’il fut l’aumônier des Petits frères des pauvres. Et qu’il donna beaucoup de temps - lui qui connaissait les hôpitaux par cœur-, à l’accompagnement des malades. Il fut ainsi un compagnon aimé tant des bateleurs que des Immortels.
Mais combien savent qu’il fut un grand résistant, ce qui lui valu la Légion d’honneur à titre militaire, lui qui ne toucha jamais un fusil ? C’est ainsi qu’il fit partie des «22» : un cercle de vingt deux grandes figures de la Résistance, toutes opinions confondues. Le Père Carré confiait volontiers aux plus jeunes frères les souvenirs de cette époque : «Ma mère, j’ai avec moi ces enfants. Pouvez-‐vous les accueillir ?». Devant ce prêtre efflanqué fuyant la Gestapo et devant les jeunes juifs qui l’accompagnaient, tombe la réponse : - «Oh ! Je dois réunir mon conseil...» - «Réunissez ma sœur. Je les cacherai ailleurs !». Ce qu’il fit chez d’autres religieuses plus...disposées.
Ou ce jour où, passant en train la ligne de démarcation avec sa mère aveugle, il portait des documents pour la Résistance. Et voici que l’occupant fouille le sac à main de Mme Carré où étaient cachés les faux-papiers...sans les trouver ! Le P. Carré y vit toujours un miracle qu’il attribua à la petite Thérèse qu’il avait invoquée sur l’instant.
Dès 1938, un voyage à Berlin pour des conférences à la communauté française lui avait ouvert les yeux. La rencontre avec des membres des jeunesses hitlériennes d’une part, et des entretiens avec Wladimir d’Ormesson, journaliste et futur diplomate d’autre part, le convainquent du caractère maléfique de ce qui se prépare alors à Berlin.
Dès la Débâcle et l’armistice, avec Stanislas Fumet, il fut de ceux qui dirent : «Non».
In fine, demeure un ultime aspect qui rend l’homme attachant. La publication des œuvres complètes de Thérèse de Lisieux ou ... de la Traduction œcuménique de la Bible lui doivent beaucoup, lui qui fut sans doute l’un des premiers catholiques à prêcher dans la cathédrale protestante de Genève depuis la Réforme. Tout au long de ces années, le frère Ambroise-Marie Carré resta attaché au couvent de Saint-Dominique à Paris et au travail inlassable de ses frères des éditions du Cerf. Les uns l’appelaient «frère Ambroise-Marie», les autres, «Père Carré», ou encore «le Père». Tous l’aimaient.
Depuis le transfert des éditions du bd de Latour-Maubourg à l’«Ensemble Glacière» (1) dans le 13ème arrondissement, le siège de l’Association des Amis du Père Carré a rejoint le siège de la Province dominicaine de France, 222 rue du Faubourg Saint-Honoré ; et le fonds Carré est passé aux archives provinciales tant sa personne appartient à l’Ordre qu’il aima passionnément.
Un frère, d’une cinquantaine d’années qui vécu avec lui, peut aujourd’hui confier : «C’est au noviciat que j’ai appris ce qu’était un frère, mais c’est le frère Ambroise-Marie qui m’a appris ce qu’était un prêtre dominicain : un homme lumineux et bienfaisant».
Association des Amis du Père Carré
222, rue du Faubourg Saint‐Honoré
75008 Paris
(1) Ensemble dominicain formé par le couvent de Saint--‐Jacques, le Jour du Seigneur, la Commission léonine pour l’étude et la diffusion de saint Thomas d’Aquin, le centre œcuménique Istina, la Bibliothèque du Saulchoir, et le Cerf.
(avril 22, 2013)



