Interview avec Monseigneur Octavio Ruiz Arenas

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DSI l'a interrogé en préparation de l'Assemblée Générale
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Octavio Ruiz Arenas
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Interview avec Monseigneur Octavio Ruiz Arenas, colombien, Secrétaire pour le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation. Il travaille depuis cinq ans au Saint Siège. Il raconte qu’en 2007, quand se terminait la cinquième Conférence Générale de l’Épiscopat Latino-Américain, le Pape Benoît XVI voulu nommer le nouveau vice-président de la Commission pour l’Amérique Latine qui fut annoncé précisément au moment de la clôture de cet évènement qui se déroulait à Aparecida, au Brésil. Monseigneur Ruiz dit: “A ce moment-là, j’étais Archevêque métropolitain de Villavicencio, en Colombie, et j’avais été évêque auxiliaire de Bogotá. Je travaillais depuis six ans et demi à Villavicencio où je travaillais à la réorganisation de la vie du presbytérat, la partie pastorale, faisant un plan pastoral assez précis par rapport à la Nouvelle Évangélisation. Nous étions sur le point de commencer son application, quand le Saint Père m’appela pour travailler au Saint Siège. Je fus dans la Commission pour l’Amérique Latine durant quatre ans, et actuellement depuis déjà un an, ici au Conseil Pontifical pour la Nouvelle Évangélisation.”

Comment s’est passé cette année de travail?

L’expérience a été très intéressante. Quand le Saint Père me nomma pour ce Conseil, il voulait que ce soit comme la représentation de tout le travail qui se fait en Amérique Latine, étant donné que cette dernière, a une grande expérience sur ce terrain. Quand le pape Jean Paul II invita l’Église à une Nouvelle Évangélisation, et spécialement à Haïti, quand a démarré la préparation de la célébration du cinquième centenaire de l’arrivée de l’Evangile sur le continent Américain, il disait qu’une Nouvelle Evangélisation était nécessaire, nouvelle en son ardeur, nouvelle par ses méthodes, nouvelle par son expression. Ensuite peu à peu au travers de ces différents discours, il affina les choses d’avantage, faisant voir ce que cela entrainait: une grande impulsion missionnaire, le désir réel  de vivre la sainteté, un renouvellement  profond de l’Église qui doit logiquement adapter toute son action pastorale à la situation qu’elle est en train de vivre.

Quand je suis arrivé ici pour travailler, j’avais bien sûr l’idée que le Saint Père avait créé et organisé un nouveau Dicastère romain, particulièrement pour l’Europe, mais en réalité c’était pour toute l’Église universelle, toutefois, il faut prendre en compte qu’avec des modalités différentes en Amérique Latine comme en Europe, ma nomination est due précisément à cette raison : le Pape voulait qu’un latino-américain puisse faire connaitre la richesse de l’expérience, et en même temps, qu’il puisse collaborer dans l’organisation du Dicastère et essayer d’animer l’action de la Nouvelle Évangélisation ici sur le continent européen, et pas seulement en Amérique Latine.

Quels sont les objectifs de ce Dicastère?

Le Pape créa ce Dicastère pour montrer qu’il y a une profonde préoccupation dans l’Église pour tout cet assaut de sécularisme qui envahit le monde occidental, de telle sorte que des nations de profonde tradition chrétienne, au cours de ces dernières années ont vu une grande désertion de la part de leurs fidèles, une profonde indifférence du point de vue religieux et de la foi, et beaucoup de catholiques vivent comme si Dieu n’existait pas. Il faut croire que c’ést une situation très délicate et grave, et qu’il faut y trouver un remède. Le Saint Père institua ce Dicastère, pour trouver des réponses aux grands défis que nous présente la culture actuelle. En même temps, on voyait la situation de l’Amérique Latine que le Pape, comme nous le savons, avait appelé le « continent de l’espérance »: malgré une grande ferveur religieuse, l’existence de grandes manifestations de piété populaire, bien des gens ne cherchent pas dans l’église la réponse à leur soif de Dieu, mais ils cherchent réponse dans des nouveaux groupes religieux, par exemple dans certaines sectes qui leur offrent quelque chose que peut-être l’église a manqué sur le plan pastoral, d’où l’importance d’une Nouvelle Évangélisation pour que nous retrouvions l’Amour de l’Évangile,  que nous revenions à nous nourrir de la Parole de Dieu,  à donner à Jésus cette centralité et à savoir que notre vie chrétienne est une rencontre personnelle avec Lui, qui doit nous remplir d’une joie profonde, mais que nous devons également transmettre aux autres.

En ce sens, le document d’Aparecida, de cette cinquième Conférence de l’Episcopat Latino-américain, a marqué un tournant dans la vie pastorale de l’Église latino-américaine parce que non seulement elle place au centre la rencontre personnelle avec Jésus, dans la profonde nécessité de se nourrir de la Parole de Dieu qui s’est développé par le biais de la Lectio Divina, en donnant une grande centralité à l’action eucharistique et également à l’engagement dans l’action sociale, mais de plus, à Aparecida, il s’est révélé qu’il est nécessaire de faire quelque chose en profondeur et d’inviter donc à la mission continentale. Tous les diocèses d’Amérique Latine et des Caraïbes sont engagés dans cette mission du continent,  qui n’est pas autre chose que de donner une impulsion missionnaire à l’action pastorale, c’est revenir à ce qui est essentiel dans la vie de l’Église, pour que nous puissions le communiquer à nos fidèles, c’est leur faire prendre conscience de la richesse et de la fraicheur de l’Évangile. L’Évangile qui nous encourage justement à être des hommes et des femmes meilleurs dans le monde d’aujourd’hui, à essayer d’irradier  la joie et l’espérance aux personnes qui sont à nos côtés.

Pourquoi parle-t-on de Nouvelle Évangélisation? Que devons nous changer?

Quand on parle de “nouvelle”, il faut comprendre ce que l’on met derrière ce mot. La question que beaucoup se posent est la suivante : est-ce que par hasard l’évangélisation qui s’est faite n’a pas servi ? Manque-t-il quelque chose? Faut-il absolument tout changer ? Faut-il chercher de nouveaux contenus? La réponse en réalité se trouvait déjà dans le document Evangelii Nuntiandi, de Paul VI, où il nous montre que l’évangélisation est la tâche fondamentale de l’Église, sa raison d’être… et que le message de l’Évangile n’est pas une autre chose qu’annoncer Jésus Christ: sa vie, sa passion, sa mort, sa résurrection, son action sanctificatrice; c’est une communication permanente d’un Dieu qui nous aime et qui nous estime beaucoup, c’est ce que nous devons repérer tout au long de l’histoire, car le Christ est un, c’est à dire qu’il est principe et fin et nous savons qu’Il est le chemin, la vérité et la vie. Il est donc le même hier, aujourd’hui  et pour toujours.

De cette façon la nouveauté ne se réfère pas au contenu, la nouveauté se réfère au style que nous adoptons pour évangéliser, l’effort que nous devons faire pour répondre aux grands défis, la programmation que nous devons penser pour que cela soit un processus vraiment évangélisateur, de façon à pouvoir dire que la méthode pour transmettre l’Évangile est plus adaptée et en ce sens nous devons être attentif à deux choses, comme nous le dit le pape: la nouveauté est dans l’ardeur, dans les méthodes, dans les expressions. Nous devons être des hommes et des femmes qui prêchons et annonçons  l’Évangile non seulement en paroles mais par le témoignage de notre vie, un enthousiasme profond et une grande conviction.

D’un côté nous devons connaitre la culture qui nous entoure pour qu’avec nos messages nous puissions répondre aux défis et pour cela nous devons chercher des expressions qui soient intelligibles aujourd’hui.

D’un autre côté il est primordial d’utiliser tous les outils des nouveaux moyens de communication et du monde digital, pour rencontrer les gens là où précisément ils ont aujourd’hui dans ce monde cybernétique, leurs rencontres, leurs discussions, leurs débats de façon à ce que l’Église ne soit pas éloignée de tout cela.

Pour une vraie évangélisation qui soit nouvelle, il est nécessaire de commencer par la nouveauté des évangélisateurs, c’est à dire que nous soyons des hommes nouveaux, des hommes qui se laissent remplir par l’Esprit Saint, des hommes et des femmes qui comme le disait le prophète Ezéchiel, aient un cœur de chair, un cœur capable d’aimer Dieu et nos frères. Des hommes et des femmes qui soient capables de naitre de nouveau pour que la Nouvelle Évangélisation ne soit pas simplement un changement de stratégie pastorale mais qui laisse ouvert l’espace pour que cela soit une œuvre de l’Esprit, et que nous soyons conscients de la vocation que nous avons dans l’Eglise.

Selon vous pourquoi les gens vivent comme si Dieu n’existait pas? De quoi a besoin le monde aujourd’hui?

Bien sûr, nous ne pouvons  pas penser que nous sommes indifférents au mouvement culturel actuel; un mouvement qui nous arrive de deux siècles déjà, avec tout le thème des Lumières et de la Révolution française, tout ce mouvement du modernisme qui a parfois aboutit à une situation d’agnosticisme, d’indifférence religieuse. Le fait même des grandes avancées scientifiques a fait que les gens se sont remplis d’orgueil et pensent qu’ils n’ont pas besoin de Dieu, car dans la science, on trouve réponse à tout ; aussi on a voulu reléguer la voix de l’Église ou l’action religieuse entre les quatre murs d’un temple. Malheureusement, une vraie formation de nos leaders a manqué, il a manqué une conscience claire de la part des baptisés de leur devoir d’accomplir une mission. La mission de l’église n’est pas seulement pour les évêques, les prêtres, les religieuses mais tout baptisé doit être disciple du Seigneur et doit être missionnaire. Si l’on est vraiment chrétien et que l’on a rencontré le Christ dans sa vie, il doit le transmettre avec une joie profonde, de telle façon que cela suppose aujourd’hui la nécessité d’une prise de conscience de notre réalité comme chrétiens, de notre appartenance à l’Église, et d’autre part, un effort de renouvellement et de formation permanente. Former non seulement les laïcs, mais nous aussi : les évêques, les prêtres, les religieux et religieuses. Comment pouvons-nous penser que ce que nous avons reçu est suffisant ? Aujourd’hui, nous devons nous actualiser, nous devons regarder ce monde qui nous entoure, nous poser la question : comment pouvons-nous répondre aux assauts du sécularisme ? Et en même temps que pouvons-nous faire pour que notre vie soit réellement pleine de l’Esprit et réponde à la mission que le Seigneur nous donne ?

Quel est l’apport spécifique que les femmes religieuses peuvent offrir sur ce chemin de la Nouvelle Évangélisation?

La Nouvelle Évangélisation englobe toute l’Église; la vie religieuse en général, a eu un rôle très important dans l’évangélisation, les communautés tant féminines que masculines au cours des siècles, ont transmis l’Évangile, ont enraciné une série d’œuvres magnifiques sur le terrain de la santé, de l’éducation, sur le terrain de la pastorale. Aujourd’hui nous devons reconnaitre que la présence de la femme dans la vie religieuse a été fondamentale parce que l’évangélisation n’est pas seulement la prédication de la Parole, il y a beaucoup de religieuses qui ont collaboré activement sur le plan de la catéchèse et qui le font avec de grandes compétences et d’une façon assez pertinente. Elles se sont consacrées aussi à évangéliser à travers leur vie, leur témoignage, leur enseignement, leur proximité avec les plus pauvres, leur insertion dans ces milieux où on ne sent pas beaucoup la présence du Christ. Nous devons reconnaitre que le rôle des femmes dans l’église a été très important et prépondérant dans l’action pastorale durant des siècles.

Sur le terrain de la Nouvelle Évangélisation, nous devons nous rendre compte que ceci doit nous amener à un renouvellement en profondeur. Après le Concile nous savons que beaucoup de Congrégations religieuses ont essayé de faire des changements, mais beaucoup se sont éloignées du charisme fondamental ou par volonté d’insertion dans le monde elles se sont justement éloignées de leur engagement et de leur vie religieuse. Il faudrait donc se demander pourquoi en voulant répondre aux gens en leur montrant une certaine proximité, au contraire beaucoup de personnes ont perdu la vision de ce qu’était la mission des religieuses, et commencent alors à apparaitre de nouvelles communautés en ce moment, avec une certaine couleur traditionaliste, mais que les gens accueillent bien, et où il y a un bon nombre de vocations. Ceci doit vraiment nous poser question, parce que ces nouveaux groupes qui apparaissent avec des formes anciennes, répondent cependant aux inquiétudes des jeunes. C’est quelque chose que nous devons étudier en profondeur.

D’autre part, nous devons penser que si l’on veut changer les structures, ceci ne peut se réaliser s’il n’y a pas au préalable un changement personnel, autrement dit, nous ne pouvons pas demander une conversion des structures s’il n’y a pas une conversion de chacun d’entre nous, de chacune des religieuses, avec un bilan en profondeur de ce qu’a été sa vie, son engagement, sa consécration, sa générosité, la façon dont elle a montré le Christ aux personnes. C’est un travail qui requiert de l’humilité, beaucoup d’honnêteté, et surtout un désir profond de pouvoir répondre à ce que l’Église nous demande aujourd’hui. Si Dieu le veut, dans quelque temps l’Église célèbrera l’Assemblée générale du Synode qui traitera précisément de la Nouvelle Évangélisation pour la transmission de la foi, et par ailleurs nous allons célébrer l’année de la foi, qui aura une impulsion fondamentale dans l’action de la Nouvelle Évangélisation, et dans cela, la vie religieuse aura également un large espace  pour pouvoir penser avec ces orientations que surement nous donnera le Saint Père, pour que les religieuses vivent avec grande générosité les défis de la Nouvelle Évangélisation.