Iter para tutum

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Iter para tutum
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Il m’arrive de chantonner ce verset extrait de l’«Ave Maris Stella», une hymne du premier millénaire chrétien que la liturgie mariale a rendue célèbre. Trois mots prennent la forme d’une prière à la Vierge: «Aménage-nous un chemin sûr» ou «Prépare-nous un itinéraire sans danger!»

Homo viator

Il faut donc partir, se mettre en chemin. Homo viator, disaient les anciens. Mais partir pour aller où? Vers quoi? Vers qui? Pas forcément en croisière, comme pourrait le suggérer le titre de la Vierge invoquée dans cette hymne. Marie n’est pas l’étoile du berger qui montre aux marins leur route dans la nuit. Le but de l’expédition est bien précisé par les versets qui suivent.

Comme les mages l’ont fait en leur temps, le chrétien entreprend un pèlerinage pour voir Jésus et éprouver à ce spectacle la joie qu’Hérode ne connaît pas. Iter para tutum / Ut videntes Jesum / Semper collaetemur. «Prépare-nous un bon chemin pour qu’à la vue de Jésus nous puissions ensemble nous réjouir.

Désirer voir!

Voir de ses yeux, quoi de plus humain! Ecrire «seen» sur les diverses haltes concoctées par un voyagiste. «Tu as voulu voir Vierzon, Vesoul, Honfleur, Hambourg…», chante Jacques Brel. Puis, tu n’as plus voulu voir Vierzon, Honfleur…Comme toujours!

Le pèlerin qui demande le secours de Marie est un touriste d’une autre veine. Il n’a que faire de Vesoul, Honfleur ou des remparts de Varsovie. Paysages fugitifs qui sautent aux yeux, puis s’évanouissent. C’est Jésus que le pèlerin veut voir. Désir profondément ancré chez ces chrétiens médiévaux qui, faute de voir ce Jésus tant désiré, se contentent de contempler la blanche hostie qui à la messe le représentait.

Pour les satisfaire, les liturgistes de l’époque inventent le rite de l’élévation et sainte Julienne de Cornillon suggère que soit processionné l’ostensoir le jour du Saint Sacrement. Depuis Thomas qui ne voulait croire qu’après l’avoir vu, les chrétiens cheminent à tâtons à la recherche du visage perdu de Jésus. Ce singulier pèlerinage est aussi long que leur vie.

Pas de  regard nostalgie ou nostalgique

Mais sans nostalgie et sans archéologie. Comme s’il s’agissait de retrouver ou reconstituer les traits physiques du fils de Marie. Laissons ce rêve impossible aux romanciers bibliques et aux pèlerins de Palestine. Ce n’est pas le Jésus d’hier qui nous fait signe, mais celui d’aujourd’hui et plus encore celui de demain. «Sans le voir, nous l’aimons et nous tressaillons de joie» chaque fois que son visage prend forme en ceux et celles qui lui ressemblent.

Vers le face à face

Depuis le jour où le signe de la croix a été marqué sur son front, le baptisé chemine à la recherche du visage de Jésus. Comme la fiancée du Cantique, il court à la quête de celui que son cœur aime. Comme le disciple bien aimé, il croit le percevoir dans l’obscurité d’une tombe vide ou au bord d’un lac enfoui sous la brume. La route n’est pas toujours sûre, le chemin mal balisé. Le pèlerin n’est pas à l’abri du faux pas, ni de l’impasse qui conduit nulle part. Il s’égare faute de repères, ou, lassé et découragé, il s’écrase au bord du chemin. A moins qu’il ne cède à la séduction d’autres aventures.

Le chrétien médiéval n’était pas dupe de ces dangers. Il prie Marie de l’en préserver: Iter para tutum! Il prend la Mère comme compagne de route et se laisse conduire par elle jusqu’à l’étape finale: la vision tant attendue, celle que les théologiens d’autrefois appelaient le «face à face» ou la vision bienheureuse, assortie d’une joie imprenable. Ut videntes Jesum semper collaetemur.

La «petite voie»

Nombre de nos contemporains verront dans ce voyage non pas une marche à la clarté de l’étoile, mais l’illusion naïve d’un mirage. Pourtant, eux aussi courent. Mais pour quoi et pour qui courent-ils? Le savent-ils seulement ? Peut-être ne courent-ils que pour s’étourdir et masquer le vide tragique qui marquera la fin de leur parcours.

Entre désespérance et naïveté que choisir? Je ne me laisserai pas enfermer dans ce dilemme. Je m’accroche à une parole d’évangile. Le Fils a le visage du Père. Qui me voit a vu le Père! Pas d’autre chemin vers Dieu que celui-là. Je n’aurai pas assez d’une vie pour le parcourir. Mais, avant qu’elle ne s’épuise: «Je cherche le visage, le visage du Seigneur… tout au fond de vos cœurs!».

Un souvenir m’étreint. Deux jours avant sa mort, au terme d’un long voyage, un frère aîné me confiait avec sérénité : « Je n’ai pas peur de mourir. Je vais voir Dieu».

Ceci dit, je respecte les religions ou les philosophies qui proposent d’autres chemins. Je respecte aussi ceux et celles qui n’en proposent aucun. Mais qu’on ne me détourne pas de ma «petite voie». Elle me suffit .

fr Guy Musy, rédacteur responsable

 

(22 juin 2016)