La défense des droits de l'Homme au cœur de l'engagement des dominicains

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fr Mike Deeb, op
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La promotion et la défense des droits de l’Homme sont au cœur de l’engagement du Frère Michael “Mike” Deeb, un dominicain sud-africain qui travaille depuis 2014 comme délégué permanent de l’Ordre des Prêcheurs auprès des Nations Unies à Genève.

Ce religieux engagé, né en 1953 à Welkom, en Afrique du Sud, a étudié les sciences sociales et dispose d’une maîtrise en théologie. Dans sa jeunesse, il a participé activement à la lutte contre l’apartheid, la politique du pouvoir sud-africain blancs prônant la ségrégation raciale, déguisée sous le nom de “développement séparé”. Ce combat pour la justice et la dignité des Noirs et des “Coloured” (gens de couleur) lui a valu un passage dans les geôles du régime d’apartheid en 1985.

Congrès de Salamanque sur les droits humains

Frère Mike Deeb a participé au 8e Forum “Eglise dans le monde” à l’Université de Fribourg, organisé, du 13 au 15 octobre, par la Faculté de théologie de Fribourg, sur le thème “800 ans de mission et dialogue interreligieux dans la tradition dominicaine”.

Rappelant la “Déclaration finale du Congrès de Salamanque sur les droits humains 2016”, qui s’est tenu en septembre dernier dans le couvent historique de San Esteban Protomártir à Salamanque (*), le dominicain sud-africain reconnaît que le chemin à parcourir pour être de véritables défenseurs des droits de ceux et celles qui souffrent est encore long. “Quand je rencontre des dominicains dans toutes les parties du monde, je pose toujours la question: comment apportez-vous la Bonne Nouvelle aux pauvres et aux souffrants”, confie-t-il à cath.ch.

La charité et les actions humanitaires ne suffisent pas

La réponse prépondérante chez les dominicains, s’il y a une réponse – “et c’est valable partout dans le monde catholique” -, insiste-t-il, fait référence à ce que nous pourrions décrire comme des actions de “charité”, une “présence”, des “œuvres de miséricorde”, ou, pour utiliser la terminologie de l’ONU, des “actions humanitaires”.

“Nous voyons les pauvres, nous voyons la souffrance, nous voyons la nécessité d’être avec eux. Nous devons les aider et leur donner une réponse. Une telle action est bien sûr indispensable pour répondre aux besoins immédiats des personnes (pour la nourriture, la santé, le logement, le confort, la sécurité, etc.). Dans de très nombreux endroits (trop nombreux pour les nommer), nos frères dominicains, sœurs et laïcs, donnent leur vie de façon incroyable avec cette approche”, poursuit-il.

Option préférentielle pour les pauvres et les marginalisés

Dans le but d’enraciner la réflexion dans la réalité, Frère Mike Deeb et sa collègue brésilienne Sœur Celestina “Tina” Veloso Freitas, promotrice internationale de Justice, Paix et Intégrité de la Création de Sœurs Dominicaines Internationales (DSI), ont adressé un questionnaire à toutes les entités dominicaines. Ils ont interpellé tant les frères et les sœurs que les laïcs.

Il s’agissait de connaître leur niveau d’engagement dans la défense des droits humains, et les attentes ont été comblées: Sœur Tina a reçu des réponses d’une bonne soixantaine de congrégations de religieuses, et Frère Mike a recueilli les commentaires de frères et de laïcs dominicains en provenance de 45 pays et de 29 institutions d’enseignement et de recherche installées dans 17 pays.

Mettre en œuvre le “Processus de Salamanque”

Les  dirigeants de tous les établissements d’enseignement supérieur dominicains avaient également été sollicités pour voir la façon dont leurs institutions et leurs enseignants mettaient en œuvre le “Processus de Salamanque”. Cet engagement invite les dominicains, ainsi que leurs institutions académiques et leurs  programmes d’apostolat, à diriger leurs études, leurs  analyses et leurs actions afin qu’elles répondent aux questions posées par des personnes dont les droits sont violés ou réprimés, par ceux qui souffrent, les pauvres et les marginalisés.

La grande majorité des réponses montre que l’on reconnaît que tout être humain est un enfant de Dieu, qu’il a droit à des conditions matérielles et spirituelles qui lui permettent lui d’être libre et de se développer dans toute la mesure de ses capacités d’une manière qui contribue au bien commun de toutes les personnes et de toute la création. Les personnes interrogées sont conscientes que les droits fondamentaux de la grande majorité de la population sont violés. Cela concerne aussi un développement qui n’est pas durable et qui conduit à une destruction massive de la Terre et cause des souffrances indescriptibles à tant de gens.

Nécessité d’aller aux racines du mal

Le dominicain relève que la majorité des disciples de saint Dominique reconnaissent les deux premières approches: “Il n’y a pas beaucoup de dominicains, si ce n’est aucun, qui ne reconnaîtraient pas, du moins en théorie, que toute personne est née avec une égale dignité humaine, ou qui ne seraient pas conscients de la réalité des pauvres ou de la violation massive des droits de l’homme, des atteintes portées à la Terre, qui causent des souffrances indescriptibles. Et que tout cela requiert notre réponse!”

Là où le bât blesse, admet Frère Mike Deeb, c’est quand il s’agit d’identifier et de traiter les causes profondes de ces violations et de cette souffrance, “de sorte que toutes les personnes et l’ensemble de la création puissent découvrir la Bonne Nouvelles que Jésus offre” (Lc 4:18) Dans ce cas, le nombre de ceux qui reconnaissent le besoin d’agir sur les causes de l’injustice et de l’exploitation des pauvres se réduit “de façon significative”.

Le promoteur des droits de l’homme au sein de l’Ordre des Prêcheurs regrette qu’à l’instar de ce qui se passe dans le milieu chrétien en général, les dominicains sont relativement peu nombreux à voir la nécessité de s’attaquer aux fondements mêmes de l’injustice. “Une majorité de catholiques préfèrent prendre pour exemple une Mère Teresa, c’est déjà bien, mais c’est insuffisant: elle n’a jamais abordé les causes de l’injustice et de la pauvreté…”

“Droits de l’homme”, un concept qui suscite la méfiance

Pour un certain nombre de personnes, les mots “droits de l’homme” ou “justice et paix” sont associés négativement à du militantisme politique violent ou aux soixante-huitards, voire même à un agenda libéral pro-avortement. “C’est ainsi qu’il y a souvent une réticence à être associé à de tels combats. Mais si on creuse plus profondément, nous découvrons souvent chez beaucoup des actions en profondeur qui promeuvent les droits humains ou la justice et la paix”.

Et de citer la Déclaration finale du Congrès de Salamanque sur les droits humains 2016: “En relisant l’histoire de notre Famille dominicaine, nous reconnaissons que nous avons souvent omis de promouvoir et défendre les droits universels. Toutefois, tout au long de notre histoire – et c’est encore le cas aujourd’hui –  beaucoup de frères et de sœurs ont été des témoins lumineux de la compassion et se sont faits les défenseurs des pauvres, des marginalisés, des opprimés et de la planète”.

Des dominicains sur tous les fronts

Dans sa conférence, Frère Mike a présenté une liste – non exhaustive! – des nombreux engagements des frères et des sœurs de la Famille dominicaine sur tous les continents en matière de défense des droits de l’homme et de la nature.

La liste est effectivement longue: luttes contre l’appropriation des terres par les multinationales ou les grandes industries dans divers pays du Sud, défense des populations autochtones en Amazonie brésilienne et péruvienne, au Chiapas ou au Guatemala, lutte contre la pollution industrielle au Vietnam, en Indonésie ou aux Philippines, prise en charge d’enfants des rues au Burundi, en Inde ou en Afrique du Sud, lutte contre la prostitution et la traite des êtres humains dans différents continents, formation des femmes, travail avec les réfugiés et les déplacés de guerre, lutte contre la torture et les disparitions, contre la corruption et pour la démilitarisation, combat pour l’environnement et le développement durable…

Comme on le voit, souligne-t-il, les dominicains sont engagés dans de nombreux champs d’action, “mais il est clair que nous avons encore un long chemin à faire si nous souhaitons avoir un impact sur le monde d’aujourd’hui comme l’ont eu nos prédécesseurs, à l’instar de Francisco de Vitoria et des frères de l’Ecole de Salamanque à leur époque!” JB


Statut consultatif auprès des Nations Unies

Mike Deeb a fait sa première profession dans l’Ordre des Prêcheurs en 1987 et a été ordonné prêtre en 1991. Il a été engagé dans la mission pour la promotion de la justice et de la paix pendant de nombreuses années. Promoteur de “Justice et Paix” au vicariat général d’Afrique du Sud, puis pour toute la famille dominicaine en Afrique, il a également été coordinateur de “Justice et Paix” de la  Conférence des évêques d’Afrique du Sud (SACBC). Pendant huit ans il a été aumônier du Mouvement International des Etudiants Catholiques (MIEC-Pax Romana) et de la Jeunesse Etudiante Catholique Internationale (JECI).

L’Ordre des dominicains, comme un certain nombre d’organisations religieuses, a un statut consultatif auprès des Nations Unies. Ce statut lui permet d’avoir un délégué permanent qui peut participer aux débats et agir en faveur de la justice et de la paix partout dans le monde, spécialement là où vivent et travaillent les frères dominicains. Il peut exercer ses fonctions au bureau de l’ONU à Genève, mais le délégué peut aussi parfois se rendre dans les autres bureaux de l’ONU à New York et Nairobi. (cath.ch-apic/be)

(*) Le Congrès de Salamanque a réuni début septembre dernier quelque 200 participants en provenance de 50 pays dans le couvent dominicain de San Esteban. C’est dans ce couvent que l’Ecole de Salamanque est née et c’est de là que plusieurs frères dominicains, tels que Francisco de Vitoria, Antonio de Montesinos et Bartolomé de las Casas, se sont engagés sur la question cruciale des droits humains des peuples autochtones en Amérique latine au XVIe siècle. Ainsi Francisco de Vitoria est considéré comme le “père du droit international” et un précurseur des droits de l’homme. Ce couvent a en effet vu le départ de nombreux missionnaires dominicains qui ont défendu les droits des Indiens d’Amérique. JB

par Jacques Berset, cath.ch

 

(22 octobre 2016)