La miséricorde de Dieu est-elle infinie ?

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Conférence du fr P. M. MARGELIDON
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Dieu est infini, c’est un attribut divin, une perfection divine, qui n’appartient qu’à Dieu, Dieu seul est infini. Tout ce qui est Dieu est infini, sans limite ; son amour, sa miséricorde et sa justice sont infinis. Dieu est infini, ses effets, eux, sont finis. Dieu ne s’autolimite pas, bien sûr. La seule limite à toutes les perfections divines réside en ce que les créatures spirituelles, homme et anges, qui sont limitées et finies par nature peuvent mettre une limite à l’abondance sans limite des dons de Dieu. Nous aurons à nous en souvenir.

Qu’est-ce que la miséricorde ? La miséricorde est une vertu morale qui règle nos affections pour autrui en tant qu’il porte l’épreuve de quelque misère. Elle consiste à vouloir porter remède à la misère morale et matérielle du prochain selon une juste mesure, car la compassion, à quoi elle s’assimile, peut aller trop loin et faire oublier un devoir de justice. Sur le plan surnaturel, elle n’est pas un acte immédiat de charité, mais une vertu spécialisée qui en constitue une extension aux rapports avec autrui dans sa misère spirituelle, morale, corporelle et matérielle. Elle est une béatitude évangélique. Elle n’est donc pas n’importe quelle forme de pitié, un simple attendrissement sur la souffrance d’autrui. Elle est une vertu « virile », qui s’efforce d’y remédier, de l’écarter comme si c’était la nôtre. Rien de plus grand en cet ordre que d’être un miséricordieux comme Dieu.

Nous l’avons dit, Dieu est miséricordieux, et sa miséricorde est infinie. Écarter la misère d’autrui lui convient souverainement. La miséricorde c’est l’amour en tant qu’il écarte d’autrui la misère. Le péché, qui est aversio a Deo, transgression coupable de la loi morale, contre-amour, est offense faite à Dieu et misère dans l’homme. Comme misère, comme manque, cette déficience appelle la miséricorde divine, non comme péché librement et volontairement commis contre le bien et contre Dieu, mais comme misère en l’homme. Si en nous la miséricorde n’est pas la plus haute des vertus (c’est la charité), en Dieu la miséricorde est l’attribut par excellence (Deo maxime attribuenda). En Dieu, elle est la plus haute perfection en laquelle Dieu manifeste sa toute-puissance. C’est pourquoi, il est juste d’affirmer que la miséricorde est la vertu qui convient à Dieu par excellence, maxime proprie. La miséricorde est la racine et la source (ou la cause) de toutes ses œuvres, elle se répercute sur tout ce qu’il accomplit. Certes, en toute œuvre de Dieu concourent miséricorde et justice ; mais toute œuvre de justice présuppose toujours la miséricorde divine parce que tout dû selon la justice se ramène toujours à quelque chose qui est pur don. Ainsi, on dira d’abord qu’en toutes les œuvres de Dieu se manifeste la miséricorde comme ce qui est la racine de toutes ses œuvres comme de tout ce qu’il accomplit pour nous : « Le propre de Dieu est davantage d’épargner, d’être miséricordieux que de punir […] punir, être justicier (punitive) cela convient à Dieu en raison ou à cause de nos péchés ; être miséricordieux, cela lui convient par sa nature même ». Saint Thomas dira : « C’est davantage le propre de Dieu d’être miséricordieux et de pardonner que de punir, à cause de son infinie bonté, proprium est Deo misereri et parcere quam punire, propter eius infinitam bonitatem » (ST, IIa-IIae, q. 21, a. 2). C’est pourquoi la toute-puissance de Dieu se montre surtout en pardonnant et en faisant miséricorde, parce que remettre les péchés à son gré est la marque du suprême pouvoir. En pardonnant et en faisant miséricorde aux hommes, Dieu les amène à partager le bien infini, ce qui est l’ultime but de sa puissance divine. « Pardonner aux hommes, les prendre en pitié, c’est œuvre plus grande que la création du monde ». Et pourtant il y a des damnés que Dieu punit en toute justice, selon son juste jugement, pour leurs fautes et leur endurcissement coupable dans le péché. Dieu rejette celui qui le rejette et en cela on dit qu’il le réprouve, c’est la réprobation, ce que la Bible appelle le retrait de Dieu. Ici, la justice punitive semble prévaloir sur la miséricorde. La miséricorde de Dieu est infinie, mais elle peut se heurter au refus définitif de sa créature, ce qu’on appelle l’endurcissement du cœur, l’injustice consommé. Celui qui se jette jusqu’au bout dans la nuit du péché y demeura éternellement selon le juste châtiment de Dieu. Ceci est une vérité de foi. Il ne faut pas quand on parle de Dieu, opposer, comme on serait tenté de le faire trop facilement, miséricorde et justice.

En Dieu la justice est identique à la miséricorde, Dieu est infiniment simple, et tout est un dans la parfaite simplicité et unité de ses perfections. Cependant, il serait aberrant de dire, il serait complètement inintelligible de prétendre, que Dieu punisse par miséricorde et qu’il pardonne par justice. Quand donc nous parlons de justice divine, nous désignons en Dieu une perfection à laquelle il s’identifie ; de même quand nous parlons de miséricorde. Saint Thomas précisent : « Les noms donnés à Dieu signifient sans doute une réalité unique, mais sous des aspects multiples et divers, et c’est pourquoi ils ne sont pas synonymes »(ST, Ia, q. 13, a. 4), de sorte que : « certaines œuvres divines sont attribuées à la justice et d’autres à la miséricorde ; car dans les unes éclate davantage la puissance de la justice et dans les autres, davantage la puissance de la miséricorde »(Cf. ST, Ia, q. 21, a. 3, ad 2) . C’est ce que Charles Journet appelait « l’asynonymie des noms divins et leur mystérieuse compénétration » (Cf. Connaissance et inconnaissance de Dieu, DDB, 1969, p. 54-55).

Saint Thomas affirme que la miséricorde est le propre de Dieu plus que sa justice vindicative. Cette différence se fonde sur son infinie bonté, car il est plus propre à Dieu de pardonner et d’avoir pitié que de punir. Nous l’avons dit. Punir ne lui convient que selon nos péchés, en fonction d’eux, tandis que pardonner et avoir pitié lui conviennent absolument, secundum se, en fonction de ce qu’Il est en lui-même. Il est donc plus enclin à faire miséricorde qu’à punir (Cf. ST, IIa-IIae, q 3, a. 4 ; q. 21, a. 2, c) . « En faisant miséricorde, Dieu n’agit pas contre sa justice, mais au-dessus de la justice... Car remettre ou pardonner, c’est librement donner... La miséricorde n’ôte pas la justice, elle en est la plénitude » (Cf. ST, Ia, q. 21, a. 3, ad 2. « Dieu est tout-puissant et il ne sépare pas le jugement de la miséricorde. […] Il y a un jugement dans sa miséricorde, comme il y a une miséricorde dans son jugement » (Saint Augustin, Sur le psaume 32, 10-11) ). Pour ce qui est de lui, Dieu fait miséricorde. La punition est comme en dehors de l’intention première et vraiment fondamentale de la divine bonté (Cf. De veritate, q. 28, a. 3, ad. 15). La bonté de Dieu pousse le pécheur au repentir et à la conversion jusqu’à l’extrême limite de la vie ici-bas. La miséricorde est une inclination puissante et patiente à pardonner. Cependant, Dieu ne peut ratifier le refus de sa créature, lorsqu’elle s’éloigne définitivement dans « la région de la dissemblance » (saint Augustin). Il y a « le temps où Dieu fait miséricorde, plus tard ce sera celui du jugement » écrit saint Augustin. Le jugement qui aboutit à la condamnation est l’effet de ce que la Bible la appelle sa juste colère ; colère enveloppée dans sa volonté miséricordieuse contrariée par l’endurcissement définitif du pécheur. Car la miséricorde est un effet de l’amour auquel le refus de l’être aimé peut opposer un obstacle insurmontable. Dieu pardonne toujours à celui qui se convertit, et la grâce miséricordieuse y pousse le pécheur. La Bible est remplie de ces appels divins à la repentance ; mais le pardon et la miséricorde de Dieu trouvent leur limite quand le pécheur ne veut ni du pardon, ni de la miséricorde, quand ils se heurtent au cœur endurci, enfermé dans son péché, autrement dit quand le pécheur à fait prévaloir en lui l’amour désordonné de soi poussé jusqu’à l’extrême ; ainsi la miséricorde cède alors, si je puis le dire, à la seule colère, à l’ordre divin de la justice, au châtiment.

La Bible nous parle de la colère divine contre le péché et contre le pécheur endurci. Il ne faut pas se méprendre sur le langage métaphorique de la Bible. La colère de Dieu nous renvoie à l’amour, et ici à son amour méconnu. Autrement dit, la colère est la justice vindicative de Dieu par rapport au péché (Dans la Bible le terme de justice désigne prioritairement, non pas la justice distributive mais la justice salvifique, la fidélité de Dieu. Elle se rapproche plus étroitement de la miséricorde pour lui être presque synonyme). En ce sens, on dira que la colère répond à l’offense du péché. La colère est l’amour irrité contre le péché, elle est une modalité, une expression de l’amour offensé. Pour parler comme Karl Barth et Hans Urs Von Balthasar : « La colère de Dieu est comme le degré d’intensité de son amour offensé ». Si le péché mortel est « déicide » dit Maritain, aversion de Dieu, c’est aussi un acte suicidaire par lequel, en poursuivant aveuglément un faux bien, la créature détruit en elle l’ordre du bien. En un sens, le péché c’est intentionnellement le mal absolu. L’impénitence dans laquelle le pécheur s’enferme, le refus de l’amour, le soustrait à la miséricorde. Tant que la liberté s’exerce dans les conditions d’ici-bas, tant que se poursuit sa vie terrestre, le repentir et le pardon sont toujours possibles. Dieu n’abandonne définitivement que celui qui s’est préalablement et définitivement refusé à lui. Avant la mort, jusqu’à la limite extrême de la mort, avant que se fixe irréversiblement sa volonté, sa liberté donne à la grâce de Dieu une prise suffisante pour que la conversion puisse se produire. La versatilité du vouloir qui est liée à la condition charnelle de l’homme offre à la miséricorde de quoi s’exercer. Mais parvenue à la phase ultime de son existence terrestre, le choix par lequel le pécheur s’était engagé dans la voie de la dissimilitude demeure, fixé pour toujours, obstinément dans le refus, le non accueil de la grâce libératrice. « Ce n’est pas la miséricorde de Dieu qui se retire du pécheur, c’est le pécheur qui se soustrait à elle » (Cf. J.-H. Nicolas, « Miséricorde et sévérité de Dieu », RT 88 (1988), p. 192).

Dieu est juste aussi en ce qu’il rend à chacun selon ses œuvres bonnes et mauvaises. Dieu manifeste aussi sa justice quand il châtie en raison des démérites et du péché de la créature. Le péché est ce qui, dans le langage de l’Écriture, suscite la colère de Dieu. Au péché non rétracté de la créature, à l’impénitence finale répond le juste châtiment de Dieu. La colère est cause de l’exclusion de la vie éternelle. Quand le pécheur s’enferme dans son péché, il rejette de fait la miséricorde divine, il la repousse, ne donnant prise qu’à ce que la Bible appelle la colère de Dieu. « À ce moment la miséricorde, comme mystérieusement vaincue, laisse place à la colère » note J.-H. Nicolas (Art. cité, (1988), p. 194). Or, le Christ est venu précisément nous arracher à la « colère qui vient » (Mt 3, 7), en sauvant le pécheur. Le pardon miséricordieux de Dieu ne peut rien sans la conversion, le retour à Dieu. La même grâce qui offre le pardon, inspire la conversion, et ce au plus profond du cœur et de la conscience, même pour ceux qui ne connaissent pas explicitement Dieu. Celui qui, malgré les sollicitations intérieures de la grâce, durant sa vie et au terme de sa vie, se ferme à la lumière, il n’y a plus miséricorde, mais la colère pure et simple, définitive : « Allez-vous en loin de moi, maudit » (Mt 25, 41). La damnation a sa cause déterminante dans le refus libre, coupable et obstiné de la créature. C’est ce refus définitif qui provoque la colère de Dieu ; en ce sens elle lui est consécutive, mais l’exclusion du royaume, elle, est l’effet de cette colère. Le plus déconcertant est cette obstination possible de la créature libre rendant vaine et inopérante la miséricorde. Cette créature a le redoutable pouvoir de s’y soustraire volontairement, de faire prévaloir en elle la colère que la miséricorde ne peut abolir, car elle fait partie du mystère de Dieu. La peine du dam est infligée en conformité avec la volonté du pécheur qui continument s’exclut lui-même. « Ce qui est irrémédiable, ce n’est pas la "colère" de Dieu, c’est l’obstination du pécheur au-delà de cette vie, qui ne cesse de provoquer la colère en faisant obstacle à la miséricorde » (Cf. J.-H. Nicolas, art cité, p. 198).

La justice (la colère) de Dieu s’exerce alors comme à regret : « On dit que Dieu est plus empressé de pardonner que de punir ; cela n’exclut ni le bien que dans sa miséricorde, Dieu opère en nous, ni le mal qu’il punit en nous... Mais on signifie par là que Dieu fait miséricorde et cela vient de lui, et il punit aussi, mais cela vient de nous : ce qui vient de nous en effet est tel qu’il ne peut être ordonné à rien d’autre qu’au châtiment. Son intention première et principale est de faire miséricorde, et il punit contre son gré, quasi propter intentionem voluntatis antecedenti, secundum voluntatem consequentem » (Cf. De veritate, q. 28, a. 3, ad 15).

En voulant l’ordre de sa justice, Dieu veut la peine du coupable inflexiblement attaché à sa faute, en conséquence de son péché qui le soustrait définitivement à l’ordre de la miséricorde. Cela ne peut se comprendre qu’en fonction de l’obstination du pécheur qui fait échec à la miséricorde, celle-ci est sans limites et ne cesse de poursuivre le pécheur. C’est son obstination irrévocable qui est la raison de son exclusion définitive et qui rend vaine en lui la miséricorde. Ainsi le tout-puissant amour de Dieu se heurte à la résistance de sa créature. Pour autant, l’amour de Dieu respecte le refus aberrant de la créature. Ce n’est pas impuissance de Dieu, c’est l’infini respect d’une créature qui n’obtient d’elle-même que ce qu’elle a voulu. Ni impuissance, ni même souffrance de Dieu. Dieu est immuable, rien ne peut altérer sa joie, Dieu est au-delà de toute souffrance. Par ce raidissement définitif de l’homme dans son refus irrévocable, le pécheur cesse d’être pour Dieu l’objet de son amour par lequel il aime la personne créée pour en faire son enfant.

On pourrait dire qu’un seul damné est un échec pour la miséricorde, et que l’amour de Dieu ne saurait subir un échec. La seule réponse possible est que le damné se met lui-même hors de la miséricorde. Par ailleurs, forcer le consentement nécessaire au salut serait aussi un échec pour la miséricorde. Ce n’est pas tant un échec pour Dieu que pour la créature.

En définitive, c’est dans l’amour de Dieu que se trouve la « solution » de l’apparente antinomie entre justice et miséricorde. Dieu est amour, non seulement plus pur et plus parfait, mais autre, semblable et dissemblable. Il y a dans cet amour la conciliation des contraires. Dieu ne change pas, c’est la créature qui change et qui modifie ainsi sa relation à Dieu. En retour est modifiée aussi, de son seul fait, la relation de Dieu à elle. Elle s’est soustraite elle-même à l’amour. Et l’amour de Dieu demeure immuablement inchangé. Ce n’est pas lui qui a oublié, c’est l’homme qui s’est jeté dans « l’oubli de Dieu même », selon l’expression de Dostoïevski. Il a cessé d’appartenir au monde des vivants, de ceux que Dieu aime et qu’il vivifie par son amour. C’est la seconde mort (Ap 2, 11 ; 20, 6, 14 ; 21, 8), l’oubli de Dieu.

Dieu est infiniment miséricordieux, mais il peut se heurter au refus définitif de l’homme. Dieu veut à tous faire miséricorde, « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm), mais à celui qui le refuse, Dieu qui est un juste juge, le rétribuera selon les dispositions de son cœur. La miséricorde ne peut rien contre l’endurcissement et l’enfermement dans le péché. Dieu frappe à la porte de tout homme, il suffit d’entendre sa voix au plus profond de sa conscience, mais certains font la sourde oreille. Jésus lui-même nous a prévenus. Pourtant nul ne peut échapper à Dieu, même le méchant, l’impie, le criminel endurci, l’homme au cœur de pierre. Nous sommes faits pour le Ciel et la béatitude, la communion avec Dieu, pourtant dans leur obstination, certains ne veulent ni du Ciel, ni du pardon, devenus inaptes à l’amour de Dieu, ils recevront en héritage le fruit de leur obstination, à savoir le royaume des ténèbres et des grincements de dents. C’est pourquoi nous devons prier pour le salut des âmes, pour la conversion des pécheurs, la nôtre et celle de tous, sans angoisse, mais avec constance et espérance. La pensée de l’enfer nous dérange et nous inquiète à cause de notre faiblesse, de cette possibilité de basculer dans le péché irrémissible. La grâce de Dieu à tout moment, jusqu’à l’extrême limite de sa vie terrestre, incline l’homme du côté du salut. La pensée de la miséricorde doit nous garder dans la confiance et l’espérance du salut. Recourir à la miséricorde, c’est se prémunir contre sa faiblesse. Vivre dans la confiance la plus totale, malgré nos péchés, mieux à cause d’eux, c’est demeurer dans la miséricorde qui nous sauve. « Apprenons, […] la miséricorde sans mesure de Dieu, son amour des hommes et combien notre maître est bon. Aussi, ne désespérons jamais de notre propre salut, ni le négligeons » (P. Èvergetinos, vers le fin du XIe siècle). Espérons le salut de tous les hommes de bonne volonté. La miséricorde de Dieu est infinie, elle nous invite et nous provoque à la pénitence et la joie.