La mosaïque Saint-Dominique

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La mosaïque Saint-Dominique
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Depuis le retour des Dominicains à Genève en 1962, une mosaïque de Théodore Strawinsky représentant le fondateur de leur Ordre orne le hall du rez-de-chaussée de leur couvent au 27 B du Chemin de Grange-Canal à Cologny. A proximité de l’église paroissiale St-Paul dont ils sont les desservants. Cette œuvre est mentionnée dans le Catalogue de la Fondation Strawinsky à Genève, dont la conservatrice, Madame Sylvie Visinand, a bien voulu collaborer à la rédaction de cette note. Deux parties: un bref rappel de la vie et de l’œuvre de Théodore Strawinsky et quelques informations sur la mosaïque elle-même. 

Repères biographiques

Thédore Strawinsky naît en 1907 à Saint-Pétersbourg. Il est le fils aîné du compositeur Igor Strawinsky et de Catherine Nossenko. Il est baptisé dés sa naissance selon le rite de l’Eglise orthodoxe russe.

De 1914 à 1920, il accompagne ses parents réfugiés en Suisse suite à la première guerre mondiale et à la révolution bolchévique. Théodore, ainsi que sa famille, est déchu de sa nationalité russe et devient apatride. En 1920, la famille Strawinsky quitte la Suisse pour la France et séjourne àGarches, Anglet, Biarritz puis à Nice.

En 1927 première exposition de Théodore à Paris. 53 expositions personnelles suivront en France, en Suisse, aux USA, jusqu’à son décès en 1989. De 1930 à 1932, le jeune artiste suit les cours de l’Académie André Lhote à Paris et s’installe dans cette ville.

C’est au cours de cette période parisienne que Théodore fit la connaissance du philosophe catholique Jacques Maritain. Son père Igor l’avait déjà rencontré à Meudon en juillet 1926. Les archives de la Fondation Strawinsky conservent une lettre de l’année 1933 dans laquelle Théodore remercie Maritain de lui avoir fait don de son livre dédicacé «De la vie d’oraison», paru en 1925. Leur relation personnelle a dû débuter avec le don de cet ouvrage. Selon Denise, l’épouse du peintre, ce serait Jean Cocteau qui présenta Théodore à Maritain. Depuis 1925, Théodore lisait les ouvrages du philosophe.

C’est chez les Maritain que Théodore rencontre sa future épouse Denise Guerzoni. Denise avait grandi dans une famille de libres-penseurs et ne fut donc pas baptisée. Préoccupée très jeune par des problèmes religieux, elle rencontre et fréquente Jacques et Raïssa Maritain, en compagnie des filles du peintre Gino Severini, elles-mêmes amies, comme leur père, de ce couple. En 1934, après une retraite aux Allinges en Haute-Savoie, sous la conduite du Père Garrigou-Lagrange et de l’Abbé Journet (intime ami des Maritain), elle se fait baptiser à Paris par l’Abbé Pouplain, dans la chapelle des Petites Soeurs de l’Assomption. L’Abbé Journet lui fait parvenir cette lettre le 18 novembre 1934:

«Quelle joie m’a faite la petite carte du jour de votre baptême où vous avez eu la pensée de m’associer à votre grande joie; et depuis, votre bonne lettre dont je vous suis si reconnaissant. Oui, je savais bien, mon enfant, que cette entrée dans l’Eglise vous apporterait une grande joie profonde, qui sera pour toute la vie ! Il y aura certes bien des souffrances, bien des déchirements, mais toujours le sens des épreuves vous deviendra lumineux dans la lumière de la Croix. Et plus vous aurez à souffrir pour l’Eglise, plus elle vous deviendra chère. Je penserai beaucoup à vous dimanche prochain pour votre confirmation, et je serai de cœur et de prières avec vous. Avez-vous un Missel un peu complet ? Je serais heureux de vous donner un souvenir, et si vous n’aviez pas de Missel, j’aurais une grande joie à vous en donner un. Ecrivez-moi si je puis le faire, ou si vous en aviez un, quel livre vous aimeriez que je vous envoie. Au revoir Denyse, et croyez à mon bien affectueux et bien religieux souvenir en JESUS-DIEU

Un mariage suivra en 1936. Jacques Maritain s’emploiera pour qu’il soit reconnu par l’Eglise catholique.

Quatre ans plus tard, le 15 mai 1940, déjà baptisé dans l’Eglise orthodoxe, Théodore embrasse la foi catholique romaine en l’église catholique russe de Paris. Il est reçu par le Père Dumont archimandrite. Un mois plus tôt, le 7 février 1940, l’Abbé Journet lui écrivait:

«Pour le moment, je pense qu’il vous faut faire, Denise et vous, votre travail de chaque jour avec une grande foi en la présence de Dieu à chaque instant de votre vie. Si vous pouviez lire – au point de vue spirituel – l’ « Abandon à la divine providence » du P. de Caussade (un jésuite français du XVIIIe) je pense que vous y trouveriez de la lumière.
Je vous dis à tous deux ma profonde et fidèle affection in Christo.

Avez-vous lu «La Russie et l’Eglise universelle» de Soloviev?»

Dès leur établissement à Genève en 1944, le couple Strawinsky sera en contact permanent avec l’Abbé Journet dont ils écoutaient les sermons en l’église du Sacré-Cœur, suivaient ses retraites et ses directives spirituelles. Thédore collabora à «Nova et Vetera», la revue fondée et dirigée par Journet.

En 1940, suite à l’occupation allemande, le couple quitte Paris et s’installe en Haute-Garonne. L’année suivante, Théodore est arrêté et interné dans un camp de détention du régime de Vichy comme apatride. Il parvint à s’en échapper et se réfugie en Suisse avec son épouse.

En 1942, le couple s’installe à Genève. Théodore et Denise logent d’abord quelques mois dans une pension, puis jusqu’en 1953 habitent dans un appartement de la Rue du Marché, dans la vieille ville. Enfin et jusqu’à leur décès respectif, ils résident au 4, du chemin de la Florence, à Malagnou, dans une villa qui de nos jours a fait place à des immeubles locatifs.

En 1948, première commande monumentale: cinq vitraux pour l’église paroissiale de Siviriez, dans la canton de Fribourg, en Suisse. Cette œuvre sera suivie de 36 autres réalisations (peintures murales, vitraux, mosaïques, tapisseries, gravures sur marbre etc.). En particulier: vitraux à la Basilique Notre Dame de Genève, ceux en l’église St-Joseph de la même ville et, surtout, ceux de l’église du Christ-Roi à Fribourg.

En 1956, Théodore reçoit la nationalité suisse et cesse d’être apatride. Dès son arrivée en Suisse en 1942, il avait entamé une procédure pour obtenir ce statut. Pas moins de 14 ans de formalités administratives pour y parvenir. Genève exigeait alors douze ans de résidence continue avant l’octroi du passeport suisse.

En 1987, Théodore réalise sa dernière œuvre et, atteint de cécité, pose définitivement ses pinceaux. Deux ans plus tard, en 1989, il décède à Genève et sera inhumé au cimetière russe de Sainte Geneviève-des-Bois, près de Paris, où reposent déjà d’autres membres de sa familial.

La mosaïque

Au verso d’une étude de la mosaïque Saint-Dominique, étude conservée au Musée du Vitrail de Romont, l’artiste a écrit cette note manuscrite :«Projet de mosaïque ayant été exécutée et placée dans la Maison des pères dominicains avenue de St Paul – Grange-Canal à Genève»

Denise, son épouse, a ajouté à la note de son mari les précisions suivantes: la mosaïque a été exécutée par Antonietti, en 1961 et offerte aux Dominicains par le Dr Maurice Gilbert.

En 1961, les Dominicains résidaient encore dans leur couvent d’Annemasse. Leur couvent ne sera formellement transféré à Genève que l’année suivante, mais ils avaient déjà pris en charge la paroisse St-Paul et certains frères habitaient la cure. D’où le léger flottement de datation. Par contre, l’adresse est exacte. Ce n’est que plus tard qu’elle fut modifiée par l’administration.

Quant au Dr Maurice Gilbert, le généreux donateur, il s’agit d’un médecin, spécialistes des voies respiratoires et de la lèpre. En contact avec Raoul Follereau, officier de Grâce Souveraine de l’Ordre de Malte, il vivait au 35 de la route de Chêne, dans le territoire de la paroisse St-Paul. Sa fille reçut sa première communion des mains de l’Abbé Druetti qui fut le dernier curé diocésain de St-Paul avant l’arrivée des Dominicains. Ce médecin, par le biais de la paroisse St.Paul, fut donc en contact avec les Dominicains qui en avaient la charge.

En 1961, la mosaïque a été exposée au musée d’Art et d’Histoire de Fribourg lors d’une exposition d’art sacré sous les auspices de «Pax Romana». Deux communiqués de presse l’attestent.

Le premier, paru dans l’«Echo Illustré», de Genève, le 5 août 1961: «Saint Dominique Mosaïque de Théodore Strawinsky pour le couvent des Dominicains d’Annemasse. Figurative, très étudiée et très nuancée comme toutes les œuvres de ce peintre, elle se relie jusque dans la modernité de son dessin aux grandes traditions de la mosaïque. Les effets de matière sont dosés avec un goût savant. Exécution Antonietti, Genève

On notera l’imprécision déjà relevée dans l’adresse du couvent. Effectivement, la communauté dominicaine en tant que telle ne quittera Annemasse pour rejoindra Genève qu’en 1962, tandis que deux ou trois frères résidaient déjà à la cure St-Paul depuis 1961. La mosaïque a-t-elle été exposée quelques semaines à Annemasse avant qu’elle ne rejoigne le lieu où elle se trouve encore aujourd’hui? Faute de témoins, nous n’avons pas pu élucider cette question.

La seconde mention a paru le 8 août 1961 dans le quotidien catholique genevois «Le Courrier»«Strawinsky présente une très récente mosaïque – exécutée par René Antonietti – destinée à l’église de Saint-Paul à Genève et la maquette du vitrail récemment inauguré en la basilique Notre-Dame. L’intelligence des compositions de Strawinsky, la sobriété allusive de son vocabulaire plastique, cet heureux équilibre dans les rapports de tons et la sûreté de ses contrastes lumineux demeurent, me semble-t-il, les dominantes de cet art personnel et très abouti qu est le sien.» Signé: Jean de Fontaines.

Une autre exactitude. La mosaïque n’était pas destinée à l’église St Paul desservie depuis 1961 par les Dominicains, mais à leur couvent qui rejoindra en 1962 le site de Grange-Canal. La confusion paroisse-couvent perdure encore aujourd’hui.

Frère Guy Musy, dominicain, rédacteur responsable de la revue «Sources».

Bibliographie

Théodore Strawinsky. Texte de Maurice Zermatten, Editions Galerie suisse de Paris, 1984, 157 p.

Théodore Strawinsky. L’œuvre monumentale.Texte de Maurice Zermatten, Fondation Enrico Monti, 1990, 165 p.

Théodore et Denise Strawinsky, Au cœur du Foyer. Catherine et Igor Strawinsky 1906 – 1940, Editions ZurefluH , 1998, 179 p.

Théodore Strawinsky, Fondation Théodore Strawinsky, 2006, 158 p.

 

(10 février 2017)