La vraie joie

Subtitle: 
Homélie du frère Denis Cerba pour le 3e dimanche de l’Avent, dit « Gaudete » (Réjouissez-vous) sur Sophonie 3, 14-18a ; Philippiens 4,4-7 ; Luc 3,10-18.
Picture: 
frère Denis Cerba
Body: 

Aussi bien le prophète Sophonie que saint Paul aux Philippiens nous placent ce matin sous le signe de la joie — par anticipation, bien sûr, la joie de Noël. Si l’expérience de la vie ne suffisait pas, si les circonstances présentes ne suffisaient pas (qui n’incitent guère à la joie), l’Évangile serait là pour nous rappeler que la joie du Christ n’a rien de mièvre, quand bien même elle s’incarne avant tout dans la simple naissance d’un enfant. La joie du Christ n’a rien d’enfantin, de mièvre, de naïf, de superficiel, d’illusoire — et c’est le message de l’Évangile ce matin, je crois, que de nous apprendre à approfondir notre joie d’être dans le Christ. Quelles sont les indications que saint Luc nous donne à ce sujet ? Je pense que saint Luc nous invite à approfondir notre joie dans trois grandes directions : la joie du Christ, et par conséquent la joie du chrétien, est éthique, elle est ouverte et elle est divine.

D’abord, saint Luc nous rappelle fermement que la joie du Christ n’est pas n’importe quelle joie : elle n’a rien à voir avec la joie de l’égoïste qui jouit de ses richesses, du voleur qui a réussi son coup, du tricheur qui ne s’est pas fait prendre, de l’accumulateur dont la détresse de son frère ne trouble pas le contentement : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas », « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé », « Ne faites violence à personne, contentez-vous de votre solde. » L’Évangile ne prêche pas le dénuement et la misère, mais dans notre rapport à la richesse matérielle, il prêche certainement avant tout le souci de l’autre et la règle fondamentale de l’amour du prochain : il ne peut y avoir absolument aucune joie véritable à avoir beaucoup, à avoir trop, quand d’autres n’ont pas assez — et encore moins à s’accaparer quelque chose aux dépens d’autrui, si faible et petit soit-il.

Il y a une deuxième dimension très frappante dans ce que dit saint Luc : elle tient à l’identité de ceux qui viennent à Jean le Baptiste pour lui demander quoi faire : d’abord les foules en général, puis plus précisément des collecteurs d’impôts et des soldats. Donc saint Luc insiste sur la venue vers Jean, puis vers le Christ, d’abord de ceux qui sont a priori à l’extérieur, plus ou moins exclus de la pleine communion et communauté religieuses. On retrouve ici évidemment le saint Luc disciple originel de l’apôtre Paul et de son goût particulier pour l’universalité de la mission : l’Église grandit et s’accomplit en s’ouvrant d’abord à ceux qu’on n’avait pas imaginé devoir en faire partie, les païens, les soldats, les collecteurs d’impôts, les pêcheurs, les pauvres de tout poil… C’est important, parce que cela nous dit que la joie du Christ ne sent pas le renfermé, le confiné, l’étriqué, le repli sur soi : elle n’est certainement pas la joie de ceux qui sont bien contents d’être à l’intérieur, et plus encore d’en voir d’autres définitivement à l’extérieur…

C’est plutôt une joie expansive, ouverte, universelle, centrifuge, plus désireuse de franchir les frontières que d’ériger des barrières entre les hommes. J’entends à ce propos, ces derniers temps, se répandre parmi les chrétiens (ou du moins chez certains chrétiens) des discours étranges, qui lient de façon récurrente et obstinée christianisme et identité, identité de la France, identité de l’Europe… Je passe sur la naïveté qu’il y a à penser que l’identité d’un peuple ou d’une nation serait quelque chose de fixé une fois pour toute — et toujours à rechercher, évidemment, du côté du passé… Ce qui me semble beaucoup plus grave, c’est la trahison profonde du message du Christ. Être chrétien, ce n’est certainement pas nier son identité — personnelle, nationale, culturelle, sociale, etc., etc. Nier son (ou ses) identité(s), ça n’a aucun sens. Mais ce qui est encore plus sûr, c’est que la direction fondamentale du message chrétien est plutôt dans la relativisation de nos identités que dans leur affirmation et durcissement : s’il y a bien une direction dans laquelle le Christ nous attend et nous invite à le rejoindre, c’est plutôt dans le franchissement de ce qui nous sépare les uns des autres, dans un au-delà de nos différences identitaires, dans quelque chose de plus profond que toutes nos appartenances originelles — et qui s’appelle l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus. Je pensais pour ma part que saint Paul avait été assez clair à ce sujet, mais il vaut la peine de se remémorer ces paroles de la lettre aux Galates : « Dans le Christ, il n’y a ni Juif, ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme… » — et saint Paul nous juge assez grands pour continuer la liste par nous-mêmes…

Enfin, et c’est l’essentiel, la joie du Christ est une joie divine. Comme Jean le Baptiste qui annonce et se soumet à plus grand que lui, ce qui donne sa valeur la plus profonde à notre joie, c’est son orientation vers Dieu. Le Christ témoigne, nous apporte et nous fait participer à la joie de Dieu. C’est lui qui juge, qui « tient la pelle à vanner », qui juge en définitive de la valeur de notre vie : il nous faut aussi nous dessaisir de cela, et franchir cette frontière, renoncer à cette identité d’être le seul juge de nous-mêmes… Mais le Christ est aussi l’horizon de notre joie : celui dont la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur sont encore en avant de nous et au-delà de toutes les frontières que nous érigeons entre Lui et nous, et nous et les autres — pour citer encore saint Paul, cette fois la lettre aux Éphésiens : « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour. Ainsi vous recevrez la force de comprendre ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la plénitude de Dieu ».

 

(20 décembre 2015)