Le 23 Août 2014: Nouvelles des Sœurs Dominicaines en Irak

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Nouvelles des Sœurs Dominicaines en Irak
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Chers tous,

Nous continuons à partager notre lutte quotidienne avec vous, en espérant que notre cri atteindra le monde. Nous sommes comme l’aveugle de Jéricho (Marc 10: 46-52), qui n’avait rien d’autre que sa voix pour s’exprimer, et qui demandait à Jésus la miséricorde. Certaines personnes ont ignoré cette voix, mais d’autres l’ont entendue et l’ont aidé. Nous comptons sur les gens qui écoutent encore !

Trois semaines se sont écoulées depuis que nous sommes parties. Les choses évoluent très doucement au niveau de la fourniture d’abris, de nourriture et de biens de première nécessité aux personnes déplacées. Il y a encore des gens qui vivent dans les rues. Il n’y a toujours pas de camps organisés, en dehors des écoles qui sont utilisées comme centres pour les réfugiés. Des édifices en construction ont aussi été utilisés comme camps de réfugiés. Dans ces immeubles en construction, les familles utilisent des feuilles en plastique données par le HCRNU pour avoir un semblant de vie privée. Ces lieux ressemblent à des écuries. Nous nous demandons tous si nous verrons le bout du tunnel… Nous sommes reconnaissantes pour tous les efforts qui ont été faits pour soutenir les personnes déplacées. Cependant, nous voudrions signaler que la distribution de nourriture et d’abris n’est pas la seule priorité. Les besoins sont beaucoup plus amples. Il y a notamment deux minorités (Chrétienne et Yézédis), qui ont perdu leur terre, leur maison, leurs biens, leur travail et leur argent… certains ont été séparés de leur famille et de leurs proches, et tous sont persécutés pour leur religion.  

Nos représentants religieux font de leur mieux pour résoudre la question. Ils  ont rencontré des dirigeants politiques, les Présidents de l’Irak et du Kurdistan, mais les initiatives et les actions des dirigeants politiques sont vraiment lentes et modestes. En fait, les réunions politiques n’ont débouché sur rien. Jusqu’à présent, aucune décision n’a été prise sur la situation actuelle des minorités déplacées. C’est pourquoi la confiance dans les politiciens a diminué et elle est pratiquement inexistante. Les gens ne peuvent plus le tolérer. C’est un fardeau trop lourd. Hier un jeune homme a déclaré qu’il préfèrerait mourir plutôt que de vivre sans dignité. Les gens pensent que la dignité leur a été ôtée, qu’ils sont persécutés à cause de leur religion. Aucun de nous n’a jamais pensé que nous nous allions vivre dans des camps de réfugiés à cause de cela.

Il est difficile de croire que cela arrive au 21ème siècle. Nous nous demandons ce qui est en train de se passer exactement. Est-ce un autre plan ou accord pour subdiviser l’Irak ? Si c’est le cas, par qui et pourquoi ? Pourquoi les événements qui ont divisé le Moyen Orient en 1916 se répètent-ils à nouveau ? A cette époque, c’était une question politique et des innocents ont payé pour cela. Il est clair que des personnes s’ingénient honteusement à diviser l’Irak maintenant. En 1916, nous avions perdu sept de nos sœurs, de nombreux Chrétiens étaient morts et la plupart s’étaient dispersés. Est-ce un hasard que nous soyons à nouveau divisés ou est-ce délibéré ?

Quoi qu’il en soit, ce qui se passe dans les camps avec les personnes déplacées n’est qu’une pointe de l’iceberg car la situation de nos villes Chrétiennes évacuées est encore pire. L’IS a forcé tous ceux qui n’avaient pas quitté leur ville avant le 6 août à laisser leurs maisons. Hier, soixante-douze personnes ont été conduites à Karakosh. Cependant elles ne sont pas toutes arrivées à destination et celles qui sont arrivées la nuit dernière étaient dans des conditions désastreuses. Elles avaient dû traverser la rivière Al-Khazi (un affluent du Grand Zab) à pied car le pont avait été détruit. Certaines personnes se trouvent encore sur l’autre rive. Nous ne savons pas quand elles pourront arriver à Erbil. Cela dépend de l’évolution de la situation et des négociations entre le Peshmerga (Forces armées du Kurdistan Irakien) et l’IS. Certains sont allés chercher les plus âgés et ceux qui ne peuvent pas marcher. L’une de nos sœurs est venue amener  ses parents et elle nous a raconté son histoire. Une femme nous a dit qu’elle avait été séparée de son mari et de ses enfants et qu’elle n’avait aucune nouvelle d’eux ; ils se trouvent probablement parmi ceux qui sont restés sur l’autre rive, mais ils pourraient avoir été pris en otage par l’IS. Une petite fille de trois ans a aussi été prise à sa mère et celle-ci n’a aucune nouvelle d’elle. Nous ne savons pas pourquoi l’IS vide Karakosh, mais ceux qui viennent juste d’arriver nous ont dit que l’IS amène des barils à Karakosh dont personne ne connaît le contenu.  

En outre, nous savons qu’il y a des familles Chrétiennes qui sont bloquées à Sinjar depuis plus de trois semaines; elles sont certainement restées sans nourriture et sans eau. Si on ne les aide pas, elles mourront certainement là-bas. Jusqu’à présent, il n’est pas possible d’entrer en contact avec elles ni de négocier avec l’IS. 

En ce qui concerne notre communauté, nous savons que notre couvent de Tel Kaif est utilisé par l’IS comme quartier général. Nous savons aussi qu’ils sont rentrés dans notre couvent de Karakosh. Les derniers arrivants nous ont dit que toutes les images saintes, les icônes et les statues ont été détruites. Les croix ont été enlevées du toit des églises et ont été remplacées par des drapeaux de l’IS. Cela ne se passe pas seulement à Karakosh et à Tel Kaif.  A Baqofa, l’une de nos sœurs avait entendu dire que la situation s’était calmée et elle y est retournée avec quelques personnes, pour prendre ses médicaments. Elle a constaté que le couvent avait été fouillé, tout était ouvert et les affaires étaient éparpillées sur le sol dans les chambres. Quand elles sont entrées dans le couvent, trois bombes ont frappé la ville et elles ont fui immédiatement.   

Mais il n’y a pas que les Chrétiens qui sont ciblés : hier, le vendredi 22 août, un kamikaze Shiite et un homme armé ont attaqué la mosquée Sunnite de Abou Mussab dans un village sous le contrôle du gouvernement Irakien, dans la province de Diyala. Il y a eu 68 morts. Il est terrible de penser que ces personnes sont mortes pendant qu’elles priaient. En termes de Médias et de revue de presse, ce massacre a éclipsé ce qui arrive aux Chrétiens dans la plaine de Ninive. Nous avons peur que notre lutte ne devienne qu’une chose qui ne concerne que nous-mêmes et qu’elle n’ait plus d’impact sur le monde.

Enfin, nous constatons que les gens perdent la patience. Tout leur manque là où ils se trouvent : les églises, les cloches des églises, les rues de leurs villes, leurs voisins. C’est insupportable pour eux de savoir que leurs maisons ont été volées. Bien qu’ils aiment leurs villes, la plupart des gens pensent maintenant quitter le pays pour aller vivre dignement ailleurs et offrir un futur à leurs enfants. Il est difficile de garder l’espoir en Irak ou de faire confiance aux dirigeants du pays.      

S’il vous plaît, gardez-nous dans vos prières.

Sœur Maria Hanna OP
Sœurs Dominicaines de Sainte Catherine de Sienne -Irak

 

P.S. Merci de diffuser cette lettre largement. Le monde doit entendre le cri des pauvres et des innocents.

 

(24 aout 2014)