Le Jubilé de l’Ordre et l’évangile de Luc

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fr. Léon Cyrille Kéressé, op.
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L’évangile de Luc a-t-il une place dans la vie dominicaine alors que Notre père Saint Dominique est passionné par l’évangile de Matthieu et les lettres de Paul ?L’évangile de Matthieu est destiné aux croyants juifs devenus chrétiens (judéo-chrétiens) mais cet évangile se termine ainsi : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28, 19). De même, le premier discours de Paul, situé à Antioche de Pisidie et adressé aux juifs se termine ainsi : « C’était d’abord qu’il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous le repoussez…eh bien, nous nous tournons vers les païens » (Ac 13, 46). Ces deux livres (Matthieu et Paul) soulignent fortement la dimension missionnaire. Je pense que Notre père Saint Dominique a compris, à travers l’évangile de Matthieu et les lettres de Paul, l’universalisme du salut c’est-à-dire à tout homme est offert le salut, sans distinction de race ou de situation sociale : « Il n’y a ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » écrit saint Paul (Ga 3, 28 ; cf. 1 Co 12, 13). Aussi, la conduite missionnaire de Paul a-t-elle marqué Notre père Saint Dominique dévoré, à son tour, du désir d’annoncer l’Evangile à tous les hommes, à pied et mains nues. Même si notre père Saint Dominique est passionné par l’évangile de Matthieu et les lettres de Paul, l’évangile de Luc revêt une importance capitale pour tout chrétien surtout pour notre vie dominicaine. Je vais évoquer trois raisons principales :

La première, l’année liturgique en cours (Année C) est consacrée à l’évangile de Luc. Tout chrétien (toute la famille dominicaine) est invité à revisiter l’évangile de Luc que l’on appelle habituellement « l’évangile de miséricorde». Il suffit d’ouvrir l’évangile de Luc au chapitre 15 pour se rendre compte de trois paraboles dites « de miséricorde » pour un Dieu de miséricorde et de tendresse que nous ne trouvons nulle part chez les autres évangélistes. Cette particularité souligne combien Luc montre, avec acuité, Dieu miséricordieux. Ainsi ne nous étonnons pas que notre Pape François ait dédié cette année à l’année de miséricorde. Tout chrétien est invité à se réjouir, en découvrant la miséricorde de Dieu envers tout être humain. Notre père Saint Dominique criait pour les hommes, pleurait pour eux portant toutes leurs misères dans la Miséricorde de Dieu : « Que vont devenir les pécheurs ? » Notre père partageait le même souci que l’évangéliste Luc dont les paraboles exaltent le Dieu miséricordieux comme le dit Saint Thomas d’Aquin : « La miséricorde est le propre de Dieu dont la toute-puissance consiste justement à faire miséricorde ».

La deuxième, l’évangile de Luc (l’évangile de miséricorde), à mon avis, souligne la quintessence de notre vie dominicaine. Je me souviens de mon premier engagement (première profession) dans l’Ordre des Prêcheurs (Dominicains) à Brazzaville le 08 août 1994, le provincial me posait cette question : « Que demandez-vous » et je lui répondais : « la miséricorde de Dieu et la vôtre ». Chaque frère ou soeur dominicain (e) compte sur la miséricorde de Dieu et celle du supérieur (de la supérieure). Cette année jubilaire doit mobiliser tout la famille dominicaine à vivre de manière intensive la miséricorde vis-à-vis de son frère ou sa soeur. Il est temps pour nous de vivre et de revivre ce « sacrement de miséricorde ». Dans la tradition vétérotestamentaire, le Jubilé est ce temps où chaque croyant fait un effort pour soigner sa relation non seulement avec Dieu mais aussi avec son frère (sa soeur). Aussi l’année est-elle caractérisée par l’année de justice (cf. Lv 25, 8-17). Ainsi, notre année jubilaire doit être une année de justice envers notre prochain, une pure imitation de Dieu notre Père, « tendresse et pitié, lent à la colère, riche en grâce » (Jl 2, 13). C’est ainsi que Jésus nous recommande en ces termes : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6. 36-38).

La troisième, j’évoque le récit de Marthe et Marie (Lc 10, 38-42), je dirais plutôt le récit de Marie et Marthe car si nous observons les versets 39 et 40, Luc présente d’abord Marie aux pieds de Jésus en train d’écouter sa parole (v. 38) et vient enfin Marthe absorbée par ses multiples soins du service (v.40). A mon humble avis, cet épisode souligne la double dimension essentielle de la vie dominicaine. Marie, figure contemplative et Marthe, figure active. Il y a ce risque de qualifier les moniales dominicaines de « Marie » et les soeurs dominicaines apostoliques de « Marthe ». En réalité, les deux figures sont intrinsèquement liées pour tous les fils et filles de Saint Dominique. Les deux figures ne s’opposent ni se contredisent car elles répondent bel et bien aux devises de l’Ordre : « contemplari et contemplata et aliis tradere » (contemplez et transmettez aux autres ce que vous avez contemplé). Ainsi donc les figures de Marie et Marthe peuvent se traduire en ces termes : « De la contemplation à l’action ».

Pour conclure, à mon humble avis, l’évangile de Matthieu et les lettres de Paul soulignent la dimension missionnaire (les destinataires) de notre prédication dominicaine, et l’épisode de Marie et Marthe la dimension spirituelle (ou contemplative) et active (ou apostolique).

fr. Léon Cyrille Kéressé, op.

 

(22 octobre 2016)