Plus s'avancent les échéances politiques et le vote d'une loi sur le « mariage pour tous », plus l'opinion publique française découvre que cette loi en cache beaucoup d'autres. En lieu et place d'une sincère ouverture à la reconnaissance des personnes homosexuelles- et l'accueil des personnes dans la profondeur de leur être et de leurs existences est bien une priorité humaine et chrétienne-, nous voici devant de graves problèmes de parentalité, de filiation et, dans le même mouvement de procréation médicale assistée. Questions juridiques, sociales, sociétales et finalement anthropologiques décisives pour la compréhension de la vie personnelle et de la vie en société.
Alors pourquoi refuser un débat national à l'égal de la question de la fin de vie? Pourquoi ce sentiment qui mine notre actualité et dé-crédibilise la politique que tout est plié d'avance et que le citoyen doit s'aligner par impuissance?
Pourquoi le gouvernement actuel qui a affiché son souci d'une autre gouvernance basée sur la clarté et la discussion, voudrait-il comme passer en force sur un sujet si grave pour tous et chacun? Le passage en force sur la question du mariage signifierait qu'il y a deux types de décisions politiques inégales: les questions économiques qui demandent concertation sérieuse et le reste qui n'influe pas immédiatement sur le panier de la ménagère, qui peut être traité en début de mandat sans débat national ni temps de la réflexion. Donc secondaire voire mineur. Non! Une société est capable d'effort et de changement de mentalité et de comportement si l'objectif est clair et manifestement juste. Et la justice commence avec l'écoute du meilleur de l'autre.
La réponse d'un élu socialiste dans La Croix, à savoir que c'est une proposition du candidat Hollande et donc qu'il n'y a pas de discussion à avoir, ne tient pas devant la politique obligatoirement réaliste du gouvernement depuis l'élection présidentielle. Les électeurs savaient-ils que le livret de famille légal qui faisait d'un enfant le fils ou la fille d'un père et d'une mère- fussent-ils inconnus ou déficients- deviendrait l'enfant d'un parent 1 et d'un parent 2? Ne doit-on pas dissiper le rideau de fumée et prendre le temps de rendre compréhensible une réalité complexe et essentielle où chaque personne serait respectée dans son identité et sa différence?
Le passage en force sans débat serait un signe très inquiétant d'un déficit aggravé de démocratie et de liberté pour au moins 5 raisons:
1- le manque de réflexion préparatoire qui ne peut engendrer qu'une mauvaise loi et induire la souffrance des plus faibles, les enfants, que la loi doit précisément protéger. C'est bien la première fois qu'aucun état des lieux, aucun bilan de la législation précédente n'a été solidement établi. On apprend par la bande que 95 % des couples qui ont contracté un Pacs sont hétérosexuels. A se demander quel est l'impact sociologique réel de cette proposition de loi.
2- Introduire le principe de réalité permet à la réflexion d'aller en profondeur. Sinon ce passage en force manifesterait l'importance excessive du lobbying sur la démocratie française. Or il s'agit bien d'une démarche opaque, contraire aux traditions républicaines. La victoire d'un groupe, quel qu'il soit, qui bâtit sa stratégie dans l'opacité même du non-dit serait la défaite de la démocratie. Sans rallumer la guerre des chiffres, le citoyen doit savoir sur quelle réalité il se prononce : s'agit-il par exemple de croire les arguments d'une association militante- et on comprend qu'elle le soit, l'Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiennes (APLG,1800 adhérents) évoque le chiffre de 300 000 enfants tandis que l'Institut National des Etudes Démographiques (INED) propose une fourchette de 24 000 à 40 000 enfants concernés. La question n'est pas de savoir qui croire mais comment argumenter en politique démocratique. Les conséquences politiques et économiques sont à terme, très importantes : imaginons que dans quelques années, la pratique légalisée de la Procréation Médicale Assistée ( PMA) pour tous comme un droit universel d'avoir des enfants soit remboursée par la sécurité sociale. Au delà du coût, si cher à la classe politique qui a largement cédé devant l'économie et la finance le pouvoir réel, cette évolution du droit ferait d'un soin apporté par des médecins pour soigner un couple infertile, une simple technique pour « avoir un enfant ». Le lobbying deviendrait alors une affaire d'argent pour des laboratoires spécialisés. L'affaire dite du « médiator » et du rôle de certains laboratoires devrait nous servir de leçon.
3-On voit bien que cette politique du lobbying nous vient de la culture anglo-saxonne. Les références sur le « mariage pour tous » viennent des USA, d’Angleterre ou de la Hollande, comme les thèmes et les enquêtes, par ailleurs manifestement non fiables pour les scientifiques. Or ces cultures nous sont encore pour une part étrangères. Et c'est un tour de passe passe que de voir la gauche française faire le lit d'une culture étrangère dont le moteur est le libéralisme économique qui envahit tous les secteurs de la vie sociale et même privée.
Oui ou non la France veut-elle se jeter à corps perdu dans un libéralisme sans frein? Oui ou non voulons nous vivre définitivement« à l'américaine »? Oui ou non voulons nous manifester la différence française comme une richesse pour l'humanité? Or les théories dites du « gender théory» ou « queer théory » sont (mal) assimilées par l'intelligentsia française sans véritable compréhension du rapport nature/culture quand deux espaces culturels le posent différemment. Nous méritons là dessus un vrai débat et non des oppositions a priori.
4-Autre déficit pour la pensée politique républicaine qui prend en compte au premier chef la chose publique et donc le bien commun à tous: la fausse argumentation par la peur. C'est bien ainsi que se créent autour de la phobie un nouveau vocabulaire et de nouveaux débats, régressifs pour la démocratie. Il est temps de dénoncer la thématique des « phobies » qui occulte gravement la pensée car il s'agit d'amalgames immaîtrisables. On a pu être taxé d'islamophobe pour avoir condamné le terrorisme, de judéophobe pour avoir critiqué le gouvernement israélien décidant du « mur ». On va me taxer d'anglophobie pour avoir critiqué le libéralisme sans frein etc....
Le vrai débat qui fait avancer les repères républicains et démocratiques s'appuie sur une recherche commune de la vérité et non l'enfermement maladif sur les peurs ou les thèmes communautaristes. Bien sûr que l'Islam, le peuple juif ou les personnes homosexuelles ont droit à un respect sans limite! Mais tous ont un droit égal à la différence. Il y a donc le plan de la singularité de l'existence et le plan, éminemment critiquable quand il y a violence, du vivre ensemble. Discutons-en! Or, tel est bien le nœud du problème politique démocratique: comment penser justement la question de la liberté, de l'égalité et de la différence? Une fausse extension de la notion pourtant si utile de discrimination détourne le débat et mélange les peurs. Or la différence respectée est fondamentale pour la vie en société. Les échanges entre personnes et groupes fondent la richesse économique et culturelle d'un pays. Le totalitarisme soviétique a échoué dans sa prétention à créer une culture de masse. La liberté revendiquée comme première dans nos sociétés démocratiques se trouve bafouée précisément dans le non respect des différences.
5-Dès lors appeler une différence une discrimination, c'est attenter gravement à la liberté démocratique. En revanche, hiérarchiser les différences en valorisant l’un contre l’autre relève de l’idéologie qui exclut tout débat. Le débat démocratique demande donc de considérer la différence et le droit à la différence comme une richesse pour la culture qui anime toute société vivante. Personne n’a le monopole de l’anthropologie surtout de l’anthropologie « parfaite et immuable ». La richesse culturelle et éthique d’une société est le fruit des échanges et du respect des différences. Jean-Claude Ameisen, nouveau président du «Comité consultatif national d’éthique » vient de citer Paul Ricoeur : « On entre en éthique quand , à l’affirmation de soi de sa liberté, on ajoute l’affirmation de la volonté que la liberté de l’autre soit. Je veux que ta liberté soit. ». Dans le strict refus de la discrimination et la quête de richesse à partir des différences, on peut tenter de débrouiller l’écheveau du « mariage pour tous » et proposer une démarche claire et respectueuse du bien de tous. Car refuser la différence entre un couple de deux personnes de sexe différent qui veulent naturellement fonder une famille et avoir naturellement des enfants et un couple qui choisit librement et par amour une pratique sexuelle qui ne peut avoir des enfants par lui-même est donc une atteinte à la liberté des personnes et à la cohérence anthropologique de leurs choix(1). Il y a donc, en vérité, deux manières infiniment respectables de constituer un couple reconnu par la société.
− Un couple s'engage publiquement à fonder une famille dans le choix libre d'une sexualité féconde et d'une fidélité à long terme qui ouvre un avenir construit aux enfants. Un tel couple bénéficie des soins médicaux en cas de problème d'infertilité maladive et peut accueillir dans son projet de fonder une famille féconde des enfants adoptés qui ont un livret de famille racontant l'histoire réelle de leur naissance d'un père même inconnu et d'une mère qui ne peut assumer l'éducation de son enfant, de parents disparus etc.
− Un couple de personnes adultes qui s’aiment et ont choisi librement devant la société -qui ne peut
s’immiscer dans leur intimité -de vivre une sexualité non féconde ou sans relations sexuelles. Ils s'engagent durablement à mettre leur créativité et leurs richesses affectives, culturelles et économiques au service de la société qui les reconnaît, y compris sur la durée, afin de garantir respect et sécurité.
Si toute différence est comprise comme une impossibilité d'être également semblable, aucune société ne peut se construire. C'est la différence non respectée et instrumentalisée pour dénier à l'autre le droit d'exister librement qui est discriminante et condamnable. La différence des sexes est-elle discriminante en elle-même?
Pourquoi la communauté des pédopsychiatres n'a-t-elle pas été consultée alors qu'on multiplie les commissions d'experts sur l'économie ou la gouvernance ?Le nécessaire débat engagé par la perspective concrète de la loi changeant la question de la parentalité qui fonctionne depuis des lustres en France et dans le monde doit permettre de comprendre davantage en quoi les différences ouvrent le jeu de la liberté et par là des rapports humains d'égalité dans le respect et le refus de toute domination de l'un sur l'autre.
La sagesse biblique(2) apprend à l'humanité que chaque individu est en manque de l'autre, qu'il n'est pas une totalité toute puissante capable de construire sa vie uniquement selon ses désirs et ses autosatisfactions et que la vie est relation, ouverture, mouvement à la rencontre permettant le don et l'échange. Il ne s'agit pas là seulement de croire mais de vivre. Et cette vie est partageable par tous.
En ce sens, l’Église n'est pas un groupe de lobbying en plus des autres(3). Elle ne cherche pas à imposer ses vues sur la vie à autrui, elle propose au milieu de toute l'humanité une sagesse de vie qui a traversé les siècles et la diversité de cultures, de situations et de crises. Si la société politique n'en veut plus, elle doit construire une société qui donne envie de vivre et de vivre ensemble. Le défi est immense car ni le culte de l'être suprême, ni le calendrier révolutionnaire, ni les fêtes à apparat militaire ni les baptêmes républicains ni le mariage civil n'ont réussi à faire vivre les foules. L’Église continuera à marier « à l'église » car les couples pressentent que le mariage n'est pas une simple formalité. Mais la classe politique serait bien avisée de ne pas activer comme sortant « en force » du chapeau une laïcité soudain « à la française » qui exclut du débat le meilleur des sagesses des religions car la convivialité n'est pas uniquement affaire d'économie et l'argent ne fait pas le bonheur vrai. Ni le pouvoir, ni le savoir! La convivialité est spirituelle, déployant toutes les richesses des personnes reliées entre elles.
Mais l'Église a, par contrecoup, le défi immense de manifester le trésor qui la fait vivre: la bonne nouvelle du salut, la Parole de Dieu accueillie, partagée et actée dans nos vies, la richesse sacramentelle et symbolique qui permet l'avenir comme une espérance et le présent comme un don qui fait vivre. Une Église véritablement fraternelle relève le défi d'une société politique incapable dans l'histoire de conjuguer liberté et égalité. Le libéralisme actuellement conquérant conduit à l'illusion de la liberté, la réduction de la personne à l'individu-roi et aux conflits d'intérêts sans fin tandis que l'égalitarisme a conduit de façon totalitaire à détruire les libertés individuelles noyées dans la tyrannie de la « massification » de tous au profit de quelques uns.
Aujourd'hui, l’État français démissionne devant le pouvoir économique et financier en abandonnant tout effort de valorisation symbolique de la vie, de l'amour, de l'espérance et de la justice. Il ne reste plus que l'individu consommateur errant au gré de ses choix illusoires quand il s'aperçoit qu'il ne choisit réellement que ce que lui imposent des lobbies financiers et la publicité toute puissante.
Lettre du frère Gilles DANROC, OP
(1) Sylviane Agacinsky « Politique des sexes » précédé de « mise au point sur la mixité ».
(2) Le document du grand rabbin de France, Gilles Bernheim : « Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption : ce que l’on oublie souvent de dire.) est particulièrement éclairant.
(3) A ce titre, le document de la conférence des évêques de France : « élargir le mariage aux personnes de même sexe : le débat » situe l’apport de l’Église de façon pertinente et équilibrée au sens où tout homme de bonne volonté peut entendre ce que dit l’Église.

