Le Père Lagrange et la crise moderniste

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par fr Bernard Montagnes op
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La correspondance du Père Lagrange avec l’abbé Bardy in Mélanges de science religieuse. Lille, T. 52, n° 1, janvier-mars 1995, p. 65 à 86

Les lettres du père Lagrange à l’abbé Gustave Bardy, de 1910 à 1921, ici publiées et annotées, concernent non seulement la carrière personnelle de Bardy et sa collaboration à la Revue biblique, mais plus encore la situation difficile faite aux chercheurs dans l’Église romaine lorsque la crise moderniste battait son plein[1].

 The letters from Father Lagrange to Father Bardy, from 1910 to 1921, here publisher and annotated, concern not only the personal career of Bardy and his collaboration with the Biblical Review but even more the difficult situation which the researchers in the Roman Church were confronted with while the modernist crisis was in full swing.

Le père Lagrange, entré en relation en 1910 avec l’abbé Gustave Bardy (alors professeur de philosophie dans un établissement catholique de Besançon) [2], a obtenu sa collaboration à la Revue biblique à partir de 1911. De la correspondance qu’ils ont échangée ne subsistent – à moins de nouvelle découverte dans les papiers Bardy – que 21 lettres ou cartes, qui s’échelonnent du 18 novembre 1910 au 7 octobre 1921, celles dont le texte est publié ici[3]. Comme la collaboration de G. Bardy à la Revue biblique[4] s’est poursuivie au delà de 1921, la correspondance, sinon avec le père Lagrange lui-même du moins avec l’École de Jérusalem, a dû se prolonger (il en reste des lettres du P. Dhorme et du P. Vincent, qui ont succédé au père Lagrange dans la direction de la Revue). Son amitié pour l’École biblique a valu à G. Bardy d’être invité à participer à l’hommage que l’École a rendu à son fondateur sous la forme du Mémorial Lagrange[5].

Le contact entre le père Lagrange et G. Bardy s’est noué par l’intermédiaire d’un prêtre du diocèse de Lille, l’abbé Joseph Deconinck[6], qui avait été le condisciple de Bardy au séminaire d’Issy. Après une licence de lettres en Sorbonne (1903), un doctorat en théologie à Rome (1909), alors qu’il préparait un diplôme à l’École des hautes études de Paris, J. Deconinck était allé passer une année d’études à l’École biblique de Jérusalem. Il projetait alors une thèse d’Écriture sainte à laquelle, par la suite, il fut amené à renoncer. Sa présence à Saint-Étienne de Jérusalem donna occasion au P. Lagrange de s’informer sur ce Gustave Bardy dont il avait remarqué les Notes sur la pensée juive à l’époque de Notre Seigneur parues en octobre 1909[7].

Le compte rendu de l’entretien vaut à Bardy, le 11 mai 1910, un savoureux portrait du père Lagrange :

Il est homme admirable en tous points, qui n’a pas l’onction du père Lebreton, mais a gardé tout le charme de sa nature première. Jusqu’à son grognement bourru, qu’il pousse quand on le dérange dans son travail, surtout les petites blagues et les mots familiers qu’il lâche toutes les trois ou quatre phrases, tout me plaît en lui ; il est très français, très haute bourgeoisie française ; un président de tribunal que je connais lui ressemble comme un frère[8].

Et une apologie enthousiaste de l’École, que Bardy ferait bien d’aller voir avant de se donner à la Compagnie de Jésus (Deconinck n’a pas osé annoncer au P. Lagrange que Bardy songeait à entrer chez les jésuites, parmi lesquels la Revue biblique trouvait tant d’ennemis acharnés à sa perte) [9] :

« C’est le rêve réalisé, la communauté idéalement tranquille, où il y a une cloche, une bibliothèque superbe qui se monte en ce moment en papyrus[10], des hommes qui sont à la fois des saints et des savants comme le P. Vincent, où les religieux s’aiment bien entre eux, où l’on ne serait pas comprimé et où l’on est aidé à prier, à faire pénitence, à travailler. Jérusalem, quoi ! J’espère que le bon Dieu ne laissera pas périr cette bonne maison, qui fait déjà tant d’honneur à l’Église, qu’il y enverra des vocations et qu’il lui laissera la liberté.

Les lettres du père Lagrange concernent surtout la collaboration scientifique de Bardy que sollicitait la Revue biblique, mais aussi l’orientation spirituelle que Bardy voulait imprimer à sa vie.

Le père Lagrange, « par une fatale nécessité » écrit-il (lettre 11), est toujours en quête de copie pour la Revue biblique, d’articles irréprochables, selon « les bonnes méthodes » qui régissent la revue (lettre 12), qui ne soient pas non plus de pure érudition mais « aussi biblique[s] que possible » (lettre 20). Car le père Lagrange n’entend pas s’écarter du domaine biblique, quelles que soient les difficultés dans un contexte ecclésial tourmenté : les lettres font allusion au parti pris d’hostilité avec lequel les professeurs de Jérusalem ont à compter (lettre 12), à la menace que la Compagnie de Jésus fait peser sur l’École biblique (lettre 16), à la désapprobation romaine qui vaut au père Lagrange un congé d’un an (lettre 10), à l’exégèse biblique sous haute surveillance, encore en 1920 (lettres 18 et 19). Sans apporter sur tout cela de révélation nouvelle, les lettres à G. Bardy confirment ce qu’on savait des tracasseries auxquelles étaient exposés les exégètes catholiques sous le pontificat de Pie X mais aussi sous celui de Benoît XV.

Il faut remarquer le ton amical – sous la réserve apparente – que prend progressivement cette correspondance où, pour finir, le père Lagrange évoque « l’affection qui nous unit depuis Besançon » (lettre 21). G. Bardy, en effet, n’est pas un collaborateur quelconque, avec lequel le directeur de la Revue biblique se bornerait à une simple correspondance d’affaires (comme c’est le cas des lettres à François Nau, fort peu personnelles[11]). Car G. Bardy avait fait confidence au père Lagrange de ses préoccupations les plus intimes.

Comme son ami J. Deconinck, G. Bardy envisageait une autre manière de servir l’Église qu’en enseignant soit les lettres à Sainte-Croix de Neuilly comme celui-là, soit la philosophie à Saint-Jean de Besançon comme celui-ci. L’un et l’autre ont souhaité enseigner à l’Institut catholique de Lille. Peine perdue.

Je savais ton échec à Lille, écrit J. Deconinck à G. Bardy le 11 octobre 1910. Ce sont quatre professeurs qu’il faut remplacer dans la faculté de théologie, dont M. Salembier, qui il y a un an, le jour de mon départ à Rome, m’avait promis plus clairement que jamais sa succession. […] Je suis écarté délibérément, les autorités étant inspirées dans leur choix par un immense désir de ne pas se préparer d’affaires. Mon échec ne me console pas du tien, n’ayant point personnellement un goût très vif pour ce genre de travaux, mais aussi ayant de plus en plus l’impression que l’Église a besoin de travailleurs sérieux[12].

Aussi les deux abbés studieux, pour réaliser leurs aspirations intellectuelles, se tournent-ils vers la vie religieuse, Bardy vers l’Oratoire ou la Compagnie de Jésus, avant de se sentir attiré par les dominicains de Jérusalem, vers lesquels Deconinck incline lui aussi. Le père Lagrange se garde de les pousser inconsidérément vers le couvent de Saint-Étienne dont il est alors prieur. Quelque estime qu’il porte à J. Deconinck, en qui il voit l’un de ces « gens d’étude[s] bien outillés et travaillant proprement (dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique) » (lettre 1), capable de « travaux utiles à l’Église » (lettre 19), le goût pour l’étude ne suffit pas à déterminer une vocation dominicaine. En revanche le père Lagrange « [s’est] plu à caresser ce rêve » à propos de G. Bardy (lettre 2), sans toutefois vouloir peser sur lui (lettre 9). En juin 1911, le pas est presque franchi (lettre 4), hormis le délai d’un an que demande l’archevêque de Besançon (lettre 6). Peu auparavant, J. Deconinck, ainsi qu’il le rapporte à G. Bardy, avait rencontré le P. Lagrange à Paris :

J’ai vu le père Lagrange lundi dernier [15 mai] et hier [samedi 20] : nous avons parlé de toi et de moi. De toi : il t’a dit ce qu’il pensait, que tu étais déjà un merveilleux érudit, que tu paraissais admirablement fait pour une vie d’études et de prière ; il a été particulièrement frappé de ceci : tu lui as dit que ce n’est pas dans ces dernières semaines seulement que tu as pensé à devenir fils de saint Dominique. Il attend ta décision avec confiance. […]

De moi : c’est indifférent. Depuis qu’il espère te recevoir, il n’a plus l’air de tenir à moi du tout. Deux questions se posent, et les réponses sont différentes.

– Voulez-vous venir à Saint-Étienne ? – Je réponds oui avec enthousiasme. – Mais est-ce bien être religieux, et être religieux dominicain que vous voulez ? – Cela m’est indifférent !

Cette dernière réponse ne satisfait pas du tout le père Lagrange, et je vois presque la porte de refermer[13].

Aucun des deux abbés, en fin de compte, ne deviendra religieux[14]. Si G. Bardy poursuivra la carrière scientifique de patrologue que l’on sait (carrière en ligne brisée, traversée d’épreuves), J. Deconinck sera définitivement perdu pour la recherche[15].

Quant au père Lagrange lui-même, cette correspondance avec G. Bardy manifeste quelques-unes de ses conviction et de ses attitudes les mieux enracinées. Tout d’abord l’urgence de la recherche scientifique, dont l’Église à tant besoin en ce qui touche au domaine religieux :

La Vie de Mgr d’Hulst  [par A. Baudrillart] m’a fait regretter une fois de plus qu’il n’y ait plus d’ouvriers pour l’apostolat intellectuel. Que de tâches, et combien nous sommes peu nombreux. Je suis souvent attristé par la pensée que l’œuvre de Saint-Étienne de Jérusalem n’ait pas son avenir assuré. (lettre 9)

Ensuite la vocation dominicaine, telle qu’il l’a vécue sans concession, et qui exige aussi « des attraits bien déterminés pour la pauvreté et l’obéissance ; évidemment le goût de l’étude ne serait pas suffisant » (lettre 8).

Enfin le bonheur qu’il a trouvé à Jérusalem, dans le va-et-vient incessant du laboratoire à l’oratoire, dans la complémentarité indissoluble de l’École biblique et du couvent Saint-Étienne (l’École trouvant dans le couvent son climat spirituel, le couvent dans l’École son œuvre apostolique).

Nous sommes si bien installés pour [ces études] dans le calme et la solitude des anciens Père d’Orient ! Notre bibliothèque commence à se monter […] ; nous y passons de bonnes heures ; d’autres au chœur de notre église, vaste et belle. C’est une vie que je ne trouve que trop douce, et qui me fait craindre de ne pas mériter une vie meilleure auprès de Notre Seigneur. (lettre 9)

La vérité divine inlassablement étudiée et priée, voilà ce qui, dès la Jérusalem terrestre, comblait le père Lagrange[16].

Notes    (↵ returns to text)

  1. NDLR. Nous sommes heureux de publier cette correspondance qui éclaire le climat intellectuel de l’époque dans l’Église catholique. Nous considérons aussi cette publication comme un hommage rendu à Gustave Bardy qui enseigna à la Faculté de théologie de Lille (de 1919 à 1924) et collabora à notre revue. Nous avons noté les quatre contributions suivantes : La chronologie des lettres de saint Jean Chrysostome à Olympias, t.1, 1945, p. 271-284 ; Saint Jérôme et l’Évangile selon les Hébreux, t.3, 1956, p. 23-38. Dans la même livraison, p. 19-22, notice nécrologique par L. Mahieu : Le chanoine Gustave Bardy. À signaler aussi l’article « Bardy » par B. Jacquemet dans l’encyclopédie Catholicisme, t.1, col. 1247.
  2. Gustave Bardy (1885-1955), prêtre du diocèse de Besançon, docteur en théologie (Institut catholique de Paris, 1910), professeur de philosophie à l’école Saint-Jean de Besançon (1909-1914), au retour de la guerre maître de conférences à la faculté de théologie de Lille (1919-1924) ; sa thèse de doctorat ès lettres sur Paul de Samosate (1923), dénoncée à Rome et condamnée, le contraignit à abandonner sa chaire et à quitter Lille ; il fut appelé à Dijon en 1927 et y devint professeur au grand séminaire (1932-1955). Voir Mémorial Gustave Bardy, dans Revue des études augustiniennes 2 (1956) 1-503, où l’on trouvera (9-37) la Bibliographie choisie des travaux de M. Gustave Bardy.
  3. J’en dois la connaissance à Madame A. Bastit, qui a exploré les papiers de Bardy au séminaire de Dijon, et la photocopie au responsable des Archives diocésaines ; qu’ils en soient remerciés. – En revanche aucune lettre de Bardy ne subsiste dans les papiers Lagrange à Jérusalem.
  4. Pour les articles publiés par G. Bardy dans la RB Table alphabétique 1892-1968, p. 58. Encore cette table ne mentionne-t-elle pas, du moins à cet entrée, les recensions données à la RB. Voir aussi la Bibliographie choisie citée en note 2.
  5. Les premiers temps du christianisme de langue copte en Égypte, dans Mémorial Lagrange, Paris, 1940, p. 203-216. G. Bardy avait publié auparavant un bel article nécrologique, L’œuvre du P. Lagrange, dans Revue pratique d’apologétique 66 (1938) 576-591.
  6. Voir annotation de la lettre 1.
  7. G. Bardy, Notes sur la pensée juive à l’époque de Notre Seigneur, dans Revue pratique d’apologétique 9 (1909) 44-53, 97-111.
  8. Deconinck à Bardy, 11 mai 1910 (papiers Bardy).
  9. « De temps en temps ils font courir le bruit de sa disparition, ou bien que le père Vincent est mort, que le père Lagrange n’a plus d’argent, que l’École et la revue n’existent plus… Ces derniers bruits, je les ai recueillis moi-même sur le bateau, d’un jésuite professeur d’exégèse à Louvain ; il me disait cela avec une compassion qui m’a attendri. J’ai appris ici que ces confidences faisaient partie d’un système dont tu devines l’épithète qu’il mérite. Le père Fonck a d’ailleurs juré de « se payer la tête du père Lagrange » : il n’est pas sûr du tout que ce soit une image… » Deconinck à Bardy, 11 mai 1910.
  10. Allusion à l’article de G. Bardy, Les papyrus des Septante, dans Revue de Philologie 33 (1909) 255-264.
  11. Dans la correspondance de l’abbé François Nau, Paris B.N., Ms nouv. Acq. Fr. 14859, fol. 20-53.
  12. Deconinck à Bardy, 11 octobre 1910.
  13. Deconinck à Bardy, 21 mai 1911.
  14. Bien que G. Bardy, après avoir renoncé en 1912 à devenir dominicain (lettre 8), au regret du père Lagrange (lettre 9), ait de nouveau aspiré, en 1918, à cette vie religieuse (lettre 14).
  15. J. Deconinck « découragé de se donner aux bonnes études » (lettre 10), explique ainsi sa position en commentant le désaveu public infligé par la Consistoriale au père Lagrange : « Je prie avec toi, mon cher Gustave, pour qu’il y ait encore des savants dans l’Église, je ne serai pas savant et me livrerai de plus en plus à mes gosses de quinze ans, qui n’en demandent pas si long. » Deconinck à Bardy, 14 septembre 1912. Ainsi J. Deconinck est-il à ranger parmi les victimes de la répression antimoderniste.
  16. On notera que cette lettre du 26 juin 1912 a été écrite trois jours avant la date de la circulaire de la Consistoriale qui allait perturber la douceur dont le père Lagrange craignait les délices.