Le Père Michaeel Najeeb : « Les chrétiens d'Irak sont dans une impasse »

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Le Père Michaeel Najeeb
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Un dominicain irakien, le Père Michaeel Najeeb, a sauvé des milliers de manuscrits anciens des mains de Daech. À l’occasion de sa venue en France, il évoque le conflit entre les forces irakiennes et les forces kurdes, et ses conséquences pour les chrétiens.

Comment se situent les chrétiens dans le conflit entre Kurdes et Irakiens ?

Les choses sont très délicates. Par le passé, les Kurdes et les Arabes ont commis des massacres contre les chrétiens. Pour autant, les données de l’Histoire changent. J’ai l’espoir que les enfants de ceux qui nous ont massacrés hier soient différents. L’Évangile enseigne que l’homme peut évoluer positivement.

Il faut insister sur le fait que les Kurdes ont accueilli des milliers de réfugiés sur leur territoire depuis quatre ans. Ils l’ont remarquablement bien fait, et il faut les en remercier. Le Kurdistan irakien a représenté le seul endroit de paix. Cela a renforcé le rêve d’un territoire garant de la démocratie, de la laïcité, de la liberté de pensée et de religion.

Êtes-vous partisan d’une indépendance du Kurdistan ?

Ce n’est pas mon affaire, et je crois que ce ne doit pas être celle de l’Église. Je souhaite simplement la paix et la liberté. Aujourd’hui, le projet d’indépendance a été tué dans l’œuf. Il ne se réalisera pas. Les choses ont dégénéré. Il y a maintenant des affrontements armés entre Kurdes et Irakiens.

Les chrétiens sont-ils directement touchés par ces combats ?

Oui. Les forces irakiennes sont en train de reprendre aux Kurdes ce qu’on appelle les « territoires disputés » et de revenir aux positions d’avant 2003. Elles ont repris Kirkouk et avancent dans la plaine de Ninive. À Teleskof, des obus sont tombés et les chrétiens qui venaient de retrouver leur village doivent de nouveau partir. C’est un nouvel exode. On continue d’être des nomades ! Les chrétiens resteront dans la plaine de Ninive, mais nous ne savons pas qui nous défendra. Et si nous ne sommes pas protégés, nous serons les victimes des nouveaux Daech. Parce qu’on a beau raser les barbes, l’idéologie de Daech n’est pas morte. Nous savons que certains veulent encore un monde monocolore.

Avec le référendum kurde, l’unité des chrétiens a-t-elle volé en éclats ?

Les chrétiens sont dans une impasse et ne savent pas quoi faire. Ils ont été coincés par le référendum. Nous voulons vivre librement avec nos frères arabes et kurdes. L’Église garde son unité, mais des partis politiques conduisent à la division des chrétiens. Certains politiciens souhaitent former des milices de deux cents ou trois cents hommes. Je pense que c’est un piège et qu’il ne faut pas tomber dedans.

Quel rôle joue l’Église dans cette crise majeure ?

On voit que des évêques tentent de calmer le jeu. Le patriarche Louis Raphaël Sako [chef de l’Église chaldéenne, Ndlr] appelle au calme et à la réconciliation nationale. Certains ne le comprennent pas. Mais, quand on vit sur un volcan comme c’est le cas aujourd’hui, il faut des hommes courageux capables d’encourager le dialogue et le retour à la raison.

Depuis un an, les chrétiens reviennent habiter la plaine de Ninive. Êtes-vous surpris ?

Je n’étais pas pour un retour immédiat après le départ de Daech. La zone est encore risquée. On le voit avec ce qui se passe à Teleskof. Là-bas, des dizaines de familles viennent de quitter à nouveau leur maison. Nous, chrétiens, sommes trop peu nombreux pour nous jeter dans la gueule du loup. Il faut bien mesurer les risques. C’est une bonne chose que les chrétiens reviennent à Qaraqosh, à Bartella, à Karamless. Mais c’est aussi un risque, une aventure.

Les chrétiens qui ont quitté l’Irak sont des missionnaires qui vont porter du fruit dans les pays qui les ont accueillis. 

Vous comparez, dans votre livre, les chrétiens d’Irak aux personnages du  Radeau de La Méduse. Pourquoi ?

Les chrétiens d’Irak sont des nomades en aventure. Ils vivent une grande épreuve. Ici, les minorités ne pèsent rien politiquement. Nous sommes comme sur un radeau, et ce n’est qu’à travers les médias que nous pouvons parler et dire tout haut ce que nous vivons discrètement.

Pensez-vous retourner un jour au couvent des dominicains de Mossoul ?

Non. Je reste avec mes enfants [ses livres, Ndlr] en sécurité ! Aujourd’hui, les manuscrits et archives sauvés sont à Erbil. On ne sait pas ce qui se passe-ra demain, donc je ne veux pas les déplacer. Nous ne les avons pas sauvés de la main de Daech pour les remettre dans celles des prochains Daech.

 Sauver les livres et les hommes, c’est le titre de votre livre. Pourquoi ?

En 2014, alors que Daech s’emparait de Qaraqosh, j’ai emporté en hâte les derniers cartons de livres pour les mettre en sécurité à Erbil. Avant d’arriver au check point tenu par les peshmergas, nous avons aperçu les combattants de Daech. Des échanges de coup de feu ont éclaté. Nous avons quitté précipitamment la voiture et j’ai confié les manuscrits à toutes les personnes que je voyais et qui couraient vers le check point kurde. J’ai encore en tête ces images d’enfants avec ces manuscrits, avec notre Histoire. Ces livres sont nos racines. On ne peut pas séparer l’homme de ses racines. Voilà pourquoi il fallait sauver ces livres.

Qu’avez-vous fait des manuscrits ?

Nous avons continué à les numériser dans les camps de déplacés. Pour moi, il ne faut laisser aucun manuscrit non numérisé. Sinon, il est comme mort. Une fois numérisé, un manuscrit devient vivant. Le monde entier peut l’étudier. Je connais beaucoup d’intellectuels à l’étranger qui commencent à s’intéresser à l’Histoire de la Mésopotamie. Grâce à ce travail, notre Histoire devient un objet d’études.

Dans les épreuves actuelles, voyez-vous des signes d’espérance ?

Daech nous a rendu un service, celui de renforcer notre foi. Tous les chrétiens ont quitté Mossoul et personne ne s’est converti à l’islam. On a laissé nos maisons, nos couvents, nos églises. Mais on a gardé notre foi. À Erbil, dans les deux camps de déplacés dans lesquels je me suis investi, je vois les enfants prier tous les jours le chapelet.

Quel regard portez-vous sur les chrétiens qui ont quitté l’Irak ?

Ce sont de vrais missionnaires ! Ils ne sont pas partis de bon cœur. Ils sont partis en pleurant, malgré eux, pour assurer l’avenir de leurs enfants. On ne peut pas leur en vouloir et, surtout, pas les considérer comme des traîtres. Ils sont bien des missionnaires qui vont porter du bon fruit dans les pays qui les ont accueillis.

Ne risquent-ils pas de perdre au final leur identité ?

Je ne crois pas. Ils perdront sans doute la langue, des coutumes et des manières de vivre. Mais leur sang restera le même. Je dis souvent qu’un arbre ne peut pas se séparer de ses racines. Nos racines, c’est notre foi et notre culture. En numérisant les livres anciens, nous permettons de sauver notre culture en la rendant vivante et accessible. 

Hugues Lefèvre

 

(12 novembre 2017)