Le temps des guetteurs

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Homélie prononcée par le frère JC de Nadaï op
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à l'occasion des engagements dans les fraternités laïques dominicaines du Nord-Pas de Calais.

Mt 28,16-20

Comme l’Eglise se reconnaît dans la figure de Jérusalem, elle se reconnaît en particulier dans les ruines de la sainte Cité, que le prophète Isaïe invoque dans la 1ère lecture. Notre assemblée, nombreuse en ce jour, ces murs, récemment rendus à leur primitif éclat, tout cela ne saurait nous faire oublier qu’en ce pays de France qui il y a peu évangélisait le monde entier, on déserte l’Eglise comme si elle était en effet une ruine inhabitable. Mais nous ne saurions non plus oublier que c’est parmi les ruines que l’Ordre de saint Dominique, à quoi vous désirez, mes frères, lier vos destinées en ce jour, a germé et fleuri. La tradition rapporte en effet que le pape Honorius III, qui en approuva la fondation, vit en songe notre bienheureux patriarche soutenir, tel un athlète puissant, les murs de l’Eglise, croulants et comme effondrés.

Oui, ce temps est celui choisi par Dieu pour susciter ces guetteurs dont parle le prophète. Certes, mes frères, en rejoignant ainsi notre famille, vous n’êtes pas venus rechercher parmi nous quelque confort spirituel, en surcroît des aises que la vie peut par ailleurs procurer aux prix d’efforts et de difficultés surmontées. La miséricorde que l’Ordre de saint Dominique vous accordera de grand cœur n’est comme un luxe fait pour charmer vos jours. Non : elle va vous faire habiter une ruine. Elle vous fera pénétrer plus avant dans l’Eglise, comme dans une maison dévastée. Mais cette maison, ô chrétien, tu le sais, c’est ta mère. C’est elle qui, par le baptême, t’a procuré la vie véritable : et nul enfant n’abandonne sa mère dans sa vieillesse et les épreuves de l’âge.

Cette voix qui, du fond du cœur, s’élève en faveur des ruines de Jérusalem serait cependant impuissante à faire qu’on y demeure, si ce n’était de là, et de là seulement, que se faisait entendre une autre voix, celle du messager de la bonne nouvelle qui annonce la paix. La lettre du texte sacré déclare : Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds du porteur de bonnes nouvelles. Ces montagnes, ce sont les autels de nos églises, du haut desquels Jésus-Christ proclame la Parole de salut et de vérité. Oui, ils sont beaux, les pieds du messager, de la marque même des clous dont ils furent transpercés sur la croix. Ils sont glorieux de cet amour qui n’appartient qu’au Seigneur de la gloire, et qui fait qu’on aime jusqu’au bout ceux-là mêmes qui ne vous aiment pas. C’est par une marque toute semblable que Jésus se fit reconnaître comme ressuscité.

La paix qu’il annonce n’est pas celle qui vient du monde. Elle n’attend pas la fin des épreuves pour s’établir. C’est la paix de la croix, qui se rencontre au cœur des épreuves, quand tout s’effondre autour de soi, hormis la main de Dieu qu’on découvre qui vous tient depuis toujours. Elle vient d’au-delà même des montagnes, où nul regard n’atteint encore, de ce Royaume du Père proclamé par Jésus qui nous commande de Lui dire chaque jour : Que ton règne vienne.

Il n’est pas nécessaire que les guetteurs rassemblés à la suite de saint Dominique soient conformes entre eux d’humeurs, de sentiments et de vues sur toutes choses. Il suffit qu’ils portent leur espérance vers les mêmes montagnes qui marquent le seuil de l’éternité et d’où le Christ s’avance jusqu’à ce monde pour que leur joie jaillisse, dit Isaïe, en cris unanimes. Il n’est pas requis qu’ils aient banni tout doute de leur foi, quand l’évangile déclare que certains apôtres eurent des doutes en présence de Jésus ressuscité. Pour s’en éclaircir, Dieu leur a donné l’intelligence à employer dans une étude commune. Il suffit qu’ils aient tous entendu l’appel du Maître qui leur a dit : allez.