Le frère Michel Lachenaud a été élu prieur provincial de la province dominicaine de France le 23 mars 2013.
Près d’une quarantaine de frères, venus d’Afrique, d’Asie et d’Europe se sont rassemblés les 22 et 23 mars au couvent Sainte-Marie de la Tourette. Ils ont élu pour succéder au frère Jean-Paul Vesco, nommé évêque d’Oran, son premier collaborateur ou –socius-, le frère Michel Lachenaud. Né en région parisienne en 1944, il fait profession chez les frères prêcheurs en 1966. Prêtre en en 1971 il part très vite en Afrique où il va rester quelques 35 ans ! Rencontre…
1 – LE FRÈRE VESCO VENAIT D’ALGÉRIE, VOUS REVENEZ D’AFRIQUE SUB-SAHARIENNE… FAUT-IL VENIR D’AFRIQUE AUJOURD’HUI POUR GOUVERNER LA PROVINCE DE FRANCE ?
Non ! Mais comme frère, ce qui m’arrive montre bien qu’il faut être prêt à tout.
Quand je regarde mon parcours, rien –mais vraiment rien, et les frères m’en sont témoins – ne laissait supposer que je sois un jour Provincial ! Je suis revenu en France après 35 ans de vie au Cameroun et à un moment difficile de ma vie. Je suis resté de nombreuses années dans un lieu de première évangélisation à Yoko, en pleine brousse, totalement isolé du reste du pays, à mille lieues de la grande ville africaine…et de nos sociétés occidentales.
Il est sûr que cela donne, à Jean-Paul Vesco qui revenait d’Algérie, comme à moi-même, un regard tout à fait décalé –et donc un recul salutaire- sur la société européenne.
2 – COMMENT PRENEZ-VOUS VOTRE ELECTION À LA CHARGE DE PROVINCIAL ? QUELLES SERONT VOS PRIORITÉS PENDANT VOTRE BREF MANDAT D’À PEINE DEUX ANS ?
Ma première réaction est simple, immédiate, et cette élection le dit aussi : la Province de France…n’est pas que dans l’Hexagone. Nous n’avons pas toujours conscience qu’un tiers des frères vivent au-delà. La Province, ce n’est pas que la France ou ses vicariats. De même, l’Église n’est pas qu’en Europe. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous faut parler que « des autres ».
Cela signifie que notre force vient de là : l’atout de la Province de France au sein de l’Église, c’est sa communauté bigarrée, internationale, multiculturelle.
Il y a là très certainement une priorité pour moi : la Province c’est l’Égypte et sa tourmente, c’est l’Afrique équatoriale où nous sommes passés de 1 à 50 frères en quinze ans, c’est Bangui où nous fondons et où les rebelles sont à 20 kms de la ville (1), c’est la Scandinavie où le modèle occidental de société s’invente depuis quelques décennies…
Pour le reste, les priorités de notre Province ont été définies lors du dernier chapitre provincial : quelle politique des vocations dans notre Province –la récente visite canonique du Maître de l’ordre y est revenue- ? Soutenir notre apostolat numérique où nous sommes créateurs ; poursuivre la restructuration et réorganisation –pour le bien de toute la Province- de ses grandes institutions dont le Cerf et le CFRT.
C’est beaucoup pour deux petites années : après j’espère repartir ailleurs…
3 – COMMENT CARACTÉRISERIEZ-VOUS LA VIE RELIGIEUSE EN EUROPE ? QUEL EST SON TÉMOIGNAGE PRINCIPAL À VOS YEUX ?
Le premier témoignage de la vie religieuse est clair pour moi : c’est celui de la vie communautaire selon la fraternité.
Comment des hommes si différents peuvent s’accepter et porter l’évangile au deux sens du terme ? Le nez dans nos problèmes parfois, nous ne réalisons pas combien ce témoignage est attendu, riche, porteur de sens, quel que soit le pays : en Afrique, en Asie ou en Europe. C’est un témoignage plein de sens pour de « vieilles » sociétés individualistes et qui individualisent, sur un continent divisé en ethnies, dans des pays en guerre ou en reconstruction, dans des pays où le christianisme n’est pas la seule religion. Dans toutes ces situations : la fraternité possible est notre premier et plus grand témoignage.
Et puis, être divers induit nécessairement le pardon. C’est là, la caractéristique et le témoignage de la fraternité dominicaine.
4 – VOUS AVEZ ÉTÉ VICAIRE GÉNERAL DANS UNE EGLISE DIOCÉSAINE ; QUEL REGARD CELA VOUS DONNE-T-IL SUR NOTRE COLLABORATION AVEC LES ÉVÊQUES ? EN CLAIR : QUE PENSEZ-VOUS DE L’ENGAGEMENT PAROISSIAL POUR DES DOMINICAINS ?
J’ai effectivement été Vicaire général au diocèse de Baffia pendant six ans ; autrement-dit dans un contexte qui n’a rien à voir avec celui de l’Europe ! Un espace immense, quinze prêtres, beaucoup d’autonomie… En Afrique, à la différence de l’Europe, la vie religieuse est toujours et évidemment, insérée dans la vie de l’Église locale qui est terre de mission. Toute la question alors est d’avoir des contrats clairs -et justes- avec les diocèses.
Il me semble qu’en Europe la situation change énormément : nous avons déjà, et il est évident que dans les années qui viennent nous aurons de plus en plus, des demandes précises de la part des diocèses pour suppléer à des postes. Là, il nous faut être attentif.
En revanche, pour les paroisses, c’est autre chose. Il nous faut simplement nous défier d’aborder cette question avec a priori que cela soit d’un côté –« bien sûr ! »-, ou de l’autre – « bien sûr que non ! ». En considérant la question, en fonction de notre charisme : ce peut-être une création de paroisse, ce peut être pour un temps, pour redonner vie à un lieu, pour animer un lieu de prédication ; le tout, toujours avec une couleur dominicaine. Je pense à Douala où nous avons relancé une paroisse que nous avons laissée, une fois la mission accomplie.
En tout cas, il ne faut pas aborder ce dossier avec un esprit bloqué ou « idéologique ». Mais n’est-ce pas le cas de tous les dossiers ?
5 – COMMENT RÉAGISSEZ-VOUS À LA DISPARITION PROGRESSIVE DE TOUS LES MARQUEURS CHRÉTIENS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ EUROPÉENNE ?
J’éprouve, c’est vrai, une certaine difficulté à entrer dans ces questions qui agitent l’air du temps en Occident. Sans doute parce que je suis né dans une région de France –un coin de région parisienne- très déchristianisée.
Surtout, parce que j’ai vécu sur un continent et dans des pays –et cultures- où ces questions avaient une approche très différente. Des pays où la façon d’être humain ne correspond pas à celle de la culture occidentale : tout simplement. On n’y était pas moins chrétien pour autant.
Si l’on décale ainsi son regard, il y a moyen d’apaiser considérablement son trouble ou son désarroi.
6 – QUE VOUS INSPIRE L’ÉLECTION DU PREMIER JESUITE DE L’HISTOIRE AU SIÈGE DE PIERRE ?
Mais c’est extraordinaire ! Un jésuite, qui prend l’habit des dominicains, qui prend le nom de François, qui succède à Benoît : c’est l’union de toute la vie religieuse qui est réunie et proposée à l’Église (rires) !
Plus sérieusement : je suis ravi, bien sûr, que la fonction de successeur de Pierre soit sortie du monde occidental. En revanche, je suis un peu surpris par son âge… Mais cela signifie qu’il sait qu’il aura peu de temps pour faire les grandes réformes que l’on attend de lui.
Il a manifesté son souci évangélique des pauvres. C’est un signe très positif, comme tous les signaux qu’il a envoyés d’ailleurs.
J’ai enfin grand espoir pour une collégialité meilleure : avez-vous noté qu’il n’a jamais parlé, jusqu’à présent que de « l’évêque de Rome » ?
(1) : depuis, Bangui a été investie par les rebelles.

