Mangez ceci est ma chair

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Benoit Ente
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Troisième volet de notre série johannique de l'été, Jésus précise sa pensée, ce qui sème la confusion dans la tête de ses auditeurs. Dire qu'Il est le pain qui vient du ciel, c'est déjà difficile à entendre. Mais en plus que ce pain en question, c'est sa chair, là, trop c'est trop ! Si Jésus avait dit que ce pain était sa parole, nous aurions pu comprendre qu'elle descend du Ciel et qu'elle nous est donnée en nourriture. Mais non, Jésus est très clair. Ce pain venu du Ciel, c'est justement ce qui nous semble venir de la terre à savoir sa chair. N'avons-nous pas déjà un corps fait de chair ? Pourquoi nous faut-il alors manger une autre chair semblable à la notre pour vivre éternellement ?  

1. Le cercle de la haine

Pour répondre à cette question, commençons par méditer sur ce que représente notre propre chair. La chair, frères et sœurs est le lieu de notre dépendance et de notre vulnérabilité. D'abord, nous la recevons d'un autre ou plus précisément d'une autre. Nous prenons chair de notre mère. En effet, notre première cellule vient presque totalement de notre mère. Rendez-vous compte, dès le premier instant de notre vie, nous sommes déjà redevables d'une autre personne qui nous donne sa chair !

Et ce n'est là qu'un début car notre dépendance continue : notre chair a des besoins. Si elle n'est pas alimentée en nourriture et en eau par le sang, elle meurt. Parce que nous sommes des êtres de chair, nous sommes dépendant du monde extérieur d'où provient notre nourriture quotidienne avec toutes ses conséquences. Vous savez qu'en ce moment au Sahel, un million d'enfants sont en danger de mort à cause de la malnutrition.

Notre chair nous rend dépendant du monde mais aussi vulnérable à l'autre. Car c'est elle qui nous fait éprouver douleur et plaisir. C'est à travers elle qu'un autre être humain peut me faire du bien en nous apportant un verre d'eau fraîche ou du mal en nous frappant au visage. Parce que je suis un être de chair, l'autre peut agir sur moi, il peut agir en moi. Il peut me faire du bien ou du mal selon ce qu'il poursuit. La chair frères et sœurs est le lieu de notre vulnérabilité.

Or depuis la genèse, c'est par la chair que le mal s'insinue dans l'homme, c'est en exploitant la vulnérabilité de la chair que des hommes peuvent blesser souiller martyriser leur semblable, ce qui engendre une réaction de haine et enfonce l'humanité dans le cercle infernal des vengeances. Oui, à cause de la violence des hommes, notre chair en est venue à devenir une malédiction à nos propres yeux, une raison de nous rebeller contre Celui qui nous a créé être de chair. Et c'est ce regard soupçonneux et accusateur qui ferme toute issue.

2. Un chemin de foi

Sommes-nous donc condamnés ? Non car Dieu a décidé de sauver l'homme, de le sortir de l'impasse en lui révélant la véritable vocation de sa chair. Elle est le temple de l'Esprit-Saint, le lieu naturel où repose l'Esprit d'Amour. Notre chair est le lieu où s'accomplit l'Amour. Voyez, c'est dans l'Amour pour son époux qu'une mère donne sa chair pour la vie de leur enfant. Notre chair naît de l'Amour et elle est en réalité faite pour recevoir l'Amour et la tendresse qui vient d'en haut. La foi est pour nous comme la pair de lunette qui au-delà des violence du monde, nous permet de voir cette vérité.

Dans un premier temps, par les saintes Écritures, nous avons reçu le témoignages de nos pères dans la foi. Ainsi, le récit de la Genèse nous parle d'un Dieu créateur qui crée toute chose bonne par Amour, et en particulier l'homme. Mais dans un deuxième temps, le témoignage nous est venu directement du Fils, le Verbe de Dieu fait chair ! Dans le Fils la Parole ne se contente plus d'être écrite avec des mots dans un livre, mais elle se traduit dans la chair, en gestes, en regards, en sentiment de compassion, en choix d'une vie simple et pauvre, en faim et en soif, en plaisir et en souffrance, en mort et en Résurrection. La chair de Jésus, sanctifiée dans l'Esprit a vécu jusqu'au bout une vie pleinement humaine, avec sa fragilité et sa vulnérabilité.

3. Un amour incarné

Mais pour parcourir son chemin de vie, Jésus a eu besoin d'une nourriture à la fois charnelle et spirituelle, c'est-à-dire à dire d'un amour incarné, présent, réel. Pour marcher jusqu'à Jérusalem, Jésus avait besoin de sentir le parfum de Marie la sœur de Marthe quand elle l'a répandu sur les pieds de son Seigneur. Pour aimer jusqu'au bout, Jésus avait besoin de la présence réelle de sa mère au pied de la croix pour le soutenir par son amour, sa foi et son espérance.

Si Jésus en a eu besoin de cette nourriture, il sait que nous aussi, nous ne pourrons faire la route sans sans un Amour incarné. Des belles paroles ne sont pas suffisantes quand la foi est mise à l'épreuve. Un email c'est bien, mais une présence, un regard, c'est autre chose. Pour aller jusqu'au bout du chemin, nous avons besoin frères et sœurs d'une nourriture réelle exactement comme le prophète Élie avait besoin de la nourriture de l'ange pour parcourir la longue route qui l'attendait.

C'est pour cela que Jésus-Christ ne nous a pas seulement laissé sa parole à entendre, mais il a aussi offert dans l'Amour sa vie, son corps et sa chair en partage. En réalité frères et sœur, toute la vie du Christ se concentre dans le geste du partage de son corps et de son sang lors du dernier repas et à chaque célébration Eucharistique ce geste unique d'offrande du Christ est représenté sacramentellement pour que nous puissions nous en nourrir, pour que nous puissions en vivre.

Conclusion

C'est vrai frères et sœurs, nous avons tous déjà un corps de chair et c'est justement pour cela que nous avons besoin pour être fortifié d'un amour qui lui-aussi est charnelle. Une nourriture venant du Ciel et en même temps, portant le poids de la vie terrestre : la Parole de Dieu faite chair...
« Faites ceci en mémoire de moi » dit Jésus lors de son dernier repas. Certes, Jésus nous demande de représenter ce geste en assemblée liturgique et c'est ce que nous faisons. Mais il demande aussi de reproduire dans nos vies ce geste du partage du corps et du sang comme le font ces hommes et ces femmes en Afrique et ailleurs, qui paient de leur personne pour soulager la misère du monde. Et alors frères et sœurs, sanctifiée dans l'Esprit, c'est notre chair à chacun qui devient la pain de Dieu pour la vie du monde.

Le frère Benoît Ente, du couvent de Strasbourg, est le Promoteur provincial de Justice et Paix.